DSI n°111, février 2015

Editorial
Nominations et agenda
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Veilles stratégiques
Veilles industries
Contrats du mois

Sur le vif

Le terrorisme comme mode de guerre
Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI

Terrorisme : de la menace à sa réduction
Entretien avec Yves Trotignon, analyste senior, Risk & Co ; ancien membre de la DGSE

Un Forum de Dakar pour poursuivre le rêve d’une Afrique pacifiée
Par Romain Mielcarek, spécialiste des questions de défense La suite >

From Above. War, Violence and Verticality

Peter Adley, Mark Whitehead, Allison J. Williams (Ed.), Hurst & Company, Londres, 2014, 376 p.

Celui qui étudie l’aviation ou la stratégie aérienne le fait souvent en prenant en compte des paramètres techniques, tactiques ou stratégiques. Or, les auteurs de cet ouvrage, liés à la géographie humaine, examinent les choses sous un autre angle – littéralement.

Il n’est donc pas tant question d’aviation que de perspective des opérations, une donnée extrêmement importante lorsque l’on examine l’usage de la troisième dimension à l’aune de la théorie des espaces fluides/solides. Elle permet ainsi à certains auteurs de chapitres de revenir sur des questions telles que le camouflage des installations ou encore l’établissement de cartes « en mosaïques ». La suite >

Military Strategy. A General Theory of Power Control

J.C. Wylie, Naval Institute Press, Annapolis, 2014.

Réédition d’un ouvrage initialement paru en 1967 et précédé d’une introduction par John Hattendorf, ce Military strategy est un classique méconnu qui a pourtant été réimprimé à nombre de reprises aux Etats-Unis et qui a eu une influence bien réelle sur la stratégie maritime américaine des années 1980.

De fait, Wylie est l’un des rares stratèges-stratégistes qui, au même titre que Foch par exemple, ont été capables d’occuper avec succès des postes importants tout en apportant de réelles contributions à la théorie de la stratégie. En l’occurrence, celui qui finira sa carrière en tant qu’amiral s’est posé une question transcendant son ouvrage mais aussi une partie de sa carrière : au-delà du commentaire des auteurs classiques, est-il possible de construire une théorie de la stratégie ? La suite >

DSI n°111, l’éditorial

En février 2005, certains d’entre vous ont peut être eu dans les mains un nouveau magazine dont la couverture montrait ce qu’aurait pu être le deuxième porte-avions de la Marine nationale – ce qui était encore DCN travaillait alors dessus – mais aussi un F-35 qui suscitait déjà nombre d’interrogations. Dix ans et 12 000 pages plus tard, l’équipe a certes pris quelques rides mais n’a jamais cédé face aux sirènes du politiquement, du militairement ou de l’industriellement correct – les incitations ont pourtant été nombreuses.

Nous avons toujours été convaincus que, pour progresser, les armées devaient s’appuyer sur une réflexion certes exigeante du point de vue de la méthode mais débridée du point de vue des idées. Face à la complexité, c’est la rigueur qui libère. C’est ce point de vue qui nous a notamment permis, bien avant d’autres, d’aborder les options liées à la résilience.

Cette question est aujourd’hui, sans doute par la force des choses, au cœur de la politique stratégique française. Derrière les attaques subies par la France en janvier, il y a non seulement l’impérieuse nécessité de renforcer le renseignement et les dispositifs de sécurité, mais aussi celle de considérer la société elle-même comme un facteur stratégique. Il y a là une mutation à réussir, tant il est vrai que, trop souvent, l’Etat à lui seul a été considéré comme le garant de la sécurité de la Nation. La suite >

Stratégique, n°106, « La surprise stratégique »

ISC, Paris, 2014, 234 p.

Après un excellent numéro sur la stratégie et le renseignement, la seule revue académique française traitant spécifiquement de stratégie militaire revient sur une notion de surprise stratégique devenue centrale dans les deux derniers Livre blancs. Au-delà de l’interview avec le général Georgelin – ces interviews sont une spécificité de la nouvelle formule de la revue – le dossier principal de cette livraison comprend des articles de qualité, qui déclinent la thématique.

Sans être exhaustif, on peut citer celui de Martin Motte, qui revient sur la surprise technique liée à la généralisation de la guerre sous-marine durant la Première Guerre mondiale. La contribution de Jérôme de Lespinois sur la surprise technique comme matrice de la guerre aérienne mérite également la lecture, tout comme celle de Fabrice Roubelat sur la « prospective irrégulière » face aux surprises stratégiques. La suite >

A bord d’un E-4B : visite guidée

Les quatre postes de commandement stratégiques volant E-4B vont être modernisés. Utilisant des cellules de B-747-200, ils sont en service dans l’US Air Force afin de servir au profit des autorités de commandement américaines en cas de guerre nucléaire ou de catastrophe similaire. Les appareils – les seuls au monde pouvant rester une semaine en vol – vont bénéficier de nouveaux systèmes de communication.

Le drone, figure aérienne du mal ? Trois remarques sur les débats entourant les drones armés

Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI. Article paru dans DSI hors-série n°30, juin-juillet 2013. Aucune reproduction autorisée.

Relativement récents en France, les débats autour de la pertinence de l’emploi du drone armé sont nombreux dans le monde anglo-saxon depuis déjà quelques années[1]. Reste que, ces débats sont fréquemment peu pertinents, en se fixant sur une technologie dont les ressorts sont mal compris et en charriant un certain nombre de mythes. En France, la récente parution de Théorie du drone[2] par Grégoire Chamayou a permis de structurer les différentes critiques adressées à l’endroit des drones, que l’on pourrait classer en trois catégories qui formeront la trame de cet article et sur lesquelles il est nécessaire de revenir.

Combat dissymétrique, faux-combat ?    

Œil dans le ciel, le drone verrait tout et serait, de par sa persistance, l’instrument premier d’une version réactualisée du « surveiller et punir » de Michel Foucault. Frappant à distance alors que ses pilotes sont à des milliers de kilomètres, le drone armé serait l’instrument de celui qui fait mourir sans vouloir combattre « en soldat » - d’une certaine manière, le drone serait le reflet d’une certaine lâcheté. Il augurerait d’une dissymétrie presque totale, en termes de puissance de feu comme de distance, entre les adversaires. En découlerait le fait que le drone soit la négation de la guerre en tant que « dialectique des volontés opposées ». Il y aurait l’adversaire au sol et la machine dans les airs. La guerre (ou le conflit) ne serait dès lors plus la guerre, mais une sorte d’acte de violence unilatéral : l’adversaire peut mourir, l’attaquant sera toujours gagnant. Ce que résumerait, non sans cynisme, l’inscription sur un tee-shirt célébrant le drone Predator : « vous pouvez courir, vous mourrez fatigué ». De fait, pour G. Chamayou, interrogé par Telerama, « un drone, ça ne fait pas de prisonniers »[3].

Derrière le poids de mots et des tournures de phrase, on ne peut toutefois faire l’économie d’une analyse plus fine, au risque de passer outre un certain nombre de réalités. Si, pour l’anecdote, des combattants se sont effectivement rendus à des drones[4], ces derniers ne peuvent être extraits, désincarnés, des appareils militaires. Personne ne peut mener la guerre à distance idéalisée par les opposants aux drones. Si leurs pilotes peuvent effectivement les faire voler depuis des distances intercontinentales, les appareils sont eux-mêmes présents sur des théâtres et volent depuis des bases qui font, pare ailleurs, régulièrement l’objet d’attaques. Au-delà, l’adaptation des combattants adverses ou l’utilisation qu’ils peuvent faire des opérations d’influence montre qu’ils ne sont pas inactifs face à ce qui apparaît effectivement pour eux comme une menace de taille.   La suite >

Opinion : le terrorisme et la panique politique

Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI. Aucune reproduction autorisée.

Comme souvent lors d’un événement aussi marquant que des attaques terroristes, les exécutifs politiques tendent à s’emparer du problème, certes pour chercher des solutions – ce qui n’est que très légitime – ; mais en montrant également des réactions paradoxales. Il s’agit ainsi de « montrer que l’on fait quelque chose », sorte de cri du cœur adressé au contrat social et devant montrer que « nous sommes préoccupés ». Et ce, au risque de dévoiler ce qui s’apparente à une « panique politique » démontrant bien peu de résilience – un terme à la mode et toujours aussi mal compris, d’ailleurs.

Reste que si c’est là encore plus que légitime – les citoyens ont des questions et il faut y répondre – grand est aussi le risque d’agir dans la précipitation. La vie politique occidentale est ainsi faite que les décideurs politiques passent d’un « dossier » à un autre, de l’aéroport de Notre Dames des Landes à la dissuasion nucléaire ; des emplois d’avenir à telle situation dans telle circonscription. A certains égards, le moteur de la politique aujourd’hui, c’est la crise – et ce moteur n’est pas fiable.

Du point de vue du stratégiste que je suis, au-delà de l’émotion suscitée par les attaques, la première réaction est de croiser les doigts pour que des bêtises ne soient pas faites – et elles sont potentiellement nombreuses. Il y a celle de la société elle-même – les attaques, stupides et ignorantes, sur des mosquées ou des citoyens qui ont le tort de ne pas avoir la bonne couleur de peau ou la bonne croyance – mais aussi celles des décideurs.

Dans la foulée des marches de dimanche, une exceptionnelle démonstration de résilience (dont on espère qu’elle ne se limitera pas à ça), la question d’un renforcement de l’arsenal législatif s’est rapidement posée, sans encore compter plusieurs propositions passablement hasardeuses. Mais nous ne sommes pas démunis en matière législative. Si des choses doivent être améliorées ou proposées, qu’elles le soient sur base d’une analyse objective et non sur base de la « volonté de faire quelque chose », dans l’urgence et au risque de faire pis que mieux. La suite >

Le terrorisme, mode de guerre unijambiste

Alors que la traque des terroristes ayant conduit l’attaque sur Charlie Hebdo et ayant tué deux policiers se poursuit, sans doute convient-il de revenir sur le terrorisme en tant que mode opératoire de la guerre irrégulière. La question, si elle est bien traitée par la littérature en stratégie théorique, est souvent éclipsée par la nécessaire analyse plus circonstancielle des faits, de l’évolution des groupes et de leur doctrine.

Il convient ici de distinguer le terrorisme en tant que mode d’action et donc de sa qualification en stratégie de sa qualification politique – dénigrante et jetant un anathème politiquement utile dans les logiques de mobilisation – que l’on observe depuis une dizaine d’années. Techniquement, AQMI en 2015 n’est pas un groupe terroriste, mais d’un groupe irrégulier qui utilise aussi bien le terrorisme que la guérilla comme modes d’action et qui a cherché à poser les bases d’un troisième mode, l’insurrection. Al Qaïda « canal historique », parce que sa doctrine refusait de constituer une force armée liée à un territoire, est resté un groupe strictement terroriste – une appréciation qui doit cependant être révisée en ce qui concerne AQPA, par exemple.

Concrètement, le terrorisme implique de frapper des cibles civiles par des actions limitées mais dont le levier principal est d’ordre psychologique et symbolique. Bien que spectaculaires, les attaques du 11 septembre ont fait moins de 3 000 victimes directes – c’est certes beaucoup mais nettement moins que le nombre de victimes civiles dénombrées en quatorze ans de guerre en Afghanistan. Plus que l’acte lui-même, c’est donc surtout sa répercussion qui lui donne sa consistance et qui constitue de levier devant générant les effets stratégiques recherchés. C’est donc aussi précisément parce que le terrorisme est un assaut sur le symbolique que tout ce qui est lié à la résilience importe tant.

De ce point de vue, le terrorisme ne peut pas être centré sur l’anéantissement en tant que mode stratégique – sauf à envisager quelques cas d’écoles extrêmes. D’une part, il ne parvient pas, dans le domaine physique, à obtenir la concentration des moyens nécessaires à une disruption « totale », décisive, d’une société. D’autre part, dans le domaine psycho-cognitif, la nature même des cibles attaquées – symboles, valeurs ou même macro-systèmes (à l’instar des systèmes économique et militaire américains le 11 septembre) – ne peut permettre sa réussite : on ne détruit pas des processus d’une telle ampleur ou les idées, valeurs et symboles comme on peut détruire un bataillon de chars. La suite >

Paris : guerre hybride « open source »

Au-delà des sentiments d’horreur et de tristesse qui nous animent, l’attentat commis hier dans les locaux de Charlie Hebdo appelle à plusieurs commentaires d’un point de vue stratégique. Certes, avec Michel Goya, on peut souscrire à l’idée que l’attaque, si elle a conduit à une victoire tactique, a certainement réveillé un géant assoupi interdisant la victoire stratégique à l’ennemi – notamment par un phénomène pour l’heure très sensible de résilience, sur lequel nous reviendrons plus bas.

L’attaque en tant que telle renvoie à un modus operandi connu et visible aussi bien à Nairobi et Bombay, comme le souligne Abou Djaffar mais dont les prémices étaient visibles encore avant. En 2006, une petite cellule cherchait ainsi à faire exploser des trains en Allemagne au moyen de bonbonnes de gaz trafiquées. Elles ouvraient ainsi à la voie à ce que nous qualifions alors de « méso-terrorisme », par opposition à « l’hyper-terrorisme » des attentats de New York, Washington, Madrid et Londres. Stratégiquement, cela impliquait alors de trouver un point d’équilibre entre sûreté (ne pas être détecté par les services de renseignement), concentration des effets et économie des forces.

Une manifestation de la guerre hybride

Reste que l’action d’hier impose également de reconsidérer la perception de ce qu’est le terrorisme pour le grand public : il a longtemps été considéré, y compris par des chercheurs non rompus aux études stratégiques, comme une catégorie un peu particulière de l’action stratégique, comme « en dehors » d’un champ de la stratégie qui aurait été uniquement centré sur les armées. La suite >