Réformer le contre-terrorisme français ?

L’attentat de Nice du 14 juillet met une fois de plus en lumière l’impérieuse nécessité de s’extraire des logiques linéaires dans lesquelles nous sommes depuis janvier 2015. L’une de leurs manifestations est une focalisation sur la conduite plus que sur la planification. Dans cet entretien paru dans DSI Hors-série n°47 (avril-mai 2016, pp. 48-51), Yves Trotignon exposait ses vues sur la nécessité d’une véritable vue stratégique de la situation.

***

Entretien avec Yves Trotignon,ancien analyste de la DGSE, ancien diplomate, consultant.

Historiquement, le contre-terrorisme connaît beaucoup d’acteurs. Mais peut-on estimer qu’il existe une culture française du contre-terrorisme ou, au contraire, a t on affaire à plusieurs cultures plus ou moins en adéquation ?

Yves Trotignon : La question pose le doigt où ça fait mal. Pour l’instant, nous ne sommes mêmes pas certains qu’il existe, en France, une véritable culture du renseignement… Certains universitaires et hauts fonctionnaires travaillent sur cette question, à partir des pratiques observées. Il y a des constats à faire : je dirais que plusieurs acteurs historiques se sont opposés, à la fois sur les méthodes et le tempo des opérations. Dans les années 1980, nous avons été confrontés à des groupes manipulés par les Iraniens et les Syriens. La Direction de la Surveillance du Territoire (DST), qui possédait la capacité de faire du renseignement administratif aussi bien que judiciaire et qui avait la culture du contre-espionnage et de la contre-ingérence, jouissait alors d’une prééminence historique. Elle a progressivement et très logiquement dérivé vers le contre-terrorisme. Et existait une autre culture, opposée, du renseignement extérieur clandestin, qui était incarnée par le Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage (SDECE) puis par la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE), avec des actions et l’idée qu’il fallait parler à tout le monde, afin de comprendre les enjeux des actes de violence commis contre des Français ou des intérêts français sur le théâtre national ou à l’étranger. Quand je suis arrivé à la DGSE, en 1996, il existait une compétition entre les deux grands services, ce que l’on retrouve aujourd’hui avec la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI) et la DGSE, malgré ce qu’on nous dit.

Ce qui caractérise la manière dont le terrorisme est pensé en France – il faut sans doute y voir le poids de l’État – est qu’il l’est comme un crime très particulier, qui mobilise toutes les ressources de l’État. Ces dernières deviennent ensuite l’objet de rivalités. Comme le disait un directeur du Quai d’Orsay il y a quelques années, « un jour, tous les clubs de pétanque auront leur unité de contre-terrorisme », parce que c’est politiquement et financièrement extrêmement intéressant, qu’on dispose des moyens et des hommes et que l’on est extrêmement visible. Pendant très longtemps, les policiers ont dit que le contre-terrorisme était leur affaire : la DST, et c’est le cas maintenant avec la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI) – devenue DGSI –, avait réussi à faire créer des postes d’attachés de la DST à l’étranger, en coopération avec les Affaires étrangères. Il y avait un officier de liaison à Damas, à Kuala Lumpur, etc. L’idée, assez pertinente, était que le terrorisme contemporain était par essence transnational, avec des ressorts à la fois nationaux et internationaux, et qu’il fallait donc traiter la menace à son origine. La DST et les policiers disaient, et les magistrats étaient d’accord avec eux, qu’il fallait prendre le mal à la racine et, pour cela, ne pas dépendre des services extérieurs, qu’il s’agisse de la DGSE ou de la Direction du Renseignement Militaire (DRM), ni du Quai d’Orsay. Il fallait être projeté au plus près des services de renseignement locaux pour coopérer avec eux. C’était logique, et le reflet d’une ambition sincère d’affronter la menace. La suite >

L’artillerie dans les guerres de contre-insurrection

Benoît Royal (Dir), Coll. « Guerres et opinions », Economica, Paris, 2015, 141 p.

Peu d’ouvrages existent sur l’artillerie contemporaine : de toutes les armes, elle fait partie de celles attirant le moins la curiosité tant des lecteurs que des auteurs. C’est cependant une erreur, dès lors que ses fonctions ne se limitent pas à envoyer un projectile sur une cible prédéterminée.

C’est ce que montre avec brio cet ouvrage, qui tire notamment parti des réflexions de la direction des études et de la prospective de l’école d’artillerie et que devrait d’ailleurs prolonger un ouvrage à paraître chez le même éditeur, L’artillerie des stratagèmes, par Olivier Fort. De facto, l’artillerie concerne avant tout la génération d’effets chez l’adversaire, par sa puissance et sa portée, mais aussi pas les capacités associées, comme le renseignement. La suite >

DSI n°124, l’éditorial

L’un des fondements de la stratégie est sa nature profondément dialectique : « l’affrontement des volontés opposées » de Beaufre implique des situations toujours susceptibles de basculer, quand bien même on les pense stables. À l’œuvre dans chaque conflit, cette dialectique où règne l’adaptation l’est bien évidemment au Moyen-Orient, où l’organisation État islamique (EI) subit de sérieux revers. C’est une bonne nouvelle, que vient rappeler sa perte d’emprise territoriale sur la région, tout comme celle de villes importantes : Palmyre et Ramadi, et probablement bientôt Falloujah (ndlr : entre-temps, la ville a effectivement été reprise).

Mais il faut sans doute se garder d’un excès d’optimisme. D’une part, parce que la logique opérationnelle de l’EI, fondée sur la techno-guérilla et la guerre hybride, induit un rapport spécifique au territoire. Autrement dit, avancées et reculades sont à relativiser du fait d’un fondement irrégulier : savoir perdre pour mieux gagner. D’autre part, parce que le cœur de l’ennemi – son centre de gravité, soit la source de sa puissance en termes clausewitziens – est son idéologie.

Or on reconquiert plus rapidement un terrain que l’on met à bas un corpus d’idées. Si l’on a beaucoup parlé du caractère apocalyptique que revêtirait une nouvelle bataille de Dabiq – dernière avant la fin du monde selon l’eschatologie djihadiste –, il est douteux que sa conduite aboutisse à l’effondrement d’une idéologie qui a déjà muté à plusieurs reprises. L’EI n’en a été qu’une manifestation. La suite >

DSI n°124, juillet-août 2016

Editorial

La carte

La bataille d’Alep

Veilles contre-terroristes

Veilles stratégiques

US Air Force – Quel chasseur futur ?

France/Belgique – L’enjeu des militaires en rue

OTAN – La Suède un peu plus proche

Russie/Chine – Le retour des antisatellites

Corée du Sud – Un SLBM opérationnel en 2020 ?

Irak – Assaut contre Falloujah

Vietnam – Evolution de la politique de défense

Nouvelle-Zélande – Nouveau Livre blanc

Veilles industrielles

Les contrats du mois

Armées

Russie-OTAN : quelles solutions pour un malentendu stratégique ?
Par Alexandre Sheldon-Duplaix

Contre les menaces terroristes : le Bénin entre réalité et impuissance
Par Arnaud Seminakpon Houénou, docteur en sciences politiques, Professeur des Universités à l’Université d’Abomey-calavi (Bénin).

Armée de l’Air : les défis capacitaires
Entretien avec Michel Friedling, colonel, chef du Bureau Plans de l’état-major de l’armée de l’Air La suite >

La guerre soviétique en Afghanistan

Philippe Sidos, Coll. « Campagnes et stratégies », Economica, Paris, 2016, 320 p.

Ayant notamment été ancien attaché militaire à Moscou, Philippe Sidos traite d’une guerre souvent évoquée mais finalement peu approfondie en français. Il livre ici une histoire militaire complète de la guerre d’Afghanistan, en offrant un cadrage historique et politique, aussi bien côté afghan que soviétique, mais aussi en prenant en compte d’autres acteurs, comme le Pakistan.

Il s’intéresse ensuite plus avant à la conduite des opérations et les différentes campagnes menées par Moscou, tout en examinant les forces et les faiblesses d’une armée a priori peu adaptée à ce type d’engagement. Reste cependant qu’elle a bel et bien entamé un processus d’adaptation, passant notamment par l’utilisation de forces spéciales et le recours à des unités de plus petites taille. La suite >

Histoire & Stratégie n°23 – Penser la guerre aérienne. De 1945 à nos jours

La dimension aérienne est, longtemps, demeurée en France à la marge de la pensée stratégique. S’il y a eu, très tôt – et sans remonter à Clément Ader – des Français auteurs d’écrits sur la guerre aérienne, ceux-ci n’ont pas rencontré dans notre pays un écho comparable à celui des « prophètes » de la guerre aérienne qu’ont été l’Italien Douhet, les Américains Mitchell ou Sherman, ou le Britannique Trenchard, par exemple. La France a pourtant été, historiquement, l’une des grandes puissances aériennes, dotée non seulement d’une aviation militaire puissante et moderne, mais également des infrastructures scientifiques et industrielles nécessaires au soutien de ces capacités aériennes militaires ainsi qu’au développement d’une aviation civile florissante. Ce statut de puissance aérienne majeure n’a toutefois – la faute à une approche trop volontiers technocentrée, dans un pays où l’ingénieur occupe une place de choix ? – pas débouché sur une pensée aérienne à la hauteur, en tout cas jusqu’à la seconde moitié du XXème siècle. Pendant la guerre froide, la place pour une pensée stratégique aérienne propre manqua encore, étouffée entre l’appui tactique, en Centre-Europe ou en opérations extérieures, et la frappe nucléaire, répondant à une stratégie de dissuasion distincte.

Aussi faut-il souligner le rôle essentiel qu’a joué, dans un renouveau encore timide mais bien réel de la réflexion sur la place de l’air et de l’espace dans la stratégie, l’Institut de Stratégie Comparée (ISC) et, en son sein, feu le professeur Hervé Coutau-Bégarie. Dans ce domaine, comme dans d’autres, l’ISC et sa revue Stratégique ont publié sur la stratégie aérienne un ensemble de textes fondateurs, dont le présent numéro d’Histoire & Stratégie reprend certains des plus marquants. Couvrant une période allant de 1995 à 2015, les textes qui suivent offrent un vaste panorama de réflexions sur la place tenue par la « troisième dimension » militaire, allant de la possibilité d’une géostratégie de l’air à des réflexions très actuelles et concrètes sur le renseignement aérien en contre-insurrection. Loin d’épuiser le sujet, les écrits qui suivent offrent toutefois une introduction solide au lecteur désireux de s’acculturer à la stratégie aérienne, et un rappel utile à celui déjà familiarisé avec ses fondamentaux. Ils témoignent, enfin, du réveil de la pensée aérienne française et promettent, n’en doutons pas, de voir s’épanouir celle-ci au XXIème siècle.

Table des matières La suite >

DSI Hors-Série n°48, juin-juillet 2016

Editorial

Combattre aujourd’hui

Le retour aux réalités de la guerre
Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI

Carte. Les forces terrestres en Europe au 1er janvier 2016
Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI

Deux ans d’évolution des forces terrestres
Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI

La stratégie dans l’incertitude
Entretien avec Vincent Desportes, général (r), ancien directeur de l’Ecole de Guerre, professeur associé à Sciences Po – Paris

Opérations hybrides : qu’attendre de l’adversaire probable ?
Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI

L’Ukraine, une « guerre hybride » ?
Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI

La Joint Forcible Entry face à la trouée de Suwalki
Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI La suite >

Défenses antibalistiques : l’EPAA progresse

Brève parue dans DSI n°122, mars-avril 2016. Aucune reproduction autorisée.

Une nouvelle étape a été franchie en matière de défense antimissile de territoire avec la fin de la construction et la mise en service de la première base Aegis Ashore Missile Defense System (AAMDS) à Deveselu, en Roumanie. Concrètement, l’OTAN active ainsi la deuxième phase de l’EPAA (European Phased Adaptative Approach), la nouvelle base devant encore être reliée au réseau de commandement et de contrôle de l’alliance atlantique.

La première phase consistait en le déploiement à demeure de destroyers américains sur la base navale espagnole de Rota ; et en le positionnement d’un radar AN/TPY-2 en Turquie, en plus de l’installation d’un centre de commandement et de contrôle sur la base de Ramstein. La troisième phase consiste en la construction d’une installation du même type que celle de Deveselu, cette fois en Pologne, sa mise en service devant intervenir en 2018.

A ce moment, la mise en réseau avec les capacités européennes devraient avoir eu lieu. En effet, parallèlement aux efforts américains, l’OTAN met en réseau les capacités de ses Etats-membres européens – Aster-30 installés sur les destroyers français, britanniques et italiens, futur SAMP Block 1NT français, « frégates » néerlandaises et danoises – dans le cadre de l’Active Layered Theatre Ballistic Missile Defence (ALTBMD). La suite >

Monsieur Todeschini, vous n’avez rien compris

Monsieur le secrétaire d’Etat,
Cher Monsieur Todeschini,

Votre commentaire sur la polémique autour de la prestation du rappeur Black M pour le centenaire de la bataille de Verdun, publiée sur le site de l’hebdomadaire Le Point nous a agacé – et c’est un euphémisme. Bien entendu, nous savons que ni vous ni le gouvernement n’avez choisi de l’inviter.

En revanche, en indiquant que « C’est une polémique lancée par l’extrême droite », vous avez tort. Ne pouvez-vous, vous qui êtes en charge des Anciens combattants, tout comme le maire de Verdun, comprendre que le choix d’un rappeur relève de la plus grande bizarrerie ?

Voudriez-vous en inviter un le jour de la commémoration de la disparition d’un de vos proches ? La disparition de centaine de milliers de soldats n’a rien d’un happening hip-hop : dans toutes les cultures du monde, on respecte les morts. Savez-vous seulement comment l’affaire sera prise par les Allemands ?

Cela n’a donc rien à voir avec son origine ; c’est ce que vous ne voulez pas comprendre quand vous accusez les rétifs d’être d’extrême-droite. Les Forban, Johnny Hallyday ou Christine and the Queens auraient été tout aussi inappropriés.

Cela a à voir avec la mémoire, et une cantatrice japonaise, togolaise ou un groupe soul tunisien auraient certainement été plus pertinents.

Cela a aussi à voir avec quelqu’un qui déclare qu’il aime la scène – on suppose que c’est le cas de beaucoup d’artistes – et qui se limite à cela, faisant la démonstration d’une conscience historique plus faible que celle d’un pot de confiture. Avec le mandat qui vous est confié, vous ne pouvez ignorer le symbole que représente Verdun.

Cela a également à voir avec quelqu’un n’ayant pas hésité à qualifier la France de « pays de Kouffars ». Je vous ferai grâce d’un cours d’islamologie et je pense d’ailleurs que vous savez ce que recouvre ce terme. Que sa famille soit gasconne depuis trente générations ou qu’il ait été naturalisé il y a deux semaines n’y change rien.

Aussi, Monsieur Todeschini, de toute notre âme de démocrate, nous vous dénions le droit de nous attribuer telle ou telle opinion politique parce que nous ne sommes pas d’accord avec le choix d’une autorité publique. Nous dire que nous sommes d’extrême-droite est insultant et relève autant de la diffamation que d’un de ces « bottés en touche » qui font les délices des fossoyeurs du débat public et donc de la démocratie.

Cordialement,

Carl von C., chroniqueur ; Joseph Henrotin, rédacteur en chef ; Véronique Sartini, rédactrice en chef adjointe

DSI n°123, mai-juin 2016

Editorial

La carte

Veilles contre-terroristes

Veilles stratégiques

Etats-Unis. Évolution programmatique dans l’US Air Force

OTAN. Changement de posture de défense

OTAN. L’enjeu du Joint Forcible Entry

Europe. De nouveaux chasseurs

Belgique. Attentat majeur

Azerbaïdjan. Le réveil du conflit avec l’Arménie

Australie. Nouveau livre blanc

Asie. Développements dans le domaine des sous-marins

Veilles industrielles La suite >