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	<title>Magazine DSI &#187; Entretiens</title>
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	<description>Défense et Sécurité Internationale</description>
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		<title>Terminator &#8211; l&#8217;arme du futur ?</title>
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		<pubDate>Mon, 04 Feb 2013 09:18:21 +0000</pubDate>
		<dc:creator>DSI</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Technologie et armement]]></category>

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			<content:encoded><![CDATA[<p>Joseph Henrotin était l&#8217;invité de Culturesmonde, sur France Culture, le 31 janvier, afin d&#8217;analyser les évolutions possibles dans le champ de l&#8217;armement. L&#8217;émission peut être réécoutée <a href="http://www.franceculture.fr/emission-culturesmonde-dans-les-armureries-du-monde-44-terminator-l%E2%80%99arme-du-futur-2013-01-31" target="_blank">ici</a>.</p>
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		<title>La technologie militaire en question : quelle Transformation pour les forces ?</title>
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		<pubDate>Mon, 17 Sep 2012 09:24:29 +0000</pubDate>
		<dc:creator>DSI</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretiens]]></category>
		<category><![CDATA[Stratégie]]></category>
		<category><![CDATA[Technologie et armement]]></category>

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		<description><![CDATA[Entretien avec Joseph Henrotin, auteur de La technologie militaire en question. Entretien paru dans DSI-Technologies n°15, janvier-février 2009 Votre ouvrage décrit les travers de la Transformation « à l’américaine » et pose l’hypothèse de la « technologisation ». Qu’entendez-vous par là et quelles en sont les ramifications concrètes ? Pour bien comprendre ce qu’est la&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Entretien avec Joseph Henrotin, auteur de La technologie militaire en question. Entretien paru dans DSI-Technologies n°15, janvier-février 2009</p>
<p><strong>Votre ouvrage décrit les travers de la Transformation « à l’américaine » et pose l’hypothèse de la « technologisation ». Qu’entendez-vous par là et quelles en sont les ramifications concrètes ?</strong></p>
<p>Pour bien comprendre ce qu’est la technologisation, il faut d’abord y opposer la technicisation, soit l’injection de technologies dans les armées. C’est un processus pluri-millénaire et universel : pour combattre, il faut toucher son adversaire, ce qui signifie allier des technologies et des tactiques. Il n’y a rien d’anormal à ce que l’on recherche les outils les plus efficaces. Par contre, dans certaines conditions, cette technicisation mute et tend vers le phénomène de technologisation. La technologie devient alors une idéologie et tend à surdéterminer les comportements militaires – du niveau tactique jusqu’au stratégique – comme politiques. Le « meilleur » belligérant serait celui qui disposerait des « meilleures » technologies, perçues comme les plus avancées. L’efficacité technologique serait alors devenue synonyme d’efficacité stratégique. Rien, évidemment, n’est plus faux : une technologie, d’emblée, ne vaut que par l’usage que l’on en fait : en 1999, c’est un SA-3 dont la conception remonte au début des années 1960 qui abat un F-117 vue comme un fleuron technologique.</p>
<p>Concrètement, la technologisation produit des effets multiples : une focalisation sur la tactique – où effectivement, la qualité des équipements peut jouer un grand rôle – ; corrélativement un détournement des facteurs politiques et stratégiques ; le désapprentissage de réflexes élémentaires (le coup du tankiste US qui, ses optiques détruites, n’a plus le réflexe de prendre ses jumelles) ; la focalisation sur les « effets cinétiques », alors que la relation « frappe-victoire » n’est pas systématique ; une focalisation sur « le renseignement » au détriment de l’information ; la croyance – parfois au sens religieux – en des guerres courtes durant lesquelles il serait possible d’imposer à l’adversaire sa conduite et, finalement, une trop grande confiance en soi alliée à une sous-estimation de l’adversaire. Iraqi Freedom en constitue un exemple typique : Rumsfeld était tellement imprégné par une conception de la supériorité technologique américaine qu’il a systématiquement écarté les critiques portant sur l’insuffisance du dispositif de forces. Il faut se rappeler, par exemple, qu’avant les présidentielles de 2000, Rumsfeld envisageait de remplacer les porte-avions américains… par des lasers spatiaux de frappe terrestre. En quelque sorte, D. Rumsfeld est l’incarnation politique de l’école la plus technophile de la révolution dans les affaires militaires. <span id="more-5095"></span></p>
<p>Mais sa croyance en la supériorité technologique américaine est allée plus loin que cela : il a fait partie des personnes ayant convaincu G.W. Bush de mener une opération invariablement présentée comme courte, décisive, peu coûteuse humainement et financièrement. De facto, ce qui restait de l’armée irakienne après 12 ans d’embargo et Desert Storm a littéralement été pulvérisé. Si Rumsfeld et les « transformationnistes » semblaient avoir eu raison – comme ils semblaient avoir eu raison en Afghanistan lors de la campagne de 2001-2002 – ils ont, dans les deux cas, sous-estimé la probabilité d’une reconfiguration des dispositifs adverses, voire l’émergence de nouveaux acteurs – y compris étatiques, ceux dont on estimait qu’ils étaient la « cible idéale » des forces « transformées » &#8211; beaucoup plus difficiles à traiter….</p>
<p><strong>Mais la Transformation US bat de l’aile au vu de l’évolution, ces dernières années, des débats américains. Au surplus, elle grève lourdement le budget de défense de Washington. Que faire pour « revenir en arrière » ?</strong></p>
<p>Si vous me le permettez, il ne s’agit pas de « revenir en arrière » mais bien de s’adapter aux nouvelles conditions du combat : il faut avancer, mais différemment. Et, de fait, les forces US ont compris leurs travers, il n’est que de voir les derniers documents doctrinaux américains – en particulier le dernier FM-3.0 – et les débats dans leurs revues professionnelles. Leur structure de forces évolue aussi : là où l’on envisageait que ce soit les Contractors qui « fassent le coup de feu », de façon très ponctuelle, avec les troupes régulières, le Pentagone augmente le volume de son infanterie. Le modèle qu’il a un temps défendu, celui de guerres courtes de haute intensité, ce que l’on appelait l’hyperguerre au début des années 1990, a été enterré dans les sables irakiens. La tension vers l’automatisation à outrance du combat s’estompe, de même que l’utilisation à tout crin du « décisif » (opérations décisives, frappes décisives, etc.), qui avait percolé jusque dans les conceptions doctrinales. Et le budget, effectivement, a essentiellement été consacré à la préparation de la « guerre idéale » et non à celle de la « guerre réelle ». Il est fascinant de voir à quel point certains programmes ont été lancés durant la guerre froide, dans l’optique d’une guerre contre l’URSS, et n’ont été que peu amendés par la suite.</p>
<p>Comment, alors, avancer différemment ? Dans le cas américain, il faudra passer par une reconfiguration doctrinale déjà entamée. En clair, il s’agit de savoir quels sont les formes futures de combat, de redéfinir l’ordre des menaces, dans le temps et dans l’espace. Il me semble illusoire de croire qu’un adversaire étatique va combattre comme l’aurait fait l’URSS et comme a cru le faire, en 1991, Saddam Hussein. Je pense qu’aucun Etat ne cherchera plus à combattre frontalement, en mode direct, une force de l’OTAN. D’autres options existent pour les Etats, comme pour les groupes sub-étatiques. Ce ne seront pas nécessairement des conflits « a-technologiques », que du contraire. En fait, nos débats, y compris en France, opposent trop souvent « guerre classique/technologique/de haute intensité » et « conflits irréguliers/non-conventionnels/asymétriques/non-technologiques ». Nous allons sans doute vers une hybridation de ces modèles. Vincent Desportes remarquait ainsi que les Britanniques parlaient de « contre-insurrection de haute intensité », alors qu’elle est traditionnellement considérée comme « de basse intensité ». Structurer nos modèles dans de tels cadre est un véritable défi : il faudra répondre en quelque mois à la volatilité des adaptations de l’adversaire, capitaliser sur des technologies déjà développées, redéfinir notre rapport à la quantité autant que nos cultures de guerre.</p>
<p><strong>Vous faites la part belle à une conception clausewitzienne du rapport du militaire à la technologie et vous indiquez qu’elle renverrait plus à la culture stratégique européenne qu’à l’américaine. Mais l’Europe est-elle à l’abri de la technologisation ? Serons-nous donc éternellement en retard, si l’on peut s’exprimer ainsi ?</strong></p>
<p>Fondamentalement, personne n’est à l’abri d’un phénomène de technologisation. Les Israéliens avaient un rapport clausewitzien à la technologie mais il a muté dans les années 1990 pour, en quelque sorte, s’américaniser. La guerre de 2006 a été l’un des résultats de ce travers, montrant les limites d’un modèle de guerre technologique où le politique pense pouvoir se décharger de ses responsabilités stratégiques au motif d’une supériorité technique. Or, plus les capacités techniques sont avancées, plus la mise en œuvre est complexe et impose une réflexion – tactique comme stratégique – développée. En ce sens, croire que la guerre technologique est une guerre d’automatismes – techniques comme de la pensée – est une erreur fondamentale et la meilleure voie vers l’échec stratégique. En effet, la première fonction de la technologie dans l’art de la guerre est d’élargir la liberté de manœuvre des niveaux politiques et militaires et ne pas répondre à cet élargissement des libertés par leur exploitation reviendrait à réduire ces libertés… parce que l’adversaire, lui, exploitera nos faiblesses. Nous sommes alors au cœur de la technologisation : la technologie devient un facteur contre-productif. Or, à certains égards, la réflexion stratégique et tactique, en Europe, se porte assez mal : si la France connaît un renouveau remarquable depuis 2-3 ans, nombre de membres de l’Union sont amorphes. Ils restent enferrés dans des schémas linéaires, dont certains remontent à « l’âge d’or » de la RMA.</p>
<p>On peut toujours entendre certains états-majors indiquer qu’il est nécessaire d’alléger le blindage des forces pour les rendre plus projetables, alors que la puissance de feu des unités élémentaires – qu’elles proviennent d’Etats ou de groupes de guérillas – n’a historiquement jamais été aussi puissante, diversifiée, létale et facile d’utilisation. De ce point de vue, nous sommes effectivement à contre-courant du « sens de l’histoire ». L’Europe n’a compris les implications de la RMA qu’en retard – disons de 5 à 6 ans, si l’on regarde l’émergence d’une littérature européenne sur la question – et a tardé à conceptualiser la Transformation de ses armées. Nous sommes dès lors toujours enfoncés dans le modèle « rumsfeldien » de Transformation, alors que les États-Unis l’ont formellement abandonné – à relire le dernier discours de Robert Gates, et sachant qu’il a mis en œuvre les conclusions de son discours bien avant de l’avoir prononcé. De ce point de vue, nous devons sans aucun doute nous réapproprier nos cultures stratégiques et, en particulier, leur fondement clausewitzien.</p>
<p><strong>Quels sont, selon vous, les futurs de la technologie ? Vers quelles directions techniques les armées « les plus en pointe » en matière de réflexion vont-elles se diriger ?</strong></p>
<p>La question mériterait quelques ouvrages ! Disons que ce que nous voyons, en Russie ou en Chine, n’est pas tant l’imitation du modèle occidental que son acculturation, seuls certains secteurs très spécifiques étant développés au niveau du « very high tech », le reste ne l’étant qu’aux niveaux « middle tech » voire au mieux « high tech ». Par exemple, si les Russes veulent développer avec le PAK-FA un chasseur qu’ils veulent de 5ème génération – et donc équivalent au F-35 ou au F-22 – il est fort probable qu’il n’en ait pas, in fine, les capacités. Ils placeront le curseur de l’intensité technologique sans doute moins haut mais pourront se permettre d’en construire un plus grand nombre, qui pourront opérer de concert avec des appareils des générations précédentes. Ils pourraient être en mesure, à terme, de nous surclasser numériquement tout en effectuant des percées importantes non dans le domaine des plateformes mais bien dans celui de la missilerie. Le « very high tech » développé sur tous les « fronts » de la technologie, de ce point de vue, n’est plus guère à la portée que des seuls Américains. Dans le domaine naval, l’observation du cas iranien (ou du cas littoral chinois) est fascinante : ils construisent des nuées de petits bâtiments, qui tiennent la mer raisonnablement bien, et qui pourraient être armés assez lourdement. On peut ainsi imaginer voir une projection en haute mer d’une guérilla navale que l’on pensait uniquement réservée aux franges côtières.</p>
<p>Dans le domaine terrestre, la puissance de feu des infanteries évolue constamment. Le RPG-32, par exemple, ne pèse que 3 kg pour un peu plus d’un mètre de long et peut disposer d’une charge thermobarique. Il est facile d’utilisation et peut recevoir des équipements de vision nocturne dont le prix chute radicalement, même si la qualité est loin d’être la nôtre. Dans des scénarios de guerre urbaine, ce type d’équipement serait dévastateur et le suivi russe des exportations d’armes est pour le moins laxiste. Autrement dit, les technologies de protection vont devenir absolument déterminantes, au risque de voir les niveaux politiques occidentaux paralysés par la peur de subir des pertes. Autre secteur de progression, le domaine de la vision nocturne, crucial pour nos infanteries, ou encore celui de drones légers, simples d’utilisation, et totalement consommables. Le grand défi à cet égard est de diminuer le coût d’acquisition de ces systèmes en « recyclant » des technologies déjà développées, récemment ou non, que ce soit dans le domaine de la propulsion, des charges optiques/IR ou encore des plateformes. Même chose dans le domaine, absolument vital, des hélicoptères. Ce qui pourrait être interprété comme une sorte de « ralentissement » dans la vitesse de progression des développements technologiques me semble ne plus véritablement constituer une option mais bien une obligation : l’augmentation des budgets d’équipement, qui est loin d’être évidente partout en Europe, n’est plus proportionnelle à l’envolée des coûts d’acquisition et de possession des matériels. Si ce n’était pas le cas, une certaine obsession pour de fantastiques visions technologiques pourrait se retourner contre nous et affaiblir nos armées.</p>
<p>Propos recueillis par Jean-Jacques Mercier, le 5 décembre 2008</p>
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		<title>Quel art de la guerre navale ? Entretien avec Milan Vego</title>
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		<pubDate>Thu, 13 Sep 2012 07:27:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>DSI</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretiens]]></category>
		<category><![CDATA[Stratégie]]></category>

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		<description><![CDATA[Milan Vego est Professeur d’opérations au JMO Department, US Naval War College (1). Il a publié Operational Warfare At Sea: Theory and Practice (Taylor &#38; Francis, Routledge Publishing Group, Londres, février 2009). Entretien paru dans DSI Hors-Série, n°14, octobre-novembre 2010. S’il y a une tactique, une stratégie et une politique navales, vous avez été prompt&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Milan Vego est Professeur d’opérations au JMO Department, US Naval War College (1). Il a publié Operational Warfare At Sea: Theory and Practice (Taylor &amp; Francis, Routledge Publishing Group, Londres, février 2009). Entretien paru dans DSI Hors-Série, n°14, octobre-novembre 2010.</p>
<p><strong>S’il y a une tactique, une stratégie et une politique navales, vous avez été prompt à souligner l’utilité du niveau opératif à la mer dans vos ouvrages et vos articles. Vous le faites en soulignant le cas de la campagne du Pacifique. Mais y a-t&#8217;il d’autres exemples récents de l’utilité de ce niveau opératif ?<br />
</strong><br />
Il y a une différence significative entre les niveaux de la guerre (tactique, opératif et de théâtre et stratégique national/d’alliance/de coalition) et l’art opératif. Les niveaux de la guerre existent seulement durant le combat, pas en temps de paix. Ils se rapportent aussi à la pratique de la guerre. Chaque niveau est lié à un objectif militaire spécifique qui doit être atteint. Le niveau opératif de la guerre existerait pour atteindre un seul objectif militaire – ou de théâtre –stratégique. La principale méthode pour atteindre un tel objectif est la campagne terrestre ou maritime (il n’y a pas de campagne aérienne). Par exemple, les niveaux opératifs de la guerre dans le Pacifique en 1942-1945 étaient dans le nord, le centre et le sud du Pacifique, respectivement. Il y avait aussi un niveau opératif de la guerre dans plusieurs autres théâtres de la Seconde Guerre mondiale (par exemple l’Atlantique nord et la Méditerranée). En comparaison, l’art opératif ou le combat opératif est une composante de l’art militaire ; c’est un champ intermédiaire à la fois de l’étude et de la pratique et qui concerne la planification, la préparation et l’exécution des opérations majeures et des campagnes pour accomplir un objectif de niveau opératif ou stratégique. Les principes de l’art opératif sont appliqués aux différents niveaux de la guerre, de l’opératif-tactique au stratégique.<span id="more-5081"></span></p>
<p>Du fait de l’absence de guerres conventionnelles de haute intensité dans l’après-Seconde Guerre mondiale, il y a relativement peu d’exemples où le combat opératif à la mer a été pratiqué. Cependant, l’art opératif a été appliqué (ou mal appliqué) dans plusieurs guerres régionales, par exemple durant la guerre de Corée (1950-1953), les guerres israélo-arabes de 1956, 1967 et 1973, la guerre des Falkland/Malouines de 1982, la guerre Iran-Irak de 1980-1988, la guerre du Golfe de 1990-1991 et l’invasion de l’Irak en 2003 (opération « Iraqi Freedom »).</p>
<p><strong>Plusieurs auteurs ont critiqué votre position selon laquelle les marins ont sous-estimé le niveau opératif – en France, je pense à Bruno Paulmier. Pour eux, le « chaînon manquant » n’est pas au niveau pratique (ils citent les opérations britanniques dans l’Atlantique au XVIIIe siècle, par exemple) mais au niveau théorique. Peut-on construire une théorie de l’art opératif à la mer et quels seraient ses piliers ?</strong></p>
<p>C’est surprenant, pour moi. La raison est probablement le manque de familiarité avec mes travaux. En fait, dans tous mes livres et articles sur la guerre opérative navale, les positions théoriques sont illustrées par des exemples issus de l’histoire navale ancienne ou récente. Mon livre Naval Strategy and Operations in Narrow Seas (Frank Cass, Londres, 1999 ; seconde édition revue, 2003) et mon ouvrage le plus récent, Operational Warfare At Sea: Theory and Practice (Taylor &amp; Francis, Routledge Publishing Group, Londres, février 2009 ; dos cartonné 2010) contiennent beaucoup d’exemples issus de l’histoire navale.</p>
<p>Eh oui ! Nous pouvons et nous devrions construire une théorie globale de l’art opératif à la mer. Plusieurs morceaux de cette théorie existent déjà. Ils sont issus des principaux travaux de penseurs navals classiques, spécifiquement l’amiral Alfred T. Mahan, Sir Julian S. Corbett, et les vice-amiraux Philip H. Colomb, Wolfgang Wegener et Raoul Castex, plus beaucoup d’autres théoriciens navals moins connus. Leurs idées sur les différents aspects de l’art opératif à la mer devraient être identifiées et ensuite réévaluées à la lumière des expériences et des leçons apprises (ou identifiées) depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Je voudrais mettre en évidence qu’en dépit des affres du temps subies par les Principes de stratégie maritime de Corbett et les cinq volumes des Théories stratégiques de Castex, ils ont une grande signification pour le développement de l’art opératif à la mer, même aujourd’hui. Nous semblons être dans une situation similaire à celle des grandes marines avant 1914 ; trop d’attention est portée au matériel, alors que la théorie navale est soit ignorée soit disqualifiée comme non pertinente dans notre âge de l’information.</p>
<p>Une saine théorie de l’art opératif naval devrait être générale dans sa nature, intemporelle, globale, simple et compréhensible, et souple. Elle devrait être basée sur des exemples empiriques fournis pas l’histoire navale/militaire. Elle devrait décrire des composants et leurs éléments subordonnés et leurs relations mutuelles à travers le spectre des conflits à la mer. Elle devrait décrire les effets des aspects non militaires sur la préparation et la conduite de la guerre en mer. Spécifiquement, les composants clés d’une pareille théorie devraient inclure la nature et le caractère de la guerre navale, les objectifs et les niveaux de la guerre à la mer, les méthodes et des éléments de l’emploi au combat des forces navales pour atteindre des objectifs opératifs ou stratégiques (opérations navales majeures, campagnes maritimes), les facteurs opérationnels (l’espace, le temps et la force) leurs relations mutuelles, l’influence de l’information sur les facteurs opérationnels, les fonctions opératives ou s’étendant sur le théâtre (organisation du commandement, renseignement, guerre du commandement et du contrôle, les feux, la logistique et la protection), le processus de décision opératif et la planification, le leadership opératif, l’entraînement opératif et les visions de la guerre future à la mer. Plus généralement, le focus devrait être sur les constantes et non sur les occurrences transitoires de la guerre navale au niveau opératif.</p>
<p><strong>Vous avez beaucoup écrit sur la guerre opérative à la mer durant votre carrière, en n’hésitant jamais à pointer du doigt les problèmes touchant l’US Navy. Selon vous, les opérations majeures à la mer sont-elles suffisamment prises en compte par les marines européennes ? Existe-¬t il une probabilité que nous ayons à combattre à la mer ?</strong></p>
<p>De mon point de vue, la plupart des marines occidentales se sont focalisées sur la technologie et la tactique alors que la guerre navale au niveau opératif est expédiée sans ménagement. Contrairement aux armées, elles (les marines, NDT) ne comprennent pas réellement le rôle et l’importance des opérations navales majeures. Il existe un grand déficit de travaux théoriques dans ce domaine, et sans théorie saine, c’est difficile de voir comment une saine doctrine de guerre opérative à la mer peut être développée.</p>
<p>Personne n’a de boule de cristal pour prédire s’il y aura une autre guerre majeure en mer dans le futur. Cependant, la prudence dicte que les marines devraient être pleinement préparées pour une telle éventualité. Il sera trop tard pour corriger les erreurs faites en temps de paix si le besoin de planifier, de préparer et d’exécuter des opérations navales majeures en soutien aux armées combattant à terre émerge soudainement. Il y a plusieurs points chauds potentiels dans le monde aujourd’hui, par exemple la péninsule coréenne et le golfe Persique (Arabique) où l’on peut entrevoir aisément le besoin de plans pour conduire des opérations navales majeures.</p>
<p><strong>Le professeur Hervé Coutau-Bégarie, en France, a récemment travaillé sur la question de la diplomatie navale, une thématique également explorée par Sir James Cable. Il souligne assez logiquement le rôle des marines en temps de paix. Mais, dans le même temps, y a-t il un risque pour que cette fonction occulte les opérations majeures ? En bref, sommes-nous encore prêts à combattre ?</strong><br />
Je pense que les grandes marines devraient être préparées adéquatement à conduire des opérations à travers l’ensemble du spectre des conflits à la mer, qui va des opérations autres que la guerre (soutien à la diplomatie, lutte contre la piraterie, contre-terrorisme, soutien aux campagnes de contre-insurrection) à la guerre conventionnelle de haute intensité. Comme dans le cas des armées, une marine capable de défaire un ennemi dans une guerre conventionnelle de haute intensité sera capable, avec une force d’une composition propre, la doctrine et l’entraînement, de mener les missions qui lui sont assignées en temps de paix et dans les opérations autres que la guerre.</p>
<p><strong>Les États-Unis connaissent actuellement des débats sur le futur des opérations amphibies dans le contexte d’une pression financière sur les marines. Qu’en pensez-vous ? Est-ce que l’emploi de forces amphibies dans des « opérations d’entrée en force » est toujours une option dans notre contexte d’interdiction maritime et de stratégies anti-accès ?</strong></p>
<p>Tout les débats sur ce dont on a besoin pour utiliser des forces amphibies dans des débarquements sur des littoraux adverses ratent leur cible. C’est « a-historique ». On a besoin de lire et d’évaluer de façon appropriée les leçons de l’histoire navale. Les débarquements de troupes amies sur des plages tenues par l’ennemi sont presque aussi vieux que la guerre navale elle-même. Ce qui a changé à travers l’histoire de la guerre navale, ce sont les méthodes, pas le propos ou les objectifs des assauts amphibies. On doit se souvenir que les prédictions passées sur l’obsolescence des débarquements amphibies se sont révélées fausses. Par exemple, le général Omar Bradley, de l’US Army, président du comité des chefs d’état-major a dit, en octobre 1949 : « Je prédis que les opérations amphibies à grande échelle ne se produiront plus jamais ». Nous savons ce qui est arrivé en septembre 1950 – une opération amphibie majeure à Inchon (opération « Chromite ») a été conduite avec succès et a inversé le cours de la guerre dans la péninsule coréenne au profit des forces des Nations unies. Le côté le plus fort à la mer a toujours eu le besoin, en définitive, d’aller à terre ; et le futur ne fera pas exception.</p>
<p><strong>Est-ce que l&#8217;US Navy dans sa forme actuelle et sa forme future – et ses débats sur le LCS, par exemple – sera adaptée à la possibilité de mener un art opératif à la mer ? Quelle serait, d’ailleurs, votre « US Navy rêvée » ?</strong></p>
<p>La force de combat de l’US Navy se compose actuellement de 290 bâtiments et sous-¬marins. Presque tous les bâtiments de surface sont très grands et très efficaces mais sont des plates-formes très chères. L’objectif poursuivi d’avoir une force de bataille de 313 navires ne sera probablement pas atteint en fonction des tendances budgétaires actuelles. L’US Navy n’est tout simplement pas composée de façon optimale pour mener ses missions à travers le spectre des conflits à la mer. Elle est appelée à mener des missions très diverses en temps de paix, des opérations autres que la guerre et dans une guerre conventionnelle de haute intensité. Les navires et les sous-marins de l’US Navy doivent opérer dans divers environnements physiques, qui vont des grandes profondeurs du milieu des océans aux eaux littorales et aux mers fermées ou semi-fermées. Les eaux littorales sont souvent confinées et de faible profondeur. Elles peuvent, généralement, restreindre l’espace de manœuvre et la vitesse des grands bâtiments de combat de surface et des sous-marins nucléaires d’attaque. Elles présentent également des environnements denses et encombrés du fait de la présence de troupes amies, potentiellement hostiles et de navires neutres ou commerciaux. Le caractère de la guerre dans les zones littorales diffère considérablement de celui en haute mer ou dans les profondeurs. Aussi, les capacités anti-accès sur quelques littoraux posent-elles un risque sérieux à la survivabilité des grands navires de surface et des sous-¬marins américains. Bien que les porte-avions, les croiseurs, les destroyers, les sous-marins et les grands navires amphibies puissent opérer dans les zones littorales, ils ne sont pas idéalement adaptés pour opérer là.</p>
<p>Dès lors, le besoin urgent pour l’US Navy est d’acquérir auprès des nations amies outre-mer ou de construire localement un grand nombre de plates-formes plus petites, efficaces, mais moins coûteuses, optimisées pour la guerre littorale et les opérations autres que la guerre (lutte contre la piraterie, contre-terrorisme, liberté de la navigation et soutien aux opérations de paix). La force que je propose devrait inclure des porte-avions de 30 000 à 40 000 tonnes, des frégates légères de 2 000 à 2 500 tonnes, des corvettes polyvalentes de 1 200 à 1 500 tonnes et peut-être même des patrouilleurs rapides de 400 à 500 tonnes. Évidemment, je ne suis pas qualifié pour suggérer combien l’US Navy devrait avoir de ces plates-formes comme composante d’une force de bataille plus équilibrée. Cependant, je veux indiquer que la force proposée de plus petits bâtiments/sous-marins devrait être complémentaire et ne pas remplacer l’actuelle et la future force de bataille. La force que je propose donnerait à l’US Navy la force efficace dont elle a besoin pour combattre dans les zones littorales en cas de conflit régional. Elle libérerait aussi les porte-¬avions de 100 000 tonnes et les grands bâtiments de surface de la conduite d’opérations autres que la guerre</p>
<p>Note<br />
(1) Cette interview ne représente que les opinions de l’auteur et non celles du Naval War College, du Département de la Marine ou du Département de la Défense.</p>
<p>Propos recueillis par Joseph Henrotin, 16 septembre 2010</p>
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		<title>Swarming et netwar &#8211; le point de vue de John Arquila et David Ronfeldt</title>
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		<pubDate>Fri, 20 Jul 2012 10:15:33 +0000</pubDate>
		<dc:creator>DSI</dc:creator>
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		<description><![CDATA[John Arquilla est docteur en relations internationales, professeur au département d’analyse de défense de la Naval Postgraduate School de Monterey (États-Unis) et senior consultant à la RAND Corporation. David Ronfeldt est docteur en sciences politiques et senior social scientist à la RAND Corporation. Interview parue dans DSI n°13, mars 2006 &#8211; aucune reproduction sans autorisation&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>John Arquilla est docteur en relations internationales, professeur au département d’analyse de défense de la Naval Postgraduate School de Monterey (États-Unis) et senior consultant à la RAND Corporation. David Ronfeldt est docteur en sciences politiques et senior social scientist à la RAND Corporation.</p>
<p>Interview parue dans DSI n°13, mars 2006 &#8211; aucune reproduction sans autorisation de la rédaction.</p>
<p><strong>Vous avez publié des travaux qui ont profondément marqué les débats stratégiques américains et internationaux portant sur la Révolution dans les Affaires Militaires (RAM). Certains commentateurs et analystes indiquent que votre pensée sur la guerre de l’information est trop « technologiquement centrée » ou « RAM-centrée ». Êtes-vous d’accord ?</strong></p>
<p>David Ronfeldt : Cette critique n’a aucun sens pour nous. Celui qui dit cela n’a jamais vraiment lu nos écrits. Ils peuvent les confondre avec des travaux concurrents mais différents, écrits par d’autres stratégistes sur la guerre réseaucentrée, un concept qui est technologiquement centré, spécialement dans la promotion de l’automatisation des systèmes d’armes. Notre travail se focalise sur l’organisation sociale, pas sur la « technologie dure ». Il est basé sur l’intuition que la révolution de l’information favorise l’émergence de formes réticulées d’organisation et rend la vie des hiérarchies difficile. Nous voulons que les stratégistes comprennent mieux que les formes de réseaux – en chaînes, en étoiles, en moyeux, les réseaux distribués, etc. – sont de plus en plus effectives et efficaces. De petits groupes et des individus dispersés sont maintenant capables de se lier, se coordonner et agir conjointement comme jamais auparavant, pour le meilleur et pour le pire.</p>
<p>Si différents types de réseaux émergent, c’est aussi le cas des stratégies de swarming. Le swarming (attaques en essaim) est apparemment amorphe mais c’est une façon, attentivement structurée et coordonnée, de frapper de toutes les directions au moyen de pulsions durables de force et/ou de feux, depuis des positions rapprochées et éloignées. Il fonctionne mieux lorsqu’il est conçu autour du déploiement d’une myriade de petites unités de manœuvre, dispersées et réticulées. Le but est de les faire monter en puissance rapidement et discrètement, d’attaquer un objectif puis de les dissoudre et de les re-disperser, pour qu’elles soient immédiatement prêtes à se recombiner pour une nouvelle pulsion. <span id="more-4968"></span>Que l’on utilise de vieilles ou de nouvelles technologies, les terroristes transnationaux et les criminels (sans parler des activistes sociaux qui sont une force positive) ont appris tout ça rapidement et ont, par conséquent, refaçonné leurs organisations et leurs stratégies. C’est ce qui nous inspire notre concept de netwar.<strong></strong></p>
<p><strong>En lisant vos travaux, on peut dire que l’une de vos devises est qu’il faut « combattre des réseaux avec des réseaux et non des hiérarchies ». Pensez-vous que les États-Unis – mais c’est aussi le cas des pays européens – y sont adaptés ? Ont-ils le potentiel d’innovation pour se transformer en réseaux ?</strong></p>
<p>David Ronfeldt : Cela fait dix ans que nous mettons en évidence le fait qu’il faut des réseaux pour vaincre des réseaux ennemis. Le gouvernement américain, les militaires, les agences de sécurité et de police ont des difficultés à s’adapter à ce principe, largement parce qu’elles doivent maintenir leurs hiérarchies, ce qui ralentit le partage de l’information et la coordination interarmées. Un changement radical vers les modèles de réseaux est impossible pour les institutions hiérarchiques, mais elles peuvent (et elles doivent) s’organiser en d’efficaces hybrides de hiérarchies et de réseaux. Une façon de faire est de créer des mécanismes inter-agences, inter-services et inter-gouvernementaux. Un aspect de plus en plus important est d’y inclure des ONG de la société civile au sein de réseaux de capteurs, ce qui peut aider à la détection précoce de conflits, au monitoring, à la résolution de conflits et au redressement post-conflit. Depuis que je suis en congé de longue durée, je ne suis plus « connecté » aux activités actuelles. Mais j’ai entendu dire que l’impératif de combattre des réseaux avec des réseaux s’étend : dans quelques bureaux du Central Command, des opérations spéciales liées aux conflits de basse intensité et des Marines, que ce soit au niveau des officiers subalternes ou supérieurs. John et moi-même avons également entendu parler de l’application effective de ce principe en Afghanistan et en Irak, sans parler d’ailleurs. J’en sais moins sur la situation en Europe, mais j’ai entendu dire qu’il y a des efforts britanniques, français, allemands, espagnols, scandinaves et dans toute l’Europe pour appliquer les principes des réseaux dans les domaines du maintien de l’ordre et dans le recueil du renseignement. Je ne serais pas surpris d’apprendre que quelques pays européens sont en avance sur leurs homologues américains dans ces domaines.</p>
<p>John Arquilla : En ce qui concerne les affaires militaires, nos idées sur la mise en réseaux, les tactiques de swarming et le glissement vers de plus petites unités d’action se sont installées dans plusieurs secteurs des armes et des services.Par exemple, la Navy a maintenant un Netwar Command (NETWARCOM) basé à Norfolk, en Virginie, qui cherche à améliorer l’effectivité de notre marine en encourageant des flots latéraux fluides d’information. La marine est toujours mariée à ses porte-avions mais la mise en réseau progresse clairement. L’armée essaie de faire de son mieux pour employer les tactiques en essaim (swarming), à la fois en Afghanistan et en Irak. Son plus gros obstacle pour réussir est l’attachement émotionnel des commandants aux structures organisationnelles de la brigade et de la division.</p>
<p>Les Marines font du swarming et créent de plus petites unités d’action. C’est prouvé comme étant extrêmement efficace au niveau tactique en Irak, où de petits éléments de Marines ont grandement amélioré l’efficacité des forces irakiennes amies. L’Air Force se dirige aussi vers des structures organisationnelles plus petites et est hautement réticulée en termes de flots d’information. Son plus gros obstacle est la recherche continuelle d’une façon de faire du bombardement stratégique (par exemple, Shock and Awe). Peu de campagnes de bombardement ont fait gagner des guerres par elles-mêmes, durant les 90 dernières années. Peu le feront probablement jamais, mais l’Air Force poursuit toujours cette possibilité comme une sorte de saint Graal.<br />
Le commandement des opérations spéciales, fait de troupes de tous les services, est un des lieux où ont pris place toutes les implications organisationnelles, doctrinales et stratégiques des travaux de David et moi-même. Le SOCOM est le meilleur exemple du potentiel de nos idées, à commencer par la campagne d’Afghanistan durant la fin 2001, quand 300 commandos ont renversé les Talibans et qui se poursuit aujourd’hui dans de petites actions à travers le monde.</p>
<p><strong>L’organisation sociale est donc un angle d’attaque des systèmes stratégiques certainement pertinent…</strong></p>
<p>John Arquilla : Comme pour la Noopolitik (un terme découlant de la « noosphère » de Teilhard de Chardin), David et moi avons indiqué depuis des années que, dans l’âge de l’information, les idées et les valeurs prouveront qu’elles sont plus importantes qu’une force imbécile. Nous ne parlons pas seulement de soft power, un terme qui se réfère essentiellement à l’attractivité de notre culture. La Noopolitik se réfère plus au domaine éthique, où l’on se soucie plus de faire ce qui est juste que de vendre nos idées. La Noopolitik suggère que le monde est à l’aube d’un âge d’or pour la société civile, une ère dans laquelle la politique de puissance traditionnelle (y compris la prééminence américaine) sera soumise aux mandats du domaine moral. Sans le consensus moral, peu de choses peuvent être réalisées – particulièrement dans le domaine militaire.</p>
<p><strong>Comment voyez-vous le futur de la sécurité ?</strong></p>
<p>David Ronfeldt : Je m’inquiète de quatre tendances : le terrorisme, bien sûr et aussi le tribalisme virulent, une nouvelle irruption du fascisme et la montée épisodique de leaders « Hubris-Némésis », aux prétentions démesurées et qui en punissent d’autres. Laissez-moi commenter les trois tendances qui reçoivent le moins d’attention.</p>
<p>- Le tribalisme : ce thème n’a pas été oublié par les stratégistes et analystes américains – mais il n’ pas été suffisamment utilisé. Après la fin de la Guerre froide, les penseurs américains ont préféré l’argument optimiste de la « fin de l’histoire », selon lequel la démocratie libérale triompherait dans le monde (Francis Fukuyama en 1989, 1992). Au même moment, une idée opposée – la régression vers le tribalisme – était plus porteuse de sens pour d’autres stratégistes (par exemple, Jacques Attali, en 1992), lorsque des belligérants ethno-nationalistes sont apparus dans les Balkans. Cette vision reconnaissait que là où les sociétés se délitaient, les gens retournaient à des comportements de clans et de tribus, répudiant les idéaux libéraux. Mais, peut-être parce que le « tribalisme » semble être un concept exagérément archaïque pour analyser le monde moderne, ou parce qu’il a été exprimé par les stratégistes européens plus que par les Américains, il ne s’est pas installé dans le débat stratégique. Au lieu de cela, la pensée stratégique américaine s’est tournée vers un concept plus élevé (mais moins précis) : le « clash des civilisations » (Samuel Huntington, 1993, 1996). Ce à quoi le monde fait face, cependant, est plus une action des tribalismes qu’un clash entre civilisations. Les désaccords principaux se situent non entre les civilisations per se mais entre des segments antagonistes combattant à travers les zones frontalières (par exemple, les Serbes chrétiens contre les Kosovars musulmans), ou s’opposant dans la même zone civilisationnelle (par exemple, les Sunnites contre les Chiites en Irak). Et la plupart de ces belligérants, quelle que soit la hauteur de vue des idéaux qu’ils clament, opèrent de façon terriblement tribale et clanique. Cela peut persister des années, nourrissant le terrorisme, la discorde religieuse, l’opposition sectaire, la violence de gang clanique et le crime. Le concept de « guerre globale contre le terrorisme » ne reflète pas cette réalité jusqu’ici.</p>
<p>- Le fascisme : les leaders de par le monde acceptent maintenant que les sociétés aient une économie de marché et beaucoup de nations connaissent maintenant une transition pour développer la leur. Ce qui rend le communisme obsolète mais pas le fascisme, ce dernier allouant de l’espace au secteur commercial privé. L’espoir des stratégistes occidentaux est que la progression des économies de marché va encourager les démocraties libérales – et, en effet, il y a une relation causale. Toutefois, il est douteux que toutes ces nations opèrent une transition réussie ; dans quelques-unes (sur lesquelles j’hésite à spéculer), les efforts conduiront à la détresse et au désarroi. Or, pour d’autres raisons, une minorité militante peut s’emparer du pouvoir. Mon explication est trop brève mais je veux dire ceci : des régimes répressifs et ultra-nationalistes vont émerger, avec un fort soutien populaire, qui combineront l’hyper-hiérarchie et l’hyper-tribalisme, en laissant des espaces subordonnés pour les marchés économiques et peu – ou pas – de place pour des réseaux autonomes de la société civile. Lorsque cela s’est produit par le passé, le résultat était habituellement le fascisme. Des variétés propres à l’âge de l’information pourraient apparaître prochainement. Les gens pensent souvent que le fascisme est de droite, mais il peut aussi bien paraître de gauche et pourrait probablement survenir au sein de curieux hybrides politiques dont la principale intention serait l’amplification de leur pouvoir.</p>
<p>- Hubris et Némésis : le danger va s’élever là où les leaders montreront ce que j’appelle un « complexe hubris-Némésis ». Dans la mythologie et la dramaturgie grecque, l’hubris était le péché capital de la fierté : la grandiose prétention de devenir comme les dieux. Némésis était la déesse de la divine vengeance qui détruit les mortels « hubristiques ». Classiquement, hubris et nemesis se contredisent l’un l’autre. Mais, de temps à autre, des leaders émergent qui incarnent les deux forces. Ils n’ont pas seulement l’hubris mais veulent aussi jouer à Némésis contre un ennemi qui est coupable d’hubris. Dans cette pathologie rare, les deux forces cessent de se contredire l’une l’autre ; elles se combinent en une fusion qui génère une grande énergie et une grande ambition. Hitler et Castro viennent immédiatement à l’esprit, Milosevic et Saddam Hussein sont des notes de bas de page de l’histoire, Chavez et Ahmadinejad sont des possibilités. Le capitaine Ahab dans Moby Dick est un archétype littéraire. Pour être aussi puissant que le requiert leur hubris, ils agissent tels des dieux auprès de leur peuple ; ils recherchent la puissance totale dans leur pays et projettent leur image à l’étranger. Pour jouer Némésis, ils attaquent et défient une puissance étrangère, ce qui signifie la plupart du temps les États-Unis.</p>
<p>Nous devons nous garder des leaders « hubris-Némésis », quels que soient le type de gouvernement, la force militaire ou l’idéologie dont ils se réclament. La pathologie peut le (ou la) conduire au messianisme, à chercher une destinée spéciale, à épouser de grands idéaux qui finissent en rationalisation de la violence, à menacer et à savourer le fait d’être menacé, à demander une loyauté absolue, à avoir envie des projecteurs et à prendre des risques que des mortels ordinaires considèrent comme irrationnels. Il peut proposer des projets monumentaux qui semblent constructifs pour ses sujets ; alors que sa vision appelle à une vengeance destructrice à l’étranger et c’est ce qui excite sa passion. L’affaire ne sera pas résolue si les leaders occidentaux répondent avec leurs propres mentalités et comportements d’« hubris-Némésis ».</p>
<p>Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 7 février 2006.</p>
<p>Pour aller plus loin :</p>
<p>In Athena’s Camp: Preparing for Conflict in the Information Age<br />
ARQUILLA, John et RONFELDT, David (dir.). Santa Monica : Rand Corporation, 1997. 525 p.<br />
Les auteurs coordonnent là un ouvrage magistral reprenant certaines des meilleures contributions parues dans le courant des années 1990 sur la guerre de l’information.</p>
<p>The Emergence of Noopolitik: Toward an American Information Strategy<br />
ARQUILLA, John et RONFELDT, David. Santa Monica : Rand Corporation, 1999. 102 p.<br />
Poursuivant leur voyage dans les conséquences induites par la révolution de l’information, J. Arquilla et D. Ronfeldt examinent cette fois son niveau philo-politique, en ce compris dans le domaine des relations internationales.</p>
<p>Swarming and the Future of Conflict<br />
ARQUILLA, John et RONFELDT, David. Santa Monica : Rand Corporation, 2000. 102 p.<br />
L’ouvrage de référence sur le swarming, y compris dans son rapport aux autres types de stratégies.</p>
<p>Networks and Netwar: the Future of Terror, Crime and Militancy<br />
ARQUILLA, John et RONFELDT, David (dir.). Santa Monica : Rand Corporation, 2001. 380 p.<br />
De l’« hacktivisme » aux stratégies des gangs et à celle du sous-commandant Marcos, les auteurs réunis dans l’ouvrage examinent le concept de netwar et l’appliquent à une grande variété d’enjeux sécuritaires.</p>
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		<title>Comment empêcher un nouvel embrasement de l&#8217;Afghanistan ?</title>
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		<pubDate>Tue, 20 Dec 2011 11:17:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>DSI</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Stratégie]]></category>

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		<description><![CDATA[Benoist Bihan était l&#8217;invité de France Culture avec Georges Lefeuvre et Pierre Micheletti le 13 décembre dernier. A réécouter ici.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Benoist Bihan était l&#8217;invité de France Culture avec Georges Lefeuvre et Pierre Micheletti le 13 décembre dernier. A réécouter <a href="http://www.franceculture.fr/emission-du-grain-a-moudre-comment-empecher-un-nouvel-embrasement-de-l-afghanistan-2011-12-13">ici</a>.  </p>
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		<title>UAVs in Russia &#8211; Interview of Denis Fedutinov</title>
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		<pubDate>Tue, 20 Dec 2011 09:56:01 +0000</pubDate>
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				<category><![CDATA[Entretiens]]></category>
		<category><![CDATA[Technologie et armement]]></category>

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		<description><![CDATA[Denis Fedutinov was graduated from the Moscow Stankin National Technological University in 2000 and then worked for the National Scientific Research Institute for Aviation Systems. Since 2003, he his editor of the specialized webportal uav.ru on unmanned aviation and is the author of several articles on the development of modern technologies. He his here interviewed&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Denis Fedutinov was graduated from the Moscow Stankin National Technological University in 2000 and then worked for the National Scientific Research Institute for Aviation Systems. Since 2003, he his editor of the specialized webportal uav.ru on unmanned aviation and is the author of several articles on the development of modern technologies. He his here interviewed by Bertrand Slaski, senior consultant, CEIS</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bertrand Slaski (BS) : Is Russian defense industry truly behind the West regarding unmanned aerial systems (UAS)?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Denis Fedutinov (DF) : Russian experts repeatedly claim that the Russian UAV systems developers are fundamentally lagging behind with the development capabilities of the industry leaders such as Israel and USA. To some extent, it is true. However, the comparison is to be contrasted with the late departure of the Russian industry in the UAV systems and the industrial hardship they are coming out right now.</p>
<p style="text-align: justify;">The Russian companies offer categories of mini-UAV and tactical UAV systems. Russian mini-UAVs are quite competitive in the global market. One of the best examples is the Eleron, made by Enics Kazan based company. This system received excellent marks from the Russian Army during trials in 2010. Another very interesting system is the Inspector-402, made by Aerocon company from Zhukovsky, Moscow region. This UAV uses hydrogen fuel cell as power source, which allows it to conduct flights up to 10 hours. <span id="more-3952"></span></p>
<p style="text-align: justify;">On the contrary, tactical UAVs are behind the leading providers (such as Shadow for instance) of unmanned technologies in the category. But this shortcoming is not that critical and, with the attention from the Russian Federation (RF) Ministry of Defense, it should be overcome in the nearest future. One of the most interesting and promising system in this class is the Dozor-100 from Transas Company.</p>
<p style="text-align: justify;">As for MALE, HALE and UCAV UAVs, there is just nothing similar in the country. The Russian companies have not achieved any projects in these categories and MiG and Sukhoi seem to be not seriously involved in such projects at this time.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>BS : How do you explain these delays? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">DF : Since the beginning of 1990-s and for more than 15 years, unmanned aerial systems have not been included into RF Ministry of Defense priorities as military budget could not afford them. Another factor which has caused this delay was that the Russian aviation industry failed to create an essential reserve of UAV projects before the USSR collapsed, like it was done for prospective piloted aircraft (Sukhoi Su-27’s family for example).</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>BS : When did they realize the plight in that field?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">DF : The awareness that such a situation has no right to exist any longer came after the military operations in Abkhazia and South Ossetia. The Georgian military demonstrated then the effectiveness of ISR missions with drones (Hermes-450). Moreover, the loss of unmanned vehicle is “just” a financial loss. But any loss of piloted aircraft presents not only material losses but also has political consequences, and, which is most important, it is connected with pilot’s injury, death or imprisonment (hostage).</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>BS : What are the actions under way to change this situation? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">DF : Speaking about mini-UAV systems, the RF Ministry of Defense conducted large scale comparative tests last year. As a result, three manufacturers – Enics, STC and ZALA – have been selected to supply their systems (respectively Eleron, Orlan and Lastochka to military units for trial operations. Similar trials are likely to follow for tactical UAVs soon. Some progress was achieved for MALE systems as well. This year, the RF Ministry of Defense conducted a tender that resulted in the order given to Transas and Sokol companies to develop systems similar to UAV Predator and UAV Reaper classes.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>BS : Could Europe be a partner for Russia in this specific area and also in ISR technologies?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">DF : There are strong shortcomings existing in a number of key technologies, including the production of new composite materials, engines, reconnaissance and monitoring systems (TV-, IR- and photo-cameras). Considering the lack of “combat-proven” offers of UAV systems inside Russia, the Russian companies are forced to buy corresponding systems abroad at the present time (navigation and control systems, cameras and so on).</p>
<p style="text-align: justify;">If European companies are in a position to offer competitive solutions (considering export restrictions, as well), required by Russian customers, then, in my opinion, they have every prospect for cooperation with the Russian developers of UAV systems. I think besides the high technical features these are the following: the possibility to sale hi-tech equipment to Russian customers and the ability to make after-sale support in Russia.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>BS : How do you evaluate the size of the UAS market in Russia and the CIS? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">DF : It is just reasonable to consider the geographical size of Russia and CIS countries, the extent of borders and coastal line to understand that potentially the market is very wide and, at least, exceeds the European market in volume. The process of providing customers with unmanned aerial systems proceeds slower than it would be desirable. However, people say in Russia: “The Russians are slow starters but they drive fast”.</p>
<p style="text-align: justify;">9 December 2011</p>
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		<title>Robotique de combat : interview de Noël Sharkey</title>
		<link>http://www.dsi-presse.com/?p=3760</link>
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		<pubDate>Fri, 25 Nov 2011 10:14:29 +0000</pubDate>
		<dc:creator>DSI</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entretiens]]></category>
		<category><![CDATA[Technologie et armement]]></category>

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		<description><![CDATA[Intelligence artificielle et éthique Entretien avec Noël Sharkey, professeur d’intelligence artificielle à l’Université de Sheffield, paru dans DSI n°57, mars 2010. Retrouvez également une autre interview, plus longue, dans le DSI Hors-Série Robotique militaire (n°10, février-mars 2010) Nos armées, et notre opinion publique, sont-elles prêtes, d’un point de vue éthique, à voir des warbots (robots&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Intelligence artificielle et éthique<br />
Entretien avec Noël Sharkey, professeur d’intelligence artificielle à l’Université de Sheffield, paru dans DSI n°57, mars 2010. Retrouvez également une autre interview, plus longue, dans le <a href="http://www.dsi-presse.com/?p=435">DSI Hors-Série Robotique militaire </a>(n°10, février-mars 2010)</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Nos armées, et notre opinion publique, sont-elles prêtes, d’un point de vue éthique, à voir des warbots (robots de guerre) en action ? Peut-on imaginer, et j’aurais dû commencer par cela, voir un robot apprendre des leçons d’éthique… et qu’il les applique sur le terrain ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le principal problème d’éthique vient du fait qu’aucun robot autonome ou système d’intelligence artificielle ne dispose de capteurs capables de différencier les combattants des innocents. Si on leur permettait de décider qui tuer, cela signifierait passer outre les préceptes éthiques fondamentaux d’une guerre juste dans le cadre d’un jus in bello, ainsi que le consacrent les conventions de Genève et de La Haye ou les différents protocoles élaborés pour protéger les innocents : seuls les soldats/guerriers combattants sont une cible d’attaque légitime. Tous les autres, y compris les enfants, les civils, les fonctionnaires et les retraités, devraient être à l’abri des attaques. En fait, les lois de protection s’appliquent même aux soldats blessés, à ceux qui se sont rendus ou qui sont malades mentaux.<span id="more-3760"></span><br />
Dans la guerre moderne, il y a de nombreuses circonstances au cours desquelles il est extrêmement difficile, voire impossible, de protéger totalement les non-combattants. Par exemple, lors d’une attaque d’un vaisseau de guerre, certains non-combattants, tels que l’aumônier ou le personnel médical, peuvent être inévitablement tués. Également, mais c’est moins justifiable du point de vue éthique, il est difficile de protéger les innocents lorsque de grands explosifs sont utilisés près des populations civiles, ou lorsque les missiles sont détournés de leur trajectoire. Dans la guerre moderne, il y a le principe de proportionnalité qui établit de « … s’abstenir de lancer une attaque dont on peut attendre qu’elle cause incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile, des blessures aux personnes civiles, des dommages aux biens de caractère civil, ou une combinaison de ces pertes et dommages, qui seraient excessifs par rapport à l’avantage militaire concret et direct attendu » (1).<br />
Dans le feu de l’action, tant le principe de discrimination que celui de proportionnalité peuvent être problématiques quoique, pour peu qu’il y ait violation, il faut que la responsabilité soit établie, ce qui peut déboucher sur un procès devant des tribunaux pour crimes de guerre. Mais les nouvelles armes robotisées, qui pourraient violer ces deux principes, ne peuvent être tenues pour responsables de leurs décisions. On ne peut pas punir un objet inanimé. Ce sera très difficile de déterminer des responsabilités dans la chaîne de commandement ou auprès des fabricants, des programmeurs ou des concepteurs, etc., et c’est essentiel, dans le droit de la guerre, d’être en mesure d’établir des responsabilités.<br />
Le problème est d’autant plus exacerbé par le fait de ne pas pouvoir spécifier ce qui est « civil ». Un ordinateur est en mesure de traiter n’importe quelle procédure pouvant être rédigée dans un langage de programmation. Par exemple, on pourrait donner à l’ordinateur d’un robot une instruction telle que « si civil, ne pas tirer ». Cela serait parfait si, et seulement si, il y avait un moyen de lui donner une définition précise de ce qu’est un civil. Ce n’est certainement pas dans le droit de la guerre que l’on va en trouver une, donnant à la machine l’instruction nécessaire. La convention de Genève de 1949 fait appel au bon sens tandis que le Protocole I de 1977 définit essentiellement un civil par la négative, au sens de quelqu’un qui n’est pas un combattant.<br />
Et même s’il y avait une définition claire de civil, il faudrait malgré tout que l’ensemble de l’information pertinente soit disponible à partir de l’appareil de capteurs. Tout ce que les robots ont à leur disposition ce sont des capteurs tels que caméras, capteurs infrarouges, sonars, lasers, capteurs de température et radars, etc. Ils peuvent nous dire que quelque chose est humain ou du moins animal, mais ils ne pourraient pas nous en dire beaucoup plus. Dans les laboratoires, il y a des systèmes qui peuvent identifier les expressions du visage de quelqu’un ou qui peuvent reconnaître les visages, mais ils ne fonctionnent pas bien sur des personnes en mouvement en temps réel. Et quand bien même le pourraient-ils, quelle serait leur utilité dans le brouillard de la guerre ? Les adolescents britanniques déjouent les caméras de surveillance en portant simplement des capuches.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans une guerre conventionnelle où tous les combattants ennemis portaient des uniformes clairement marqués (ou mieux encore, des plaques de fréquence radio), les problèmes ne diffèrent guère de ceux posés par des méthodes de bombardement conventionnelles. Mais désormais, avec la guerre asymétrique, la lutte contre les insurgés devient de plus en plus la norme et, dans ces cas-là, les capteurs ne sont d’aucune aide pour faire la différence. Pour savoir qui tuer, il faut être capable d’appréhender la situation environnante et avoir une capacité de raisonnement, c’est-à-dire comprendre les intentions de quelqu’un d’autre et prédire son éventuel comportement dans une situation particulière. Les humains se comprennent d’une façon que les machines ne peuvent pas comprendre. Les indices peuvent être très subtils et il y a une infinie quantité de cas où la force mortelle (létale) est inadéquate. Pensez simplement aux enfants que l’on force à porter des fusils vides ou à des insurgés enterrant leurs morts.</p>
<p style="text-align: justify;">Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 27 janvier 2010</p>
<p style="text-align: justify;">Toute reproduction interdite sauf accord préalable de la rédaction.</p>
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		<title>&#171;&#160;Commander&#160;&#187;</title>
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		<pubDate>Mon, 03 Jan 2011 11:26:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>DSI</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Tactique]]></category>
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		<description><![CDATA[Entretien avec Olivier Kempf, auteur de Le casque et la plume. Lettres de commandement. La question est large mais peut-on résumer ce qu&#8217;est &#171;&#160;commander&#160;&#187; ? C’est effectivement une question large…. ! Et comme toutes les questions simples et pertinentes, elle nécessite une réponse circonstanciée. Sans regarder dans le dictionnaire, je dirais que commander peut être&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Entretien avec Olivier Kempf, auteur de <em>Le casque et la plume. Lettres de commandement.</em></p>
<p><strong>La question est large mais peut-on résumer ce qu&#8217;est &laquo;&nbsp;commander&nbsp;&raquo; ?</strong></p>
<p>C’est effectivement une question large…. ! Et comme toutes les questions simples et pertinentes, elle nécessite une réponse circonstanciée. Sans regarder dans le dictionnaire, je dirais que commander peut être défini comme l’action d’un chef qui conçoit des ordres, qui les attribue (ou les donne) à des subordonnés et qui en contrôle l’exécution pour les amender, si nécessaire. C’est donc quelque chose d’un peu plus large que le simple « command and control » américain.</p>
<p>J’insisterai sur la notion de chef (le commandement est une affaire humaine), qui suppose que le commandement s’intègre dans une hiérarchie et donc une organisation, même si les formes peuvent en être très variables et souples (pensez au chef de bande).</p>
<p>Il faut également insister sur le rôle de la conception : si le chef est dans « l’action », son rôle consiste en permanence à l’analyser. Ce va-et-vient permanent entre l’action et la réflexion constitue toute la difficulté du « réflagir », comme disait un de mes anciens. Cela justifie d’ailleurs le contrôle, qui mesure la distance entre la conception et la réalité : cette distance pouvant être le fait soit de l’exécution maladroite, soit d’une erreur de conception, plus ou moins profonde. C’est d’autant plus vrai que le groupe qui reçoit les ordres est nombreux. <span id="more-2703"></span></p>
<p>Il y a enfin une dernière dimension dans votre question : le « commandement » est-il quelque chose d’exclusivement militaire ? Je dirais que c’est essentiellement militaire, mais que le commandement peut s’observer dans le civil. Certains expliquent que « les militaires ne font pas du management, car ils commandent », suggérant qu’il y a là quelque chose de plus que l’application de procédures techniques : c’est vrai, mais je crois qu’on observe aussi du « commandement » dans le civil : dans les entreprises, le « manager » a justement ces qualités de leadership et d’entraînement qui le distinguent d’un « simple » cadre. Disons que la question est beaucoup plus cruciale chez les militaires et qu’elle s’adresse à chacun d’eux, quelque soit son niveau de commandement, du simple gradé au sous-officier ou à l’officier.</p>
<p>Mais alors, la distinction viendrait-elle seulement de l’opérationnel, donc du feu ? À ce compte là, il y a beaucoup de militaires en métropole qui sont bien éloignés du commandement, et ce serait leur faire injure que de le dire. Un chef ou un manager commandent, un cadre ou un officier d’état-major apportent des compétences techniques mais ne commandent pas à proprement parler. Il reste que tout officier a normalement été en situation de commandement, ce qui modifie forcément son appréhension des choses lorsqu’il sert dans des fonctions plus techniques. Pour résumer, la question du commandement me semble plus communément partagée chez les militaires que chez les civils : ils en sont des experts sans en avoir pour autant le monopole.</p>
<p><strong>L&#8217;art du commandement est un art humain là où certains ont pu, un temps, parler de technologie du commandement, et ce n&#8217;est pas le moindre des mérites de votre livre que de mettre en évidence la centralité de l&#8217;humanité dans le commandement. Cela s&#8217;apprend-t-il ? Nos écoles militaires y préparent-elles ?</strong></p>
<p>Vous avez raison, le commandement est une affaire humaine. Remarquez d’ailleurs que dans la réponse que je vous ai donnée, immédiatement après avoir ébauché la définition j’ai insisté sur la personne du chef. Le commandement est forcément incarné.</p>
<p>C’est pourquoi je suis assez sceptique sur la technologisation du commandement, qui peut améliorer éventuellement la transmission des ordres, ou le contrôle de leur exécution (encore faut-il avoir « entré » au préalable les bons critères et le bon appareillage de mesure, ce qui entraîne mécaniquement une torsion de la réalité). Mais l’essentiel n’est pas là : il est dans la conception et dans l’amendement, qui sont en fait les parties les moins visibles du commandement.</p>
<p>Pour la deuxième partie de la question, je dirais que le commandement s’apprend, même s’il est difficile de l’enseigner. Le commandement nécessite en effet une démarche très active, très participative de celui qui aspire à être chef. Cela pose la question de ce qu’on peut transmettre. En la matière, on est souvent écartelé entre des grands principes et une réalité prosaïque et très concrète qu’on apprend difficilement en école. Vous avez donc énormément de livres de grands principes du commandement (l’exemplarité, le dynamisme, l’enthousiasme, l’opiniâtreté…) qui sont nécessaires mais qui paraissent souvent désincarnés ; et le jeune chef, officier ou sous-officier, est souvent déstabilisé devant les problèmes très concrets qu’il rencontre quotidiennement lorsqu’il arrive en situation de commandement.</p>
<p>Dès lors, le commandement s’apprend par la pratique : d’abord parce que l’école reproduit le système qu’on va rencontrer plus tard en unité : et apprendre à obéir c’est apprendre à commander. Ensuite parce que l’apprenti chef va apprendre sur le terrain. Ainsi s’explique la nécessité du périple de la Jeanne d’Arc pour les élèves de Navale. Quand j’étais à Saint-Cyr, nous avions un stage de cinq mois comme aspirant chef de section en corps de troupe : aujourd’hui, les cyrards ne viennent en régiment que deux semaines en trois ans, ce qui est notablement insuffisant ! Il est évident que quand je suis arrivé comme lieutenant dans mon premier régiment, j’étais beaucoup plus affuté.</p>
<p>Je le dis d’autant plus que je ne suis pas issu d’une famille de tradition militaire : c’est peut-être d’ailleurs pour cela, parce que ce n’était pas forcément « naturel », qu’il a fallu que j’apprenne beaucoup. Cela renvoie à la question de l’inné et de l’acquis : naît-on chef, ou le devient-on ? J’ai connu Bigeard à la fin de sa vie, et cet homme avait incontestablement un potentiel de chef qu’il a su magnifiquement exploiter. Mais tout le monde n’est pas Bigeard ! Et même Bigeard a appris et a transformé ses qualités foncières. Je dis cela pour rassurer ceux qui s’interrogent : oui, le commandement s’apprend, pour peu qu’on le veuille.</p>
<p>Car voici, je crois, les deux qualités qu’il faut travailler : la volonté (contre l’autre : l’adversité, les événements, le subordonné qui veut moins que vous, l’ennemi …) et la perspective (voir loin force à réfléchir, donc à appréhender les grandes masses, puis à intégrer progressivement les conditions pratiques de son intention). Elles sont différentes, l’une étant portée vers l’action, l’autre s’en dégageant (ce qui explique la variété des tempéraments de chefs). Mais le niveau exigé de volonté et de perspective s’accroît avec l’âge, donc avec l’expérience. Par exemple, un lieutenant a besoin de voir à deux semaines, un capitaine à six, un colonel à trois mois…. Le niveau de complexité augmente, mais la capacité à la dominer augmente simultanément grâce à l’expérience (l’action), surtout si cette expérience est fructifiée par la réflexion et le retour sur soi-même.</p>
<p><strong>Commander, dans les conditions sociétales actuelles, est devenu plus complexe : l&#8217;armée n&#8217;est pas extérieure à la société, les militaires en sont issus… Comment maintenir le cap, quelle transaction doit s&#8217;opérer entre ces évolutions et la nécessaire discipline des armées ?</strong></p>
<p>En comprenant le sens du commandement, ce qui nécessite un travail de réflexion. On ne peut plus commander par habitude, mais commander pour créer des habitudes. Cela impose de savoir ce qui appartient à la régulation de l’organisation et ce qui est spécifiquement militaire.</p>
<p>Vous prenez l’exemple de la discipline : je croyais au début que comme souvent en matière militaire, la discipline se justifiait par la guerre. Je me suis aperçu que ce n’était pas aussi simple que ça, et que la discipline se justifie d’abord par le temps de paix, même si elle est évidemment nécessaire en temps de guerre : je m’en explique dans le livre. Tout chef d’une organisation dispose de moyens de coercition pour réguler l’activité commune : la pointeuse à l’entrée de l’usine constitue à la fois un asservissement, et l’instrument nécessaire de l’équilibre et donc d’une certaine justice.</p>
<p>La discipline est inhérente à tout groupe humain organisé, et il faut se déprendre de l’adage « la discipline est la force principale des armées ». La discipline est la force principale des groupes humains. En revanche, la discipline est elle nécessaire en temps de guerre ? oui, car les habitudes d’obéissance constituent des réflexes nécessaires à la survie dans le chaos de la guerre. La guerre est, fondamentalement, un désordre et chacun des belligérants vise à produire puis augmenter le désordre des structures de l’autre. A la fin, la seule structure résiduelle reste la structure du mental humain qui anime sa volonté. Dans l’affrontement des volontés cher à Clausewitz, la discipline est un ciment de la volonté du groupe. Et elle s’acquiert en temps de paix.</p>
<p>Dès lors, assez naturellement, les évolutions sociétales civiles transpireront dans les pratiques militaires de temps de paix. Ce n’est pas grave. La transaction, pour reprendre votre mot, devra donc se concentrer sur autre chose : l’identification de ce qui est particulier au militaire, parce que nécessité par la radicalité de la guerre ; puis sur la façon dont on peut se préparer en temps de paix à ce temps de guerre. Je crois ici que la notion de « temps de crise » complique la compréhension des choses, au lieu de la faciliter.</p>
<p><strong>Vous revenez, entre autres, sur l&#8217;initiative, notamment en citant la fameuse phrase de De Gaulle qui disait, parlant de Leclerc, &laquo;&nbsp;il a exécuté tous mes ordres, même ceux que je ne lui ai pas donnés&nbsp;&raquo;. Or, l&#8217;initiative est intimement liée à l&#8217;Auftragstaktik (commandement par les intentions) dont nombre d&#8217;analystes soulignent la nécessité pour nos armées. Elle est également liée à la culture de l&#8217;armée de Terre, bien plus qu&#8217;à celle de l&#8217;US Army, par exemple. Les évolutions des rapports politico-militaires, tels qu&#8217;on peut les pressentir, s&#8217;accommodent-elles de l&#8217;initiative ?</strong></p>
<p>La question est sensible. Elle renvoie à l’étendue du contrôle que l’on a déjà évoquée, et aux moyens technologiques qui permettent du micro-management (il est d’ailleurs significatif qu’on ne parle pas de micro-commandement). La question est ancienne : souvenez-vous de Guderian qui fermait ses postes radio pour ne pas avoir à rendre compte ni recevoir d’ordres, afin de poursuivre sa manœuvre dans la campagne de France.</p>
<p>Dans la méthode française de raisonnement tactique, on évoque « l’intention du chef ». Cela vient à la fois d’un esprit français qui aime mettre les choses en perspective, et aussi du constat que la réalité va forcément entraver les détails du plan, que ce soit à cause du terrain, de l’ennemi, des aléas, de l’absence de transmissions, …. Les circonstances favorisent le brouillard. L’intention permet de s’adapter au brouillard, et donc de le traverser.</p>
<p>Or, la technologie donne l’illusion que l’on peut dissiper ce brouillard, et ce n’est pas propre au chef politique ou au chef militaire. Mais c’est une illusion prométhéenne qui me semble datée, XX° siècle pourrait-on dire. Dans le nouveau monde qui apparaît, nous discernons bien un système réticulaire et dispersé qui prend peu à peu le pas sur le système « contrôlé ».</p>
<p>Dès lors, je pense que la seule façon de concilier la conception (qui est le propre du chef, souvenez-vous) et l’initiative du subordonné consiste en l’orientation de l’initiative. Alors pourtant que la médiatisation demande l’apparence d’une plus grande réaction, les nouvelles conditions nécessitent de la part du chef une conception encore plus aboutie, et donc une moindre réaction « apparente » aux événements. Par là, on démultiplie le potentiel de chacun ce qui permet d’obtenir une meilleure performance. Vous remarquerez que cela transforme également la nature de la discipline.</p>
<p><strong>Si les écoles de management on pu s&#8217;appuyer dans les années 1950, 60 et 70 sur l&#8217;expérience militaire, ce mouvement s&#8217;est inversé, en particulier dans les années 1990, où les rhétoriques &laquo;&nbsp;civiles&nbsp;&raquo; ont irrigué la gestion des ressources humaines en entreprise. Or, ces dernières ne manquent pas d&#8217;être critiquées et de véritables catastrophes &#8211; comme chez France Télécom &#8211; se sont produites. Finalement, le civil ne devrait-il pas s&#8217;en retourner vers le militaire comme source d&#8217;inspiration ?</strong></p>
<p>Oui, à condition que le militaire soit tout à fait clair avec lui-même. C’est un peu l’objet de ce livre, qui est d’abord la réunion des lettres que j’adressais à mes capitaines. Autrefois, les chefs avaient l’habitude d’écrire à leur subordonnés, mais le développement de la technique (l’informatique, les réseaux, traitement de texte et powerpoint) a fait passer cette habitude. On en arrive à la pensée powerpoint, ou plutôt à la non-pensée. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette remise en cause de powerpoint vient des militaires américains.</p>
<p>En écrivant à mes capitaines, et en me forçant à le faire tous les mois (pour le coup, c’était une vraie discipline que je me suis imposée : comme toujours, la plus efficace, mais aussi la plus féconde), il s’agissait justement de sortir du maelstrom d’informations qu’ils subissent, pour évoquer au fond les sujets qui font débat : ou plutôt, qui font débat au mess ou dans les popotes, mais qui sont rarement « posés ». Nous subissons tous le harcèlement des courriels avec des pièces jointes toujours très longues et donc inexploitées, en ayant rarement le temps de poser les problèmes.</p>
<p>Mais j’ai fait attention dès le départ à la possibilité d’une double lecture : il fallait que ce soit lisible par eux, mais aussi par tout chef civil (même si les lettres sur les opérations sont d’abord utiles aux chefs militaires) : ce critère m’assurait une certaine pertinence. A défaut, comme toutes les activités techniques, le texte aurait croulé rapidement sous le jargon technique et l’abus de sigles : c’est vrai des ressources humaines, des finances, du contrôle de gestion, …. Pour le coup, le chef s’efface derrière le technicien.</p>
<p>Dès lors, la question est-elle vraiment celle du civil ou du militaire, d’autant qu’on a vu que le commandement n’est pas seulement affaire militaire ? Ne s’agit-il pas au fond de poser la question du chef, ou du manager ? De ce point de vue, les écoles de management pourraient utilement faire témoigner des chefs militaires, surtout s’ils ont une expérience opérationnelle. D’ailleurs, mon livre évoque des situations très communes au civil et au militaire, et je suis très heureux quand les lecteurs « civils » me disent qu’ils y retrouvent des cas génériques de leur milieu professionnel (les absences de personnel, l’évaluation, la sanction, les vacances, les signatures, la hiérarchie, l’abus d’informatique, …. sont des difficultés que tout chef connaît).</p>
<p>L’enrichissement mutuel sera probable. Il n’est toutefois possible qu’à la seule condition que chacun adopte un langage compréhensible par l’autre. Pour le militaire, ou plus largement pour quiconque commande, cette simplification du langage est une nécessité : elle renvoie justement à la conception que j’évoquais et qui est indispensable. Ce travail de conception doit se traduire par une expression simple. Je constate, à l’expérience, que cela s’acquiert par l’écriture. Plus on écrit, plus c’est facile, et plus on se déprend des mauvaises habitudes. L’épurement du langage est la chose la plus compliquée à acquérir. C’est le seul cas que je connaisse où l’on arrive vraiment à « faire mieux avec moins » !</p>
<p><strong>A côté de ces considérations de forme, quelles sont les qualités foncières que le militaire peut transmettre au civil ?</strong></p>
<p>J’en vois plusieurs, et la liste que j’improvise est forcément ouverte : Le sens du concret, d’abord (un militaire se méfie naturellement du mirobolant) ; la loyauté, conjugaison de la discipline que nous évoquions, et de la disposition partagée à « servir » ; Le mélange de professionnalisation et de non-spécialisation (même si on possède un métier ou une technique, on est d’abord un soldat, qui maîtrise les « fondamentaux du combattant ») ; la résistance au stress, qui passe par le goût de l’effort, et l’exposition récurrente à des situations hors-normes (l’opex, notamment) ; la certitude que « on n’est pas tout seul », car seul le groupe peut réussir la mission, même si c’est le chef qui la reçoit et l’ordonne ; La partage d’une culture commune (regardez le temps consacré aux cérémonies ou aux traditions, investissement nécessaire pour construire la cohésion) ; … Et je ne parle que de celles qui me viennent à l’esprit : elles sont audibles par des civils, sans conteste.</p>
<p>Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 17 septembre 2010</p>
<p>Entretien paru dans DSI n°63, octobre 2010. Toute reproduction interdite sans l&#8217;aval de l&#8217;éditeur</p>
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		<title>Robotique et adversaires irréguliers : du bricolage à la bataille des narrations</title>
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		<pubDate>Tue, 21 Dec 2010 14:38:46 +0000</pubDate>
		<dc:creator>DSI</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Entretien avec Peter W. SINGER, Senior fellow à la Brookings Institution (Washington), auteur de Wired for War. The Robotics Revolution and the 21st Century Warfare. Durant la guerre de 2006, le Hezbollah a utilisé quelques drones équipés de systèmes de contrôle LOS. L’armée israélienne en a détruit au moins un, tandis que d’autres ne l’ont&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Entretien avec Peter W. SINGER, Senior fellow à la Brookings Institution (Washington), auteur de <em>Wired for War. The Robotics Revolution and the 21st Century Warfare</em>.</p>
<p><strong>Durant la guerre de 2006, le Hezbollah a utilisé quelques drones équipés de systèmes de contrôle LOS. L’armée israélienne en a détruit au moins un, tandis que d’autres ne l’ont pas été. Pourrions-nous, à court terme, avoir à faire face à des insurgés ou à des terroristes employant des systèmes robotisés ? Pensez-vous qu’ils puissent eux-mêmes construire ces systèmes, sans le soutien des États ?</strong></p>
<p>Peter W. Singer : L’été dernier, lors d’une conférence de défense nationale, Jim Tuttle, directeur de la division science et technologie du Département de la Sécurité intérieure, a minimisé l’idée que quiconque puisse jamais avoir recours à une telle technologie contre les États-Unis. « Quel terroriste pourrait avoir un Predator ? » De telles affirmations pourraient nous conduire droit dans le mur. Des insurgés en Irak ont déjà réussi à intercepter des contenus vidéo de certains de nos drones à l’aide de logiciels à 30 dollars achetés sur Internet (nous connaissions le risque sécuritaire depuis des années, mais nous avons présumé avec arrogance que personne au Moyen-Orient ne serait capable d’y arriver). Par ailleurs, le dernier kamikaze en Afghanistan a visé une équipe de renseignement de la CIA, pensant que l’agence projetait des attaques de drones.</p>
<p>Mais nos adversaires n’apprennent pas seulement à adapter notre technologie. Ils explorent également comment l’utiliser par eux-mêmes. Quarante-trois autres nations construisent, achètent et utilisent de la robotique militaire aujourd’hui, allant de la Chine, qui a révélé récemment sa version du Predator et des prototypes d’un chasseur robotisé, jusqu’à des États plus faibles tels que la Biélorussie et le Pakistan. Cela soulève d’immenses questions de concurrence nationale. Et plus encore, à l’instar des logiciels, la guerre devient « open source ». À la différence des avions de transport, des bombes atomiques et des avions de chasse, la robotique ne requiert pas une énorme infrastructure pour être construite et utilisée. On peut monter les éléments à partir de pièces sur étagère ou même avec une technologie de bricolage. Quelqu’un a construit une version du drone américain Raven pour à peine 1 000 dollars. Cela signifie que des acteurs non étatiques peuvent également les utiliser. Le Hezbollah a fait voler quatre drones au cours de son récent conflit contre Israël, alors qu’un insurgé en Irak a construit son propre EEI robotisé, un skateboard télécommandé chargé d’explosifs. Même des groupes qui affirment travailler avec nous, mais qui pourraient un jour présenter un danger, sont en train de passer à l’acte. Une milice privée le long de la frontière américano-mexicaine réalise des vols de surveillance avec ses propres systèmes non pilotés qui leur ont coûté 25 000 dollars. <span id="more-2662"></span><br />
Cela crée une série d’effets ricochet dans le jeu du terrorisme. Premièrement, une plus longue portée. Pour donner un exemple de ce qui peut être fait, un aveugle de 82 ans a construit un drone qui a suivi la route de Lindbergh au-dessus de l’Atlantique, un élément dont il faut tenir compte alors que les insurgés parlent de plus en plus de frapper nos bases éloignées, ici aux États-Unis et en Europe. Deuxièmement, un éventail d’actions plus large pouvant être réalisées sans pour autant être suicidaires, en constituant un « al Qaïda 2.0 » et en rendant plus dangereuse la génération suivante d’individus comme Timothy McVeigh (1). Un chercheur de DARPA m’a dit que « pour 50 000 dollars à peine, je pourrais paralyser Manhattan ». Et, troisièmement, des mouvements sociaux qui pourraient voir apparaître de nouveaux acteurs engagés dans le terrorisme, du genre d’Unabomber ou de ceux qui attaquent des cliniques où sont pratiqués des avortements. De même qu’on ne pouvait pas penser que des individus allaient détourner un avion pour l’écraser tout simplement contre un gratte-ciel, il est temps pour nous d’imaginer un monde d’IED aériens et d’attentats-suicides à la bombe sans avoir besoin de se suicider. Parce que ce ne sera pas de la science-fiction, mais plutôt un avenir proche dans lequel il nous faudra nous défendre. Compte tenu de cela, nous devrons également laisser libre cours à notre imagination en matière de contre-terrorisme et de contre-renseignement.</p>
<p><strong>La pensée doctrinale émergente en France tend à considérer le recours à la robotique comme une compensation tactique dans le cadre de la réduction des forces humaines dans les armées occidentales. Les robots devraient donc assumer les missions les plus dangereuses tandis que les hommes occuperaient le terrain, même pendant les périodes de contre-insurrection. Est-ce que la pensée tactique aux États-Unis suit les mêmes schémas ?</strong></p>
<p>La pensée, aux États-Unis suit la même ligne. Mon souci est double : d’une part, il y a peu d’affrontements entre doctrine et tactique. L’une des choses qu’on apprend à la guerre est que ce n’est pas de connaître la quantité ou la qualité de votre technologie, mais votre doctrine, l’ensemble de votre formation, votre organisation, etc et comment s’attendre à ce que vous vous battiez et gagniez, qui compte le plus. Mais, comme me l’a dit un capitaine de l’US Air Force quelque part au Moyen-Orient, « ce n’est pas “Réfléchissons-y mieux”, c’est seulement “Donnez-moi plus !” ».</p>
<p>C’est là une étape importante, dans la mesure où nous ne voulions absolument pas de la robotique. Mais ce n’est encore pas la même chose que de le faire bien. Certes, nous avons le même nombre de véhicules terrestres non pilotés (UGV) qu’il y avait de chars dans l’armée britannique à la fin de la Première Guerre mondiale. Mais bien entendu, ce sont les Allemands qui ont su le mieux tirer parti des chars lors de la Seconde Guerre mondiale. Alors, doit-on utiliser nos systèmes simplement comme des plates-formes avec des hommes ? N’y a-t-il pas de différence ? Ou doit-on les déployer autour d’un système « maître », avec le commandement et le contrôle centralisés et la puissance de feu répartie ? Ou bien doit-on les utiliser comme des essaims (noyau centraux), avec commandement et contrôle distribués et puissance de feu centralisée ? En choisissant bien, on domine. En choisissant mal, on se souviendra de vous pour avoir construit la version robotisée de la ligne Maginot.</p>
<p>Mais une deuxième préoccupation surgit si l’on considère seulement les robots pour remplacer les hommes sur les missions les plus dangereuses. Il faut réfléchir non pas simplement à ce que le robot peut faire, mais à ce qu’il devrait faire. Il y a des missions dangereuses où la main de l’homme est encore souhaitable, l’instinct humain, le sens de la responsabilité humain, quel que soit le risque. En revanche, il y a des missions non dangereuses pour lesquelles la machine est souhaitable simplement pour ses performances ou son efficacité. Par exemple, nous avons construit des tireurs d’élite robotisés, ce qui me préoccupe, mais nous n’avons pas déployé de camions robotisés (une technologie qui a déjà cinq ans), ce qui est tout aussi étonnant.</p>
<p><strong>Pendant « Tempête du Désert » (1991) et « Liberté en Irak » (2003), les hommes se sont rendus à des drones. Avons-nous une idée de la réaction des populations (dont nous essayons de « gagner le cœur et l’esprit ») devant le fait que les premiers adversaires qu’elles pourraient rencontrer pourraient être des robots ?</strong></p>
<p>L’ironie dans tout cela, bien qu’à l’avenir il devrait y avoir de plus en plus de machines, c’est que ce seront toujours nos erreurs humaines qui seront derrière et que cela reflétera toujours notre psychologie humaine. Un exemple de politique de cette guerre est l’impact des robots sur ce que le général des Marines James Mattis, du Joint Forces Command, décrit comme étant « la bataille de la narration », toute cette « guerre des idées » cruciale que nous livrons contre des groupes radicaux. Quel est le message que nous pensons transmettre avec nos robots soldats par rapport à ce que perçoit réellement l’opinion publique étrangère ? Pour mon livre, j’ai interviewé des gens sur cette question et j’ai trouvé des divergences frappantes.</p>
<p>Certains, comme un responsable supérieur du Département d’État de l’administration Bush, sont convaincus que l’absence d’hommes dans la guerre « … joue en faveur de notre force. Ce qui fait peur aux gens, c’est notre technologie ». Mais si l’on s’adresse à des gens au Liban, par exemple, ils décrivent notre recours croissant à des systèmes inhabités comme quelque chose de différent. Un éditorialiste là-bas me l’a présenté (alors qu’un drone vrombissait au dessus de nos têtes) comme « … juste une autre manifestation de l’insensibilité et de la cruauté des Israéliens et des Américains, qui sont aussi des lâches parce qu’ils envoient des machines pour nous combattre… qui ne veulent pas se battre avec nous comme de vrais hommes, parce qu’ils ont peur de se battre ».</p>
<p>Ou, comme le dit un analyste (en faisant une comparaison avec la science-fiction) : « Le tableau de tout cela nous fait paraître sacrément méchants, comme l’Empire Galactique (2) de La Guerre des étoiles, et l’autre côté ressemble à l’Alliance Rebelle ». Ce sont, bien entendu, des perceptions, pas des réalités. Personnellement, je ne pense certainement pas qu’un pilote de Predator puisse être lâchement comparé à un terroriste qui place une bombe près d’un car scolaire. Mais dans la bataille des idées, les perceptions peuvent compter autant ou plus que les réalités. Je ne dis pas que nous ne devrions pas employer les robots, mais plutôt nous rendre compte qu’il y a des répercussions. Tous deux suscitent la peur, tout en la révélant involontairement.</p>
<p>Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 12 janvier 2010</p>
<p>Notes<br />
(1) NDLR : McVeigh est l’auteur de l’attentat au camion piégé contre l’immeuble fédéral d’Oklahoma City, qui a fait 168 morts et 800 blessés en 1995.<br />
(2) NdT : L’auteur mentionne « the Evil empire » c’est-à-dire « l’Empire du Mal » notion avancée par George Bush II dans sa lutte contre le terrorisme, mais dans La Guerre des étoiles de George Lukas dont il est fait état ici, il s’agit de l’Empire Galactique.</p>
<p>Article paru dans DSI hors-série n°10. Reproduction interdite sans accord de l&#8217;éditeur</p>
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		<title>Le &#171;&#160;Frappeur&#160;&#187; &#8211; Entretien avec René Loire</title>
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		<pubDate>Fri, 24 Sep 2010 12:33:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>DSI</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.dsi-presse.com/wp-content/uploads/2010/09/Loire-2.jpg"><img class="alignleft size-full wp-image-2194" title="Loire 2" src="http://www.dsi-presse.com/wp-content/uploads/2010/09/Loire-2.jpg" alt="" width="291" height="400" /></a>Alors que le salon Euronaval se tiendra dans maintenant moins d&#8217;un mois et que notre équipe peaufine un Hors-Série qui sera consacré à la guerre navale de surface, nous vous invitons à relire cette interview de René Loire, concepteur français du &laquo;&nbsp;Frappeur&nbsp;&raquo; &#8211; un type de bâtiment &laquo;&nbsp;missileur&nbsp;&raquo; aussi particulier qu&#8217;attrayant, l&#8217;US Navy ayant conceptualisé en son temps l&#8217;Arsenal Ship sur cette base. L&#8217;interview est parue dans <em>DSI-Technologies</em> n°16, mars-avril 2009.</p>
<p><strong>La conception du « Frappeur » est très simple : semi-submersible et bénéficiant de ce fait d’une réduction de sa signature radar, il ne dispose que d’un radar de navigation et nécessite peu de personnel pour sa conduite. Sa puissance de feu potentielle est, en revanche, phénoménale. Comment l’idée de concevoir un tel bâtiment vous est-elle venue ?</strong></p>
<p>Elle m’est venue tout d’abord à la lecture d’un article « historique » du vice-amiral Joseph Metcalf, ancien chef des opérations navales « surface » de la marine des États-Unis, dans le numéro de janvier 1988 de US Naval Institute Proccedings, intitulé « A Revolution at Sea ». Il y exposait sa « vision » d’un navire de combat contrôlé-piloté par le moyen des réseaux. Ayant reçu un avant-projet dans lequel j’essayais d’illustrer son concept, Metcalf m’invita à venir le voir et m’introduisit au Pentagone. J’y livrai deux campagnes de « planches » en 1995 et 2001. Elles furent bien accueillies mais le Striker, dans sa version américaine Arsenal Ship, objet d’un appel d’offres conjoint entre la Navy et la DARPA, rencontra l’opposition des aviateurs, partisans du seul porte-avions et des « lobbies » de l’Industrie aéronautique au Congrès. Cette opposition persiste aujourd’hui mais devrait être surmontée pour des raisons économiques et de bon sens.<span id="more-2193"></span></p>
<p>Ensuite, à l’annonce de l’exploit du destroyer USS Fife (DD 991) qui, dans l’opération Desert Storm contre l’Irak, en janvier 1991, lança à lui seul 60 missiles Tomahawk Land Attack Missile (TLAM) sur les 282 tirés, par un total de 20 navires. Les engins avaient été guidés « cartographiquement » par TERrain COntour Matching (TERCOM) – dans les opérations suivantes ils le furent surtout par GPS –, le luxueux gréement électronique du Fife n’avait pas servi. D’autre part, on constata que la plupart des 133 tankers atteints par Exocet (pour 193 engins lancés) au cours de la guerre Iran-Irak (1981-88) avaient beaucoup mieux résisté à ces tirs que les HMS Sheffield (incendié en 1982 aux Malouines) et USS Stark (mis hors de combat en 1987 dans le golfe Persique). De plus, à l’occasion de Tempête du Désert, on avait vu le croiseur USS Princeton ravagé par l’explosion d’une mine de fond à influence, dont les effets avaient été aggravés par l’hétérogénéité de la structure, mêlant acier et aluminium. On était ainsi conduit à s’inspirer de la structure compartimentée et exempte d’aluminium inflammable des navires pétroliers si l’on voulait dessiner un navire de guerre solide.</p>
<p><strong>D’un point de vue opérationnel, comment mettre en œuvre le bâtiment, dans sa conduite comme durant les opérations de frappe ? </strong></p>
<p>Il s’agit d’une solide plate-forme flottante de lancement vertical de missiles guidés. Le recours aux réseaux pour la détection des objectifs et leur traitement par les engins emportés en puits-lanceurs « universels » noyés dans la coque, permet de supprimer les classiques senseurs de combat de bord et donc les superstructures. Afin de placer le pont en dessous de l’altitude minimale de vol de l’Exocet en mer ouverte, soit 1,50 m, le franc-bord est maintenu à cette valeur par ballastage, à mesure de la consommation de carburant. Le navire est ainsi rendu naturellement furtif au radar (« Stealthy without really trying »). Seule superstructure permanente : une prise d’air pour les moteurs diesels tartinée à l’anti-réfléchissant d’ondes radar. Un mât-radar de navigation courante et une petite passerelle sont escamotables en configuration de furtivité maximale. Une certaine furtivité sonore résulte du fait que le bruit émis par la machine diesel ne peut être distingué par les sous-marins de celui provenant de la plupart des motorships de commerce, alors que les navires de guerre fonctionnent avec des turbines à gaz qui émettent un son spécifique.</p>
<p>Des rideaux d’eau latéraux alimentés par écopage en marche – au prix d’une faible réduction de la vitesse maximale par prélèvement sur la puissance de la machine – sont actionnés à volonté en zones hostiles et protègent le navire des engins rase-mer (sea-skimming) programmés pour échapper aux crêtes de vagues, les obligeant à « sauter » par-dessus le pont (une fusée de proximité pouvant les faire détoner néanmoins, il existe un léger blindage pare-éclats du pont). On pourrait essayer de brouiller la vue des engins plongeants par la projection d’une nappe d’eau par-dessus le pont.</p>
<p>Parce que la coque est de largeur constante, à bordés plans parallèles de proue à poupe, elle peut être constituée de modules prismatiques, identiques par la forme et les dimensions extérieures, mais individuellement dédiés à une fonction spécifique (armes, commandement, quartier de vie, machine). On peut faire varier le nombre de modules de chaque type suivant les missions prévues, en fonction de la puissance de feu, de la vitesse et de l’autonomie désirées, soit au stade du dessin, soit en cours de vie. Ainsi, peut-on échanger très rapidement un module de commandement devenu obsolète contre un module « en état de l’art », déjà testé et « recetté ». Un tel module en attente d’incorporation dans une coque peut servir à « recertifier » un équipage sur des instruments de bord nouveaux et prendre part à des exercices avec des navires en mer.</p>
<p>La charge de guerre varie suivant le nombrede modules de coque qui lui sont dédiés (de 1 à 5), soit de 120 à 600 engins pouvant être de tous types (antiterre, antinavire, anti-air, anti-sous-marins, leurres, etc.), en lots homogènes ou en « assortiments », ce qui permet d’adapter le frappeur à ses missions du moment. L’équipage comprend 20 hommes (effectif approuvé par l’amiral Boorda, lorsqu’il était chef des opérations navales de la marine US. De sensibilité « surfacière », il fut chaud partisan du concept. Malheureusement, il devait disparaître par un suicide bizarre et fut remplacé par un « fana » des porte-avions. Le prix d’acquisition « coque nue » d’un Striker est de 100 millions d’euros, soit le coût programmé d’un seul avion Rafale. En ordre de marche, avec 480 missiles à 0,4 million d’euros et 20 hommes à un million d’euros, le coût en capital exposé, soit 312 millions d’euros, est la moitié de celui, armement compris, d’une frégate de 5 000 tonnes et le quart de celui d’un destroyer Arleigh Burke de 10 000 tonnes.</p>
<p>La puissance de feu « instantanée » (tous les engins tirés en peu de temps) d’un frappeur, exprimée en poids d’explosif est, à portée supérieure (1 000 milles et plus), plusieurs fois celle d’un porte-avions moyen genre Charles de Gaulle (la charge de guerre d’une « pontée » de 30 avions). Sa longévité « économique » est de 10 ans (il ne nécessite pas d’entretien lourd). En guerre, l’amortissement « comptable » peut s’effectuer en une seule « sortie » (croisière) avec tir de tous les engins emportés, « le plus bas coût par coup » (The Least Cost Per Round) ayant été réalisé. Ce qui justifie le choquant concept d’un frappeur éventuellement « jetable » (Disposable Striker). Le coût des réseaux est certes élevé mais, loin d’être imputable aux seuls frappeurs, car les réseaux sont dorénavant utilisés par l’ensemble des forces armées.</p>
<p><strong>Quels rôles les réseaux ont-ils à jouer dans l’architecture de force devant permettre de mettre en œuvre le Frappeur ?</strong></p>
<p>Un Frappeur fait partie d’une chaîne redondante de consoles de situation-commandement réparties sur des plates-formes de tir et d’observation diverses reliées à un satellite terrestre : navires classiques pleinement dotés en senseurs, avions de détection lointaine AWACS, aéronefs UAV (Unmanned Air Vehicles), stations terrestres « durcies » (souterraines) ou « nomades » (en camions de déménagement). Il faut une disparition du Capital Ship avec un amiral-cible à bord. Tel Nimitz dans son bureau de Pearl Harbor combattant victorieusement Yamamoto embarqué classiquement sur le gigantesque cuirassé Yamato et, victime du silence radio qu’il avait imposé, ne contrôlant pas la bataille pour Midway (1942), le conducteur des opérations se trouvera à terre. De même, Internet permet aujourd’hui de ne pas conduire des opérations industrielles et commerciales dans le monde entier d’un seul siège.</p>
<p><strong>Vous préconisez, dans Des armes contre la chute, le recours à des opérateurs privés non seulement pour construire le bâtiment mais également pour le maintenir en condition et le mettre en œuvre. N’est-ce pas contradictoire au vu des enseignements tirés de l’usage des sociétés militaires privées, ces dernières années ?</strong></p>
<p>Le système étant « révolutionnaire », comme recommandé par Metcalf, sa mise en œuvre demande un personnel nouveau, capable de s’affranchir des traditions, habitudes et considérations des seules situations stratégiques et tactiques du passé et du présent, qu’un ennemi doué d’imagination ne reproduira pas. Il faudra donc, avant l’adversaire, inventer des situations inédites. Le personnel naval existant n’en est pas forcément capable et n’est pas soumis à obligation de résultats comme l’étaient les constructeurs de l’Offshore en exécutant 220 milliards de dollars de travaux dans les mers du Nord et de Norvège, par conditions nautiques et climatiques très difficiles, pour donner du pétrole et du gaz à l’Europe. Les directeurs d’études et de travaux des entreprises choisies par les compagnies pétrolières exploitant les champs étaient « virés » s’ils n’atteignaient pas les objectifs de réalisation des ouvrages dans les délais fixés. Ce fut une véritable « guerre » sur mer et, d’ailleurs, les morts par accidents furent nombreux. Les effectifs déployés, 50 000 hommes, étaient du même ordre de grandeur que ceux des marines française ou britannique et les flottes d’hélicoptères lourds déployées furent bien plus importantes que celles de ces marines (jusqu’à 1 000 mouvements par jour, externes ou internes, sur les héliponts de Brent). Il fallait produire vite pour assurer un prompt « retour sur investissements ». D’importantes avancées technologiques virent le jour dans une variété de domaines tels que le soudage de tubes épais, la protection contre la corrosion, les sous-marins de travail, les robots, les plongées à grandes profondeurs, le positionnement dynamique de corps flottants (les pods), la prévention ou le contournement de la fatigue des structures et mécanismes soumis aux efforts alternés de la houle, le contrôle tout temps du trafic aérien, etc.. Avancées dont les marines militaires négligèrent de s’inspirer.</p>
<p>Aussi, pourrait-on envisager de confier la mise en œuvre du Frappeur, dès le dessin et la construction, à un sous-traitant, « entrepreneur de guerre » sélectionné par concours, véritable condottiere moderne de haute technicité – rien à voir avec les primitifs mercenaires et soldats de fortune employés dans les récentes guerres africaines – soumis à « bonus-malus » quant aux résultats opérationnels. De tels sous-traitants existent déjà. Il n’est plus possible aujourd’hui de vendre des armes, surtout à des pays peu avancés, sans un « service après vente ». Non seulement ils assurent la fourniture de rechanges, mais ils mettent à la disposition du client des moniteurs le conseillant pour le meilleur usage du matériel acheté, ce qui aboutit parfois à les impliquer dans des opérations de guerre. Bien entendu, les « marchands d’armes » nient de telles participations, pourtant bien connues, à certains conflits récents.</p>
<p><strong>L’US Navy – notamment par l’intermédiaire de l’amiral Metcalf, ancien CNO – s’est intéressée de près à votre concept. Qu’en a-t-il été (et qu’en est-il) de la Marine nationale, qui, justement, veut doter ses nouvelles frégates de missiles de croisière ? Nombre de marines sont actuellement à cours de financement, à commencer par la Marine nationale, dont le nombre de FREMM qu’elle pourra acquérir a dû être revu à la baisse. Vous estimez le coût d’acquisition d’un Frappeur à 100 millions d’euros – l’équivalent d’un gros patrouilleur. Il a donc, en théorie, tout pour plaire. Quels facteurs, selon vous, ont jusqu’ici empêché le concept de trouver une réalisation concrète ? </strong></p>
<p>Les causes supposées du rejet du système par l’état-major et/ou la DGA sont :<br />
- Le culte d’un passé qui ne se reproduira pas, laissant le soin d’inventer l’avenir à un prochain adversaire créatif ;<br />
- L’allergie aux analyses économiques réalistes de l’industrie non étatique ;<br />
- Le rejet a priori d’idées engendrées en dehors de la marine, par exemple chez des entrepreneurs « Hors-Côtes » qui, pourtant, furent généralement victorieux dans leurs opérations ;<br />
- Les conflits à venir sont vus comme pouvant être réglés par des tirs « chirurgicaux » des fragiles frégates FREMM. Un chef d’état-major de la marine m’a même écrit que « nous n’avons pas besoin de batteries flottantes à faire peur » ( !). Les Américains que nous imitons tant, pour qui le Chinois, dont ils ont grande frousse, est l’adversaire potentiel majeur, procèdent à des tirs massifs fictifs dans leurs wargames (auxquels des Striker ont plusieurs fois participé avec succès).<br />
- Un refus persistant de remplacer un PA2 – désiré, mais infinançable – par 2 Frappeur (ou plus), moins chers d’acquisition, engins compris, apportant chacun une puissance de feu supérieure à portée plus grande, à capacité dissuasive, serait incompréhensible pour beaucoup. En 1999, la formule avait déjà été examinée à la Commission des forces armées du Sénat avec mention de mon nom. Aujourd’hui, le président de cette commission m’a écrit espérer que « d’autres ne me voleront pas l’idée ».</p>
<p>Propos recueillis par Joseph Henrotin le 9 février 2009</p>
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