L’Etat islamique, forme la plus aboutie de l’ennemi hybride ?

Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI. Article paru dans DSI hors-série n°40, décembre-janvier 2015. Aucune reproduction autorisée.

En juin 2014, l’Etat Islamique en Irak et au Levant se transforme en « Etat islamique » et proclame un califat, à cheval sur la Syrie et l’Irak. Si les commentateurs focalisent alors leur attention sur l’organisation, cette dernière a déjà sapé depuis plusieurs mois les bases de l’emprise des Etats dans les régions qu’elle a attaquées. Et elle a développé un mode opératoire aussi complexe qu’efficace.

Chuck Hagel, encore secrétaire à la défense américain en août 2014, résume bien la situation en indiquant que l’EI est « plus qu’un simple groupe terroriste. Ils allient idéologie et sophistication militaire. Ils sont incroyablement bien financés. Cela va au-delà de tout ce qu’il nous a été donné de voir ». En réalité, l’EI est l’incarnation du cauchemar stratégique décrit pour la première fois en 1998 par Robert G. Walker[1] et ensuite approfondi en 2007 par Frank Hoffman[2] : un groupe fondamentalement irrégulier – et combinant donc usage du terrorisme et de la guérilla en tant que modes d’action tactique – et technologies modernes. Il est même plus que cela. La guerre hybride n’est pas qu’un mode d’action[3] mais une véritable stratégie militaire opérationnelle incluant l’utilisation d’une stratégie d’influence/de guerre psychologique, d’une stratégie des moyens matériels mais aussi humains ; et également l’usage d’une proto-stratégie aérienne, voire d’armes chimiques et biologiques improvisées.

 

Pas un Etat, mais une forme politique tout de même

 

Au surplus, là où les analystes voyaient dans les groupes utilisant la guerre hybride des organisations centrées sur la défensive – ce qui n’est que le reliquat des premières conceptions historiques de techno-guérilla et de « défense non-offensive » – l’Etat islamique fait la démonstration de l’usage de l’offensive aux plans tactique, opératif et stratégique[4]. De facto, lorsque l’EIIL est découverte médiatiquement, l’organisation est déjà active en Irak et il est question d’une « troisième bataille de Falloujah et Ramadi » dès janvier. En fait, l’organisation n’a rien de neuf : elle est le fruit du travail d’Abou Musab Al Zarqaoui dès avant 2003 et l’opération Iraqi Freedom et de la transformation d’Al Qaïda en Irak (AQI). Elle est aussi le résultat de sa résilience au cours de la guerre d’Irak, y compris au terme de l’élimination des trois chefs qui se sont succédés à sa tête au cours de frappes menées en 2006 (AQI deviendra alors l’Etat Islamique en Irak – EEI) et 2010.

En fait, les prémices du fonctionnement du futur Etat islamique sont déjà décelables dès 2004. Il s’agit pour ce qui est encore AQI d’établir des bastions territorialisant son emprise dans les provinces d’Anbar et de Ninive et permettant de mettre en place un système de drainage de fonds, tout en imposant des règles de gouvernement. Cette rationalité sera un temps mise de côté, face à l’activisme américain mais aussi au mouvement du réveil irakien. Au final, l’organisation est affaiblie et bascule son principal mode d’action de la guérilla et de la territorialisation vers le terrorisme et ma déterritorialisation. En 2009, alors que les Américains jouent essentiellement rôle d’encadrement des forces irakiennes, l’EII est en mesure de frapper Bagdad dans une série d’attentats[5]. Le principe même de la territorialisation n’est cependant pas abandonné et, dès 2011 et les débuts de la guerre civile syrienne, l’organisation, dont Abou Bakr Al-Bagdadi est à la tête depuis 2010, y voit une opportunité. La suite >

Dans l’ombre de Gengis Khan

Jeudi 21 mai, dernière séance de l’année du séminaire EHESS « Espaces fluides / espaces solides ».

Julien Peltier viendra nous présenter son dernier ouvrage, « Dans l’ombre de Gengis Khan » (éd. Transboréal). Ce récit de voyage, écrit à la lumière des connaissances historiques de l’auteur, sera confronté à la thématique des espaces fluides et solides, d’autant plus pertinente en ces régions de Haute-Asie marquée par la dialectique pluri-séculaire entre nomades et sédentaires, ainsi que par le flux et le reflux des empires.

Comme à l’habitude, cette séance se tiendra de 17 h à 19 h en salle 9 de l’EHESS, au 105 bd. Raspail, Paris 6e, entrée libre

La Russie en Ukraine, cas exemplaire de l’utilisation des opérations d’influence

Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI. La suite de l’article est disponible dans DSI Hors-Série n°41, avril-mai 2015. Aucune reproduction autorisée.

En quelques semaines de temps, Moscou prend appui sur le mouvement Euromaïdan pour justifier l’invasion puis l’annexion de la Crimée, avant de s’engager en soutien des indépendantistes dans l’est de l’Ukraine. Mais derrière cette opération complexe se cache une gestion plus qu’appropriée de la guerre de l’information et représente peut être le premier cas historique d’un rôle cardinal des opérations d’influence.

Vu d’avril 2015, les opérations russes conduites depuis mars 2014 ont tout l’air d’une réussite : la Crimée est formellement annexée et la situation dans l’est de l’Ukraine est gelée au terme des accords Minsk-2. Mieux encore, ces derniers prévoient un retrait de l’artillerie qui était la principale force à disposition de Kiev. En cas de « dégel » dans l’est, Moscou et les séparatistes pourront donc s’appuyer sur un combat d’infiltration qu’ils maîtrisent mieux que Kiev, tout en ayant eu le temps de fortifier leurs positions.

Mais comment est-il possible que la souveraineté d’un Etat européen indépendant depuis 1991 – et par ailleurs garantie en 1993 par la Russie elle-même[1] – puisse être ainsi remise en question ? La réponse est à chercher dans la stratégie informationnelle retenue, plus d’ailleurs que dans les facteurs « cinétiques ». Pour ce faire, Moscou a travaillé dans une logique « multispectrale », sur différentes lignes d’opérations. La suite >

DSI n°114, mai 2015

Editorial
Nominations et agenda
Veilles contre-terroristes
Veilles conflits
Veilles stratégiques
Veilles industries
Contrats du mois

Stratégie

Surestimer l’adversaire
Par Benoist Bihan, chercheur en études stratégiques, rédacteur en chef adjoint de la revue Histoire & Stratégie, animateur du blog La Plume et le Sabre

« Réseaux contre réseaux ». Première partie
Par Alain Quinet, professeur associe aux écoles de Saint-Cyr Coëtquidan et Augustin Champetier, officier de marine, en poste aux Etats-Unis

Pour une polémologie générale
Entretien avec Jean Baechler, professeur émérite de sociologie historique (Paris-Sorbonne), membre de l’Institut, initiateur du programme « L’homme et la guerre » et codirecteur de Penseurs de la stratégie. La suite >

84 Rafale, deux Mistral et une réflexion sur les « analyses » des questions de défense

Avec finalement 84 Rafale au compteur des ventes fermes, Dassault a réalisé en quelques semaines à peine ce que d’aucuns prédisaient comme impossible après une série de compétitions où l’appareil n’avait pas été retenu… en dépit de la préférence pourtant clairement affichée par certaines forces aériennes locales.

La vente appelle plusieurs commentaires. Le premier d’abord, sera adressé à ceux qui prédisaient que la suspension de la vente des deux Mistral à la Russie ne pourrait que limiter la crédibilité française sur le marché de l’armement – voire porter atteinte aux contrats en cours de négociations. Dont celui des Rafale indiens.

Une telle position était prise sans prendre en considération l’histoire des embargos français : aussi bien en Israël (Mirage 5) et en Argentine (Exocet et Super Etendard), le fait qu’un contrat n’ait pas été respecté pour des raisons politiques n’a jamais eu pour conséquence de porter atteinte aux négociations en cours par ailleurs. La raison en est simple et les travaux en études stratégiques l’expliquent bien : les ventes d’armes sont d’abord et avant tout des ventes de nature politique. La suite >

Réussite du premier tir guidé d’un missile Meteor à partir du Rafale

Le 28 avril, les équipes du Ministère de la Défense, de Dassault Aviation et de MBDA ont procédé au premier tir guidé du missile air-air longue portée Meteor à partir du Rafale contre une cible aérienne. Le tir, effectué par un Rafale mis en œuvre depuis le site de Cazaux de DGA Essais en vol, s’est déroulé avec succès dans une zone sécurisée de DGA Essais de missiles (site de Biscarrosse).

Dans la continuité des essais de séparation déjà réalisés en 2013 et 2014, il constitue un jalon important dans les travaux d’intégration du missile Meteor au Rafale, réalisés dans le cadre du développement du prochain standard F3-R de l’avion.

Equipé d’un statoréacteur et doté du mode « tire et oublie », le missile Meteor est conçu pour la mission de défense aérienne à très longue portée. Grâce aux performances du radar RBE2 à antenne active équipant le Rafale (seul avion européen disposant opérationnellement de ce type de capteur), il sera capable d’intercepter des cibles à très longues distances, en complément de l’actuel missile MICA utilisé aussi pour le combat ou l’autodéfense. Les premiers missiles Meteor seront livrés aux forces aériennes françaises à partir de 2018, afin d’équiper l’ensemble des Rafale de l’armée de l’air et de la marine.

Fruit d’une coopération entre l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et la Suède lancée en 2003, le Meteor est un programme fédérateur qui permet de consolider la base industrielle et technologique de défense européenne dans le secteur des missiles : MBDA-UK, le maître d’œuvre industriel, a pour principaux partenaires industriels MBDA-France, MBDA-Italie, Saab (Suède), Bayern-Chemie (Allemagne) et Inmize (Espagne).

Des Rafale pour le Qatar

Le Qatar a indiqué vouloir acheter 24 Rafale pour équiper sa force aérienne. La signature du contrat entre l’État du Qatar et Dassault Aviation aura lieu ce lundi 4 mai, à Doha, en présence de François Hollande. Douze appareils son également en option et le montant du contrat est de 6,3 milliards d’euros. La teneur exacte du contrat (armement, soutien, formation) du contrat n’est pas encore connue.

Eric Trappier, Président-Directeur général de Dassault Aviation, a indiqué « Ce nouveau succès de l’équipe France témoigne des qualités opérationnelles du Rafale et confirme la confiance que les pays déjà utilisateurs du Mirage 2000 placent dans notre société ».

Pratiquement, Dassault a réalisé en quelques mois des ventes appréciables : 24 en Egypte, 36 en Inde et à présent 24 au Qatar, soit 84 commandes fermes et 12 options. Ces commandes en cascade sont de nature à (ré)ouvrir la voie à d’autres et, en tous cas, à faire taire les mauvaises langues selon qui l’appareil ne se vendait pas parce qu’il était mauvais…

The influence of Airpower Upon History. Statesmanship, Diplomacy and Foreign Policy since 1903

Robin Higham et Mark Parillo (Ed.), Kentucky University Press, Lexington, 2013, 317 p.

En paraphrasant le titre du plus célèbre ouvrage de Mahan, on pourrait croire que les deux co-directeurs de l’ouvrage se centrent sur une propagande pro-aviation. Il n’en est heureusement rien, que du contraire : il ne s’agit pas tant de se centrer sur la puissance aérienne que sur ses effets politiques et sur l’utilisation politique de la puissance aérienne.

Mieux encore, l’ouvrage ne se limite pas qu’aux Etats-Unis. Les cas français (années 1930), allemands (période nazie), russo-soviétique (1909-1959), latino-américains (1945-2010) ou chinois sont l’objet de chapitres dédiés. Les autres chapitres reviennent sur le rapport des Etats à la puissance aérienne stratégique de 1909 à 1939, celui des présidents américains à l’aviation et l’usage des porte-avions aux Etats-Unis.

Qu’en penser ? D’une part, que l’initiative est excellente : elle rappelle que la puissance aérienne est un objet politique avant d’être un sujet tactique ou technique. D’autre part, l’ouvrage éclaire d’un jour totalement différent le concept de diplomatie aérienne, un concept déjà utilisé depuis quelques années en France et qui tardait à percer outre-Atlantique. La suite >

Le monde des publications – mai 2015

Les publications strictement stratégiques en français sont pauvres en ce mois de mai. Notons cependant Stratégies maritimes au XXIème siècle de Lars Wedin, dans la collection « La pensée stratégique » chez Nuvis (Paris, 2015, 199 p.). L’ouvrage a le mérite et l’originalité d’examiner au prisme de Castex la stratégie maritime et promet une lecture enrichissante, sur laquelle nous reviendrons.

Alain Messager fait quant à lui paraître Le sabre et la poussière. Essais sur le postmodernisme et la guerre (L’Harmattan, Paris, 2015, 306 p.), une préface par Henri Hude devant permettre d’échapper aux dérives liées à la « postmodernisation » des sciences humaines.

Chez Odile Jacob, Jean-Claude Cousseran et Philippe Hayez sortent  Renseigner les démocraties, renseigner en démocratie (Paris, 2015, 384 p.) – un ouvrage paru le premier avril, au moment le plus opportun au regard des discussions autour du très critiqué projet de loi sur le renseignement. Dans un registre historique, on signalera La guerre d’Indochine. De l’Indochine française à la chute de Saïgon – 1940-1956 d’Ivan Cadeau (Tallandier, Paris, 624 p.).

La moisson est meilleure en anglais. A tout seigneur, tout honneur : Colin S. Gray publie chez Wiley/Polity The Future of Strategy (Londres, 2015, 188 p.) où il semble surtout question – mais qui pourrait lui en vouloir – de la maîtrise des fondamentaux. A ce propos, le titre d’un autre ouvrage est une punchline en soi : The Political Impossibility of Modern Counterinsurgency: Strategic Problems, Puzzles and Paradoxes (M.L.R. Jones et David Martin Jones, Columbia University Press, New York, 2015, 272 p.). La suite >

Sur le remplacement des F-16 belges (et sur le « constructivisme » en études stratégiques)

Par Joseph Henrotin

Gilles Biaumet et Christophe Wasinski ont récemment publié une note d’analyse intitulée « Remplacement des F-16 : la construction d’un besoin en matière d’armement » disponible en ligne et ayant trait au remplacement des appareils de combat en Belgique. Derrière une animation bienvenue des débats stratégiques autour de l’aviation, c’est pour nous l’occasion de préciser non seulement un certain nombre de faits mais également de revenir sur l’utilisation des méthodes constructivistes dans l’analyse de défense.

Dans son ensemble, la note est militante : il s’agit de montrer que la disposition d’une aviation de combat est le fruit d’une banalisation qui doit être remise en question dès lors que « l’idée selon laquelle il est absolument nécessaire de disposer d’une flotte de chasseurs-bombardiers découle avant tout des calculs économiques de quelques-uns et de convictions discutables quant à l’utilité de ces appareils lors des interventions » (p .16).

Cette conclusion est cependant le résultat d’une réflexion biaisée à plusieurs égards. Dans un premier temps, nous reviendrons sur les éléments factuels de la note avant de nous interroger sur la pertinence de la mobilisation des théories constructivistes dans le cadre d’argumentaires à la portée plus idéologiques qu’heuristiques.

1. Les éléments factuels

En indiquant d’emblée que « selon les dires des experts, l’ensemble des cinq appareils évalués par la Défense nationale sont coûteux » (p.2), les auteurs (qui citent un seul « expert » rencontré en novembre 2014) placent les cinq options sur un même plan alors que la littérature ouverte – y compris les données disponibles sur les sites internet de publications spécialisées – montre que les coûts d’achat peuvent en réalité varier du simple au double. Les disparités sont encore plus importantes en matière de coûts d’entretien et d’opérations.

Au-delà, le cas autrichien est cité en exemple, en omettant cependant d’indiquer que Vienne est, depuis les années 1950, contrainte par des traités internationaux à une position de neutralité très spécifique lui interdisant notamment de disposer d’une capacité de combat air-sol. La disposition de missiles air-air, commune dans les armées de l’air européenne dès les années 1960 n’a ainsi été effective qu’en 1988 en Autriche.

La non-pertinence du modèle autrichien est également à remettre en perspective du point de vue démographique utilisé par les auteurs. Si la très particulière Autriche a 18 appareils pour 8,5 millions d’habitants, le Portugal en aligne 30 (10,8 millions d’habitants) ; le Danemark, 45 (5,56 millions d’habitants), les Pays-Bas, 72 (16,81 millions d’habitants) ; la Suède, 134 (9,12 millions d’habitants) et la Grèce, 277 (10,77 millions d’habitants).

La Belgique (54 appareils pour 11 millions d’habitants) est donc plutôt dans la moyenne basse et ne dispose pas de « trop » d’appareils – si tant est que la liaison entre démographie d’un Etat (ou sa superficie) soit pertinente d’un point de vue analytique. On notera par ailleurs que le lien entre disposition d’appareils de combat et opérations expéditionnaires est douteux : si tous les membres de l’OTAN cités ici s’entraînent conjointement, leurs participation aux opérations expéditionnaires est plus que variable. La suite >