Archives pour juin, 2008

Les Cahiers du RMES.


Vol. 5, n°2, hiver 2008-2009

http://www.rmes.be/CDR10/CDR10_All.pdf

Cette nouvelle édition des Cahiers du RMES présente moins d’articles qu’à l’accoutumée, ce qui laisse la place à des analyses plus longues et encore plus approfondies. Thomas Renard analyse les risques terroristes pesant sur l’Allemagne et ce qu’il qualifie de « connexion ouzbèke ». Il offre ainsi une radiographie de l’islamisme radical en Allemagne mais permet également de faire le point sur l’Union du Djihad Islamique ouzbèke. André Dumoulin aborde, quant à lui, le traitement des sujets touchant à la Politique Européenne de Sécurité et de Défense par les quotidiens francophones belges – une thématique d’autant plus intéressante que la Belgique est en pointe en matière de PESD. Joseph Henrotin se positionne dans le débat entre « opérations symétriques/classiques/régulières » et « asymétriques/irrégulières/de contre-insurrection » et envisage une troisième voie, hybride, en renvoyant aux théories de la techno-guérilla. À lire impérativement tant il pose des questions oubliées des tenants des approches dominantes dans les débats actuels. Enfin, Alain De Neve poursuit ses travaux sur les nanotechnologies et dresse un bilan des efforts des uns et des autres dans un domaine que l’auteur qualifie de « révolution technologique ». Il pose également la question de l’impact des nanotechnologies sur les régimes de contrôle des armements. P.L.

Enjeux de la propulsion solide de missiles balistiques.

Bruno Gruselle, FRS, Paris, juillet 2008, 60 p. http://www.frstrategie.org/barreFRS/publications/rd/RD_20080718.pdf

Le sujet est techniquement complexe a priori. Pourtant, les poudres sont un élément indispensable en matière de propulsion. Plus stables que les carburant liquides, moins agressives sur les engins, générant des impulsions plus importantes, elles sont l’une des clés participant à la dissuasion nucléaire. On comprendra donc que les rachats et autres fusions d’entreprises les fabriquant sont source d’une attention soutenue. Mais, dans le même temps, elles nécessitent des technologies spécifiques et parfois complexes. Aussi, les travaux en traitant sont-ils rares et plus encore ceux qui permettent d’appréhender les élémentaires de la discipline. Aussi, le travail effectué par Bruno Gruselle est-il intéressant à plusieurs titres. Mettant en évidence les enjeux sous-jacents aux propergols solide, il montre également quelles sont, en la matière, les puissances et retrace leur histoire. Concis, il montre aussi les difficultés des programmes tout comme il évalue les besoins français. Le style est dense mais reste accessible à un lecteur non-averti. P.L.

La technologie militaire en question. Le cas américain.

Joseph Henrotin. Economica, Paris, 2008 (Stratégies et Doctrines), 300 p. (voir PDF dans pépé)

Rédacteur en chef de DSI-Technologies et en chef adjoint de DSI, l’auteur a longtemps travaillé sur la question de la sociologie des technologies de défense dans le cadre de sa thèse, dont il nous livre ici la démonstration. Ouvrage dense mais accessible, il montre comment la « technicisation » des forces armées – l’utilisation de plus en plus importante de la technique – peut connaître un ensemble de dérives que l’auteur qualifie de « technologisation ». La technologie devient alors une idéologie en soi, pouvant conduire à des choix stratégiques non pertinents, tant dans le domaine des matériels que dans le domaine politique. Il examine ainsi le débat américain sur la Révolution dans les Affaires Militaires puis celui sur la Transformation. Il y relève les formes du discours technologiques et les dérives auxquelles elles mènent, proposant ainsi une grille de lecture de l’évolution des forces US. Guerre de l’information, référents matériels et doctrinaux sont ainsi systématiquement passés en revue – dégonflant au passage la baudruche d’une « révolution » qui aurait voulu modifier en profondeur l’art de la guerre mais qui n’a guère abouti qu’à le reproduire. C’est ensuite l’évolution doctrinale de toutes les forces US qui sont passées au crible, montrant quels sont les effets sur eux de la technologisation. Viennent ensuite ses conséquences politiques et notamment sur les visions géopolitiques américaines : le peer competitor, ce concurrent stratégique des Etats-Unis est ainsi d’abord une construction technologique. La politique américaine de défense elle-même, en arguant de guerres « courtes » et « faciles » devient elle-même une production technologique. L’auteur, pourtant, met en garde : la technologisation est un risque, elle n’est jamais absolue, la logique même de la stratégie force souvent à la combattre. Clair et exhaustif, l’ouvrage est aussi un avertissement aux tenants du « tout technologique », invitant à renouer à la culture technologique européenne plutôt qu’à copier une culture américaine très spécifique. Un ouvrage, dès lors, essentiel. P.L.

Espions et terroristes. Les liaisons dangereuses.

Jean-Jacques Cécile, Nouveau Monde Editions, Paris, 2008, 272 p.

http://www.amazon.fr/Espions-terroristes-dangereuses-Jean-Jacques-C%C3%A9cile/dp/2847363076/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=books&qid=1218714154&sr=1-1

Bien connu des lecteurs de la presse spécialisée en défense, Jean-Jacques Cécile n’en est pas à son premier ouvrage et son style, clair et abordable, permet souvent d’aborder des sujets complexes, y compris en utilisant une narration empruntée aux romans. C’est à nouveau le cas ici. L’auteur, pourtant, pose une question très académique : comment les savoirs et savoir-faire se transmettent-il entre membres d’unités spéciales ou des renseignement et terroriste ? Comme toute question académique, les enjeux, ont le devine, sont important : rien moins que d’isoler les prochains modes d’actions terroristes. Il s’agit alors pour lui de départager ce qui relève du faisable et du mythe – le chimique et le biologique, par exemple. Ce faisant, toute la stratégie terroriste des moyens est passée au crible, de l’arme légère aux explosifs en passant par les mortiers artisanaux. Si cet examen est moins complet que celui effectué il y a quelques années par J-L. Marret (Techniques du terrorisme, PUF, Paris, 177 p.) et que l’auteur a sans doute sous-exploité les ressources disponibles, il n’en demeure pas moins que ses analystes sont pertinentes. La conclusion, en particulier, est de bon sens : face à la complexité du risque et au vu des mesures déjà prises, tomber dans le « tout sécuritaire » pose problème. Il faudra apprendre à vivre avec la menace. P.L.

Flottes de combat 2008.

Bernard PREZELIN

Editions Maritimes et d’Outre-mer, Rennes, 2008, 1321 p.

http://www.amazon.fr/Flottes-combat-Bernard-Pr%C3%A9zelin/dp/2737343240

Cet impressionnant ouvrage, qui paraît tous les deux ans, constitue sans aucun doute la référence absolue pour la connaissance de l’état des marines de par le monde. Reprenant, pays par pays, leurs capacités navales, l’auteur – au terme d’un travail de bénédictin – offre à ses lecteurs les caractéristiques de… tous les bâtiments. Du porte-avions jusqu’aux remorqueurs ou aux vedettes utilisées par les polices maritime ou les gardes-côtes, tout est systématiquement rapporté et illustré d’au moins une photo (voire plus, dans le cas des grands bâtiments de combat). Des notices plus complètes concernent, en outre, les grands bâtiments de combat, mettant en évidence leurs spécificités ou encore les problèmes qu’ils auraient connu dans leur conception, leur construction ou encore leurs opérations. Pointu, le travail prend également en compte les aéronautiques navales. Il permet également d’établir le tableau des marines quantitativement les plus puissantes. Méticuleux, l’auteur a par ailleurs ajouté un addendum listant les évolutions qui se sont produite entre la date de bouclage de son ouvrage et sa sortie effective. Absolument indispensable pour toute personne étudiant sérieusement l’évolution des marines de guerre, l’ouvrage compense largement son prix, assez élevé, par la qualité des informations données, notamment sur une marine comme l’iranienne, où les sources disponibles sont peu nombreuses. Notez par ailleurs que B. Prézelin est interviewé sur les évolutions qu’ils a observé dans les marins au cours de la rédaction de son dernier opus dans le DSI-T actuellement en kiosque. J.H.

Relire Principes de la guerre de montagne du lieutenant général Pierre-Joseph de Bourcet

Cyrille BECKER

Coll. « Stratégies et doctrines », Economica, Paris, 2008, 143 p.

Publié en 2008, ce petit ouvrage pourrait laisser le lecteur sceptique : pourquoi mettre au format « paquetage pour OPEX » un ouvrage qui semble renvoyer à l’histoire militaire ? Simplement, parce qu’il n’en est pas. Plus exactement, l’auteur, chef de bataillon ayant été engagé en Afghanistan, a examiné la pensée de de Bourcet (qui n’est pas seulement le nom d’un « amphi » de l’École militaire), qui, à la fin du 18e siècle, posait de façon à la fois avisée et sage les fondements de l’action en montagne. Très expérimenté, de Bourcet a également établi des principes d’état-major s’appuyant sur le Kriegspiel et la simulation. On le comprendra, qu’un auteur expérimenté relise ses travaux présente un intérêt tout particulier. Cette relecture prend une soixantaine de pages et aborde les principes « de l’éventail », « de l’approche indirecte » ou encore « de la dispersion calculée ». Le reliquat de l’ouvrage est constitué d’extraits des travaux de de Bourcet.. Vite lu et bien écrit, ce petit ouvrage est non seulement utile au praticien mais également à celui qui s’attache à comprendre les mutations militaires. Le 18e siècle, celui de de Bourcet, portait en effet en lui les germes d’évolutions majeures pour l’art de la guerre, dont la « révolution napoléonienne » ne sera que l’une des itérations. J.H.

Les secrets de la géopolitique

Olivier ZAJEC

Coll. « Initiation à la géopolitique », Tempora, Perpignan, 2008, 178 p.

Premier ouvrage d’une nouvelle collection dévolue aux questions géopolitiques, Les secrets de la géopolitique est d’abord un ouvrage permettant de remettre en place les élémentaires. Si certains contesteront le terme même de géopolitique – bien souvent, il ne s’agit que de relations internationales – le travail effectué est intéressant à plusieurs titres. Premièrement, il montre l’attention dont fait l’objet la géopolitique, longtemps déconsidérée en Europe au motif qu’elle avait d’abord servi de pensée opérationnelle au régime nazi. Son purgatoire historique semble bel et bien terminé. Deuxièmement, parce que l’auteur parvient à bien synthétiser une série de concepts utilisés quotidiennement par tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux affaires internationales et, donc, nécessairement, aux affaires de défense. Troisièmement, parce qu’au-delà d’une rapide présentation des écoles, il présente des outils (ouverture / fermeture des espaces, dualité terre / mer, démographie et identité, géopolitique des ressources) tout en les recadrant dans la réalité d’un certain nombre de situations – de Malte à la question des langues et des religions. Pour notre part, nous y aurions bien vu quelques éléments de géopolitique critique s’y adjoindre et, peut-être, un peu plus de références bibliographiques, qui auraient permis d’en faire un véritable manuel. Cependant, ces interrogations ne remettent pas en cause la qualité globale de l’ouvrage. La lecture est agréable et permet de se rafraîchir la mémoire, le propos est clair et bénéficie d’une hauteur de vue qui peut manquer à certains (géo)politologues. Très sympathique, donc. J-J. M

Les limites de la dissuasion


Bruno Tertrais

Recherches et Documents n°3/2009, FRS, Paris, 2009, 35 p.

http://www.frstrategie.org/barreFRS/publications/rd/RD_20090122.pdf

Fin connaisseur de la dissuasion nucléaire et de ses arcanes, Bruno Tertrais aborde dans cette note une question que certains auront pu juger taboue : la dissuasion nucléaire est-elle opérante en toutes circonstances ? Au vrai, la question a largement irrigué les débats anglo-saxons, y compris dès la fin des années 1950. L’ouvrage de Taylor, The Uncertain Trumpet, ne remettait-il pas radicalement en question les présupposés des représailles massives et leur utilité contre l’URSS, susceptible d’utiliser l’action latérale… et qui jouera elle-même du refus de la dissuasion pour ne reconnaître le concept qu’en 1978 ? Tertrais, cependant, réactualise la réflexion au vu du contexte de deuxième – ou de troisième, selon les auteurs – âge nucléaire. La question iranienne domine : les leaders iraniens peuvent-ils se suicider plutôt que se soumettre à la rationalité de la dissuasion ? La dissuasion ne serait-elle d’ailleurs pas trop rationnelle ? L’examen de ces questions si importantes est minutieux, solidement établi (on verrait d’ailleurs bien l’auteur écrire un ouvrage entier sur la question) et, surtout, propose une série de solutions. Face à la perception de puissances européennes « faibles » et irrésolues à utiliser l’arme nucléaire, il prône la fermeté et le rappel de nos intentions, la dissuasion indirecte ou encore la multiplication des canaux de communication. Si l’on ne sera pas toujours convaincu – notamment sur la question iranienne, prise à notre avis sous un angle trop monolithique – le travail effectué est d’un très grand intérêt et ne peut être ignoré de toute personne intéressée par la question de la dissuasion qui reste, de l’aveu de l’auteur, « le moins mauvais des systèmes de défense qui ont été essayés au cours de l’Histoire ». J.H.

Les âmes de Verdun. La victoire de l’homme sur la ferraille


Philippe Grasset, photos de Bernard Plossu et Michel Castermans.

Editions Mols, Paris, octobre 2008, 285 p.

Avec Les âmes de Verdun, Philippe Grasset saisit l’occasion d’une errance sur les champs de bataille pour renouer la chaîne des temps. Entre concept du « zéro mort » et « interopérabilité européenne », quel sens donner aujourd’hui à la plus gigantesque bataille de tous les temps, à ce déluge de fer et de feu sans équivalent dans l’Histoire de l’humanité ? Quel sens au sacrifice des soldats qui s’y firent écrabouiller, concasser, annihiler, ossements mêlés à la terre de France, mémoires et fantômes aujourd’hui enfuis du cœur de leurs concitoyens ? Tout cela n’était-il pas absurde ? Ce livre a choisi de répondre sur le terrain métaphysique : « Vieil officier, soldat jeune homme, enfant perdu au père disparu (…), ce livre t’est dédié comme pour te dire : ta souffrance nous rappelle à ce qui est au fond des choses, à l’histoire, à la grandeur de certaines causes, à la vanité des modes et des tourments arrangés par les conversations de salon. Ta souffrance nous rappelle que tu savais, toi, pourquoi tu souffrais ». Verdun, signe des temps, devient pour les auteurs le triomphe paradoxal de l’humanité, car la volonté de l’homme, son courage, s’y égale à la malignité de la ferraille. Combat de Jacob contre l’Ange, dans un repli du temps, dans un repli de la Meuse, Verdun incarne, dans sa spécificité, son horreur et son absurdité, l’éternelle lutte entre l’Esprit et la Technique. Sur un mode moins heideggérien, l’auteur n’est pas loin de penser, semble-t-il, que les réflexions actuelles sur la guerre « asymétrique » gagneraient à se souvenir de ce que peut un cœur humain. Un livre extrêmement marquant. O.Z.

Mourir pour l’Afghanistan. Pourquoi nos soldats tombent-ils là-bas ?


Jean-Dominique Merchet

Jacob Duvernet, Paris, 2008, 189 p.

Pour ceux que la présence française sur le théâtre afghan interroge, Jean-Dominique Merchet, journaliste à Libération et observateur chevronné de la chose militaire, annonce directement la couleur : « Il vaudrait mieux préparer les conditions de notre départ. Et vite ! ». Que l’on partage ou non cette analyse, la lecture de son ouvrage est recommandée pour qui veut avoir une vision claire et globale de l’engagement armé en Afghanistan. Sa démonstration, très fluide, fruit de rencontres avec différents acteurs, comme – entre autres – le géographe Xavier de Planhol ; les politologues Olivier Roy et Gilles Kepel, spécialistes de l’islam ; des « sources autorisées » de l’armée française ou encore la traduction originale d’un article issu d’un mensuel islamiste et racontant la bataille d’Uzbin côté taliban, n’a rien d’implacable et reste prudente et mesurée. On retiendra une analyse géopolitique très claire du pays ; on appréciera son analyse de l’échec des soviétiques, issue des documents de RETEX de l’armée rouge ; ou encore la différence entre les visées des talibans, religieux démunis de projet politique, et celles des djihadistes d’al Qaïda. « Le grand échec de l’Occident a été de ne pas réussir à séparer les uns des autres », explique-t-il. Il décortique pour finir, avec son œil de journaliste de défense, les limites actuelles de l’engagement militaire des Occidentaux sur ce théâtre. À débattre. Et à suivre donc.

V.S.