Archives pour janvier, 2010

La guerre moderne.

Roger TRINQUIER

Collection « Stratégie et doctrines », Economica, Paris, 2008, 110 p.

Avec Fall et Galula (Cf. DSI n°32), Trinquier fait partie du trio d’auteurs français considérés comme des références en matière de contre-insurrection. Mais là où les deux premiers se concentrent sur les expériences indochinoises et, plus généralement, asiatiques, le troisième se focalise sur l’expérience algérienne, aux fondements et au caractère différent. Le couplage de la sortie des deux ouvrages est donc bienvenu, d’autant plus que cette réédition était fort attendue (l’édition originale remonte à 1961). Auteur controversé en regard de ses prises de position à l’égard de la torture, Trinquier n’en demeure pas moins un auteur intéressant, qui ne se limite pas aux tactiques élémentaires de la contre-insurrection pour prendre en compte un facteur politique absolument déterminant dans ce type de guerre. Son appréciation de la guerre d’Algérie, de ce point de vue (et même s’il sera critiqué pour ne pas nécessairement avoir mis en œuvre les tactiques qu’il préconisait) est intéressante et ouvre des perspectives qui ne le sont pas moins dans le traitement des insurrections contemporaines. In fine, cette réédition aussi attendue que bienvenue se doit d’être lue. P.L.

Drones, mystérieux robots volants : les yeux et le feu du XXIe siècle.

Marc Grozel et Geneviève Moulard. Drones, mystérieux robots volants : les yeux et le feu du XXIe siècle. Coll. « Renseignement Histoire & Géopolitique-Documents », Lavauzelle, Paris, 2008, 447 p.

Au risque de heurter la modestie de ses auteurs, il faut bien convenir que ce livre, écrit par deux experts, dont l’un, Marc Grozel, est le spécialiste du domaine drones au sein de l’état-major de la Marine, constitue d’ores et déjà l’ouvrage de référence, en français et peut être même en langue anglaise, en matière d’UAV. Ne serait-ce qu’à cause de la quasi-exhaustivité à laquelle il peut prétendre. Mais aussi de l’intelligence des propos, bien éloignés d’une simple énumération de caractéristiques et performances. Au contraire, c’est à une profonde réflexion, tant sur les aspects techniques que doctrinaux, voire industriels, du domaine que se livrent les auteurs. Au fil des chapitres, le lecteur sera-t-il à même de découvrir les origines des drones, de comprendre les raisons de l’explosion de ses emplois, de faire le tour des différents catégories de systèmes et de missions, d’évaluer l’état de l’équipement des différentes armées, d’observer la panoplie des systèmes offerts par l’industrie, d’évaluer, au travers des expérimentations, des échecs et réussites, les pistes d’avenir… Et le tout en faisant fi de toute langue de bois. Les auteurs n’hésitent d’ailleurs pas à longuement s’interroger sur les forces et faiblesses (problèmes des liaisons, de l’intégration dans les espaces aériens, etc.) des drones, sur les raisons qui ont conduit à en retarder le déploiement opérationnel (cette crainte non assumée des pilotes de voir le robot prendre leur place), à passer en revue d’un œil critique les évolutions à attendre ou à craindre pour l’avenir…Car, pour les auteurs, c’est sûr : « Aujourd’hui, les systèmes de drones ne sont plus des gadgets. Ils sont devenus une nouvelle branche de l’aéronautique, avec leurs forces et leurs faiblesses. Certes, ils ne peuvent pas encore remplir toutes les missions des appareils pilotés et ce n’est d’ailleurs pas souhaitable. Leur évolution, inéluctable, vers de nouveaux horizons de plus en plus élargis est en marche ». Un achat indispensable ! J-L. P.

Privatisation de la violence

Jean-Didier Rosi Des mercenaires aux sociétés militaires et de sécurité privées, Coll. « Questions Contemporaines », L’Harmattan, Paris, 2009, 275 p.

Si la question des Sociétés Militaires et de Sécurité Privées (SMSP) a déjà fait l’objet d’un traitement massif dans la littérature francophone, l’ouvrage de J.-D. Rosi (dont nos lecteurs se souviendront pour avoir rédigé un article sur la question avec T. Struye) fait un point non seulement instructif mais prenant également plus de recul. Politologue et juriste, il découpe son ouvrage en trois grandes parties. La première touche aux aspects historiques et permet de valider l’hypothèse de la consubstantialité du mercenariat à l’histoire de l’art de la guerre. Dans une deuxième partie, il fait le point sur la situation actuelle, tout en examinant la question juridique mais aussi la rationalité stratégique derrière le recours aux SMSP. L’exemple américain est également traité. La dernière partie de l’ouvrage est plus spécifiquement consacrée aux aspects éthiques et à la question de la relation entre SMSP et opérations civilo-militaires. Une série d’annexes complètent le tout. De quoi, là aussi et au terme d’un ouvrage plus qu’utile, nourrir la réflexion et interroger nos pratiques. P.L.

Le marché noir de la bombe. Enquête sur la prolifération nucléaire


Bruno Tertrais

Buchet Chastel, Paris, 2009, 260 p.

Spécialiste des questions nucléaires à la FRS, Bruno Tertrais s’attaque ici au « réseau Khan », du nom du « père » de la bombe au Pakistan, dont on s’est aperçu le rôle en matière de prolifération. Véritable enquête qui en prend le style d’écriture, l’ouvrage retrace minutieusement les connexions liant Khan à un certain nombre de proliférateurs mais aussi l’histoire d’un homme qualifié par un ancien chef du Mossad comme l’un des rares à avoir changé à lui seul le cours de l’histoire. Mais il s’agit aussi de voir le poids de la Chine dans le programme pakistanais, de même que les ramifications de ce dernier, qui ne renvoient pas uniquement à l’enrichissement de Khan. Intérêts politiques nationaux et intérêts particuliers se mêlent ici étroitement, avec des conséquences potentielles pour le moins désagréables : l’Arabie saoudite disposant de sa propre force nucléaire, par exemple. Ce faisant, l’auteur examine une série d’efforts nationaux, algérien, turc ou égyptien, tout en omettant ni la contextualisation historico-politique, ni les facteurs techniques et doctrinaux. En somme, un très bel exercice de style, au demeurant particulièrement instructif, bien étayé et servi par la présence de nombreuses annexes. Ce qui ne manque pas, également, de laisser songeur quant à l’efficacité non seulement du Traité de Non Prolifération mais aussi des « efforts » et des « pressions » diplomatiques devant réduire la probabilité d’une multiplication du nombre d’États détenteurs d’armes nucléaires. De quoi, pour le lecteur de ce bel ouvrage, rester pessimiste. J.-J. M.

Guerre et manœuvre


Christan Malis (Dir.)

Coll. « Stratégies et doctrines », Economica, Paris, 2009, 271 p.

L’art de la manœuvre est naturellement important dans l’art de la guerre mais il est vrai qu’il a plus fait l’objet d’un traitement dans le monde anglo-saxon qu’en France. Aussi, cet ouvrage comble-t-il non seulement ce déficit – en laissant ouverte la voie de la réflexion et en posant des pistes très intéressantes – mais pousse également la réflexion plus loin. Christian Malis a en effet réuni une belle brochette de stratégistes français de premier plan. Après un chapitre de Pierre-Marie Gallois, le général Yakovleff cadre ce dont il est question, brillamment. Suivent des chapitres historiques, la vision américaine, l’école allemande (avec Moltke ou Schlieffen), le blitzkrieg ou encore l’approche chinoise. La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à l’approche française,, aussi bien d’un point de vue culturel et historique que durant la Première Guerre mondiale ou au cours des années 1950 où la stratégie française devait évoluer entre « la Bombe et le Fellagah », sans devoir négliger aucun des deux. Une situation étrangement proche de la nôtre. Enfin, la dernière partie touche aux manœuvres aériennes et navales mais aussi à la manœuvre en terrain difficile et se conclut par deux chapitres consacrés à des réflexions sur la manœuvre future. Loin d’avoir épuisé le sujet, l’ouvrage n’en demeure pas moins absolument essentiel pour comprendre l’un des aspects de l’art de la guerre les plus essentiels et pourtant parmi les plus méconnus. C’est un travail de très belle facture, qui fourmille d’exemples, qui ne manquera pas de faire réfléchir et qui souligne à merveille combien la réflexion stratégique en France est bien sortie de sa léthargie. J.H.

Histoire secrète des SAS. L’élite des forces spéciales britanniques


Jean-Jacques Cécile

Nouveau Monde Éditions, Paris, 2009, 295 p.

Journaliste de défense, Jean-Jacques Cécile connaît bien les SAS pour leur avoir déjà consacré un ouvrage, il y a 12 ans. Retraçant l’histoire de l’élite des forces spéciales britanniques, il se focalise particulièrement sur les aspects opérationnels de leur emploi, de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, en passant par leur mise en veilleuse et leur « renaissance » durant les opérations en Malaisie. Et tout y passe, des Malouines à l’Afghanistan en passant par la lutte contre l’IRA. Les activités derrière le Rideau de fer, durant la guerre froide, font l’objet d’un chapitre (ou comment les SAS ont permis d’en savoir plus sur l’AK-74 aussi bien que sur le T-64). Il n’en demeure pas moins que les informations sur les Balkans restent intéressantes. Le style de l’auteur, entre roman et enquête de terrain, immerge rapidement le lecteur dans l’univers des SAS et en fait sans aucun doute un ouvrage facile de lecture et agréable. Bien évidemment, l’exercice des « histoires secrètes » a ses limites : trouver l’information, lorsqu’elle existe, n’est pas chose aisée et des zones d’ombres perdurent. Bien des choses restent sans aucun doute à écrire, ce pourquoi nous imaginons parfaitement bien l’auteur se mettre à écrire un troisième ouvrage. En tout état de cause, la lecture en vaut indéniablement le coup. P.L.

Force aériennes stratégiques


Serge Gadal

Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica, Paris, 2009, 397 p.

C’est à un passionnant voyage à travers l’histoire que nous invite Serge Gadal. Docteur en histoire et déjà auteur d’un ouvrage remarqué consacré à William Sherman, il publie un ouvrage de référence destiné à tous ceux s’intéressant de près ou de loin à la dissuasion française et, plus particulièrement, à la composante aéroportée de l’armée de l’Air. Mettant en évidence les facteurs politiques, doctrinaux, opérationnels et technologiques, il contextualise particulièrement bien la problématique, ses développements mais aussi les remises en question qui n’ont pas manqué d’affecter son évolution. De la première prise d’alerte opérationnelle, en octobre 1964, à la conceptualisation et au déploiement des missiles SSBS (Sol-Sol Balistiques Stratégiques) du Plateau d’Albion en passant par l’introduction du Rafale et les évolutions du Mirage 2000N, l’auteur ne néglige aucun détail. Fournissant moult références, il livre également une série de témoignages de pilotes et d’officiers ayant participé au programme des SSBS. Il donne également quelques perspectives sur le futur des FAS. Mais l’intérêt principal réside incontestablement dans le traitement historique de la question. Méticuleux, le travail est servi par un style de lecture agréable et mettant bien en évidence les nuances et les inflexions des positions des uns et des autres, qu’ils soient militaires ou politiques. Un très beau travail, véritable « Bible » des FAS, qui mérite très largement d’être lu. J.-J. M.

Les Pays baltes en quête de sécurité


Matthieu Chillaud

Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica, Paris, 2009, 317 p.

Rédigé par un spécialiste des questions de sécurité en Europe septentrionale, cet ouvrage, paru dans la collection réputée « Bibliothèque stratégique », dirigée par Lucien Poirier et Hervé Coutau-Bégarie, nous entraîne dans la complexité à saisir les enjeux de cette zone géopolitique d’importance. Les histoires de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie pourraient paraître des calques les unes des autres. Mais ceci n’est qu’illusion. Il nous faut refuser la facilité d’une lecture simpliste, c’est ce que l’auteur nous montre avec précision. Chaque État a organisé son indépendance et sa souveraineté post-guerre froide en fonction de ses spécificités historiques, politiques et ethniques. Les relations avec le « grand frère russe » ont été l’un des paramètres majeurs, tout autant que le positionnement de chaque capitale concernée avec les États nordiques baignant la mer Baltique. Ici, la géographie devient fondamentale, tout autant que les contraintes stratégiques. L’asymétrie des puissances, les États bordures, les identitaires, les contestations territoriales, la question des populations allogènes, l’outillage militaire sont autant de sujets abordés en toute connaissance de cause. La stratégie des garanties, les demandes de sécurisation de l’espace « libre », les politiques de rapprochements avec l’Union européenne et avec l’OTAN sont autant de sujets abordés par Matthieu Chillaud avec moult détails peu connus, tant il est vrai qu’à propos de ces États, la matière est peu abondante, parfois inaccessible. Ce livre sur un sujet rarement abordé et qui a traité une bibliographie spécialisée, devrait être une référence dans la langue de Voltaire. A.D.

Counterinsurgency reader II


Military Review, Special Edition, August 2008, 219 p.

Si les États-Unis ont eu quelques difficultés à traiter de la contre-insurrection dans les années 2003-2005, le moins que l’on puisse dire est que leurs efforts en matière de recherche ont été réalignés rapidement et sans coup férir, depuis un certain temps déjà. Cette monographie en constitue un témoignage supplémentaire, permettant, en plus de 200 pages, d’établir un certain nombre de leçons découlant des conflits actuels. Aucun tabou n’y échappe, qu’il s’agisse de l’usage de l’argent, des problématiques inhérentes à l’Irak – l’engagement de tribus locales dans les opérations, la protection des œuvres d’art (un épisode particulièrement mal appréhendé lors de la prise de Bagdad en 2003) – ou encore de la question colombienne. Les auteurs, presque tous militaires, voient évidemment les choses avec des yeux américains – une donnée à garder à l’esprit lors de la lecture de cette monographie – mais posent avec justesse un certain nombre de questions que nos armées se posent également. À ce titre, le travail effectué est considérable, extrêmement instructif et fondamentalement bien rédigé. À lire, en gardant à l’esprit qu’il s’agit là de littérature professionnelle – la discussion se prolonge d’ailleurs via un blog dédié : http://usacac.army.mil/BLOG/tags/COIN/default.aspx – et que des connaissances élémentaires sont nécessaires pour bien appréhender les finesses de l’art. J.H.

« Renseignement et services secrets »

Question internationales n°35, janvier-février 2009

La Documentation française, 129 p.

Environ 90 pages de la revue sont consacrées au renseignement et aux services secrets, considérés dans l’éditorial comme « mal connus, autant méconnus qu’inconnus » » (en dépit cependant de l’immense littérature sur les Intelligence studies). Et les auteurs du dossier, universitaires et opérationnels opérationnels (comme Erard Corbin de Mangoux) de dresser une bonne introduction à un certain nombre de problématiques. Il en est ainsi des techniques, des pratiques et des organisations ; des formes de coopération internationale ; des mutations du renseignement extérieur français ; de la question du contrôle parlementaire ; du renseignement intérieur français ; de l’adaptation des services américains et d’un bon article sur l’évolution des services russes. L’approche est essentiellement didactique et à a le mérite de positionner l’évolution du renseignement dans une perspective historique. En d’autres termes, la revue se laisse tout à fait lire même si rien ne remplace, en la matière, les excellents travaux menés par les universités néerlandaises, britanniques ou américaines, voire encore ceux effectués en France, par Maurice Faivre notamment. Notons également un article de Georges Le Guelte et consacré à l’histoire des arsenaux nucléaires américains et soviétiques. P.L.