Défense et Sécurité Internationale
Combat futur : l’hypothèse de la techno-guérilla et de la guerre hybride
L’évolution des débats stratégique de ces dernières années tend à montrer l’émergence de deux grandes catégories de pensées à portée paradigmatiques et idéales-typiques, en ce sens qu’elles agrégeraient des pratiques doctrinales et conceptuelles des principales contributions dans le domaine de l’étude du combat. La première est fondée sur les processus de Transformation en tant que processus institutionnalisés et politiquement promu d’adaptation aux réalités stratégiques de certaines écoles[2] de la Revolution in Military Affairs, identifiée aux Etats-Unis dès les années 1991-92. Cette voie a été remise en question, récemment, par sa confrontation aux réalités conflictuelles afghane, irakienne et libanaise, montrant le contournement par l’adversaire des avantages comparatifs des armées suivant le modèle de la Transformation. Outre la littérature portant sur la thématique de l’asymétrie qui a fleuri dans le courant des années 1990 et 2000 – et qui a d’emblée critiqué les conceptions portées par la RMA – cette école s’épanouit pleinement dans une série d’ouvrages récemment parus[3].
La question qui se pose dès lors est celle d’une adaptation des structures de force mais aussi de la stratégie des Etats. En ce sens, face à une prospective incertaine quant à l’évolution du caractère de la guerre dans les trente à quarante prochaines années mais également face à la multiplication des modes de guerre, comment adapter les forces ? L’une des écoles est-elle préférable à l’autre ? Une « troisième voie » est-elle en train de se faire jour, entraînée par la montée en puissance non seulement des mouvements subétatiques mais aussi des acteurs étatiques ? Autrement dit, faut-il choisir de suivre les lignes de la Transformation – au risque de négliger les menaces-subétatiques ou le paradigme de l’adaptation, au risque cette fois de négliger les risques à plus long terme de conflits interétatiques privilégiés par la Transformation ? Cette problématique, qui dominera cet article, appelle à quelques précisions méthodologiques préalables.
Au vrai, l’opposition entre les deux courants de pensée précités n’est pas totale. Si le dyptique RMA/Transformation est marqué par un centrage sur la technologie, il ne nie pas, en soi, la validité des aspects idéels de la stratégie défendus par les tenants de l’adaptation. Cependant, il apparaît patent qu’en mettant l’emphase sur les nouvelles technologies, il a contribué à affaiblir l’apport des conceptions inhérentes au domaine idéel – moral, entraînement, stratégie, tactique, etc. – cherchant, chez les écoles les plus techno-déterministes/optimistes, à les déterminer et à les façonner[4]. D’autre part, il apparaît tout aussi évident que les débats sur l’adaptation tendent à se focaliser sur le niveau tactique, risquant également de déconsidérer des pans entiers des menaces et des problématiques stratégiques. De la sorte, ces deux positionnements tendent à reproduire l’opposition « primautaire » (l’une cherchant à dominer l’autre) entre l’idéel et le matériel[5], que nous pouvons représenter comme suit :
Tableau 1 : Termes du débat primautaire
Pôle matériel
Pôle idéel
La technique…
Dirige l’évolution de la stratégie
Est dirigée par l’évolution sociopolitique et stratégique
L’histoire…
A peu de valeur prospective
Permet de tirer des leçons
L’évolution de la stratégie …
Dépend des possibilités offertes par la technologie et par son intégration effective dans les forces
Peut dépendre des possibilités offertes par la technologie mais est surtout liée à des concepts innovants
La victoire s’obtient…
Par la supériorité matérielle, surtout qualitative
Par la supériorité morale, des plans, de la doctrine, de la stratégie, de l’entraînement
La stratégie…
Doit compter et est déterminée sur et par les meilleurs matériels
Est un exercice de réflexion pure
Guerres rêvées et guerres réelles
Dans les deux cas, les débats se situent donc aux échelons opérationnel et tactique de l’emploi de la force, tout en aspirant à déterminer l’orientation des échelons stratégique et politique. Dans le même temps, force est de constater que la notion d’adaptation est partagée par les deux écoles, dans la mesure où elle leur est naturellement supérieure, les transcendent : faire la guerre implique naturellement des processus d’adaptation et de contre-adaptation, codifiés par Clausewitz au sein de ses « lois d’adaptation réciproques ». Par ailleurs, dans leur construction, ces écoles ont eu des positionnements différenciés à l’égard des catégories de menaces par rapport auxquelles elles se focalisaient. Ainsi la RMA puis la Transformation trouvent leurs origines dans la guerre froide et, plus particulièrement, dans les années ayant suivi la guerre du Vietnam, avec le Reform Movement dans l’US Army mais aussi l’adoption d’une Offset strategy devant permettre de compenser la quantité des forces du Pacte de Varsovie par la qualité des matériels de l’OTAN[6]. Cette approche sera rapidement perçue en URSS comme à la source d’une Military-Technical Revolution (MTR) dont les fondements se sont trouvés validés par l’opération Tempête du désert, à la suite de laquelle la perception d’une révolution a rapidement été sanctionnée au plan politique mais aussi militaire.
RMA et Transformation comme formes d’une guerre idéalisée
Par ailleurs, la conception de nombreux équipements actuellement considérés comme « transformationnels » trouve ainsi leur origine historique dans les années 1980 et 1990[7]. Cependant, le schéma de formation du puis des débats sur la RMA était également fondé sur un contexte stratégique tronqué. Fortement influencé par la guerre froide et la nécessité de la préparation des moyens de la lutte contre l’URSS, il reposait aussi sur une compréhension partielle des conditions dans lesquelles Tempête du désert avait été menée. Ainsi, les premières études critiques sur la façon dont la guerre avait été perçue – voire construite – ne sont apparues que plusieurs années après son occurrence, alors que les débats sur la RMA étaient non seulement considérés comme pertinents mais étaient également institutionnellement favorisés[8]. Depuis lors, l’approche défendue par la RMA a largement été critiquée – certains auteurs indiquant que la RMA avait généré plus de contributions négatives à son égard que de positives -, mettant en évidence :
- Son incapacité à prendre en compte les modalités d’adaptation de l’adversaire, qui se verrait imposer ses réactions par les armées technologiquement avancées, et le travers de ne penser la guerre et à ne la représenter que sous l’angle d’une confrontation technologique ;
- Son insuffisance théorique dans le traitement des menaces irrégulières/asymétriques, y compris lorsque l’adversaire fait usage de moyens techniquement avancés ou détournés (sidewise technologies). Elle ne permettrait, au travers de l’approche dite capacitaire, de ne prendre en compte que les menaces pour lesquelles elle a été configurée ;
- Son biais a-historique et a-stratégique, tendant à évacuer les facteurs idéels de la conduite de la guerre et, en particulier, à minorer ce que nous pourrions qualifier d’élémentaires de l’art de la guerre ;
- La pression financière élevée qu’elle mettait sur des budgets alliés tendant à la diminution – bouleversant au passage les équilibres de force transatlantiques – et imposant donc une contraction quantitative des systèmes de force ;
- Ultimement, une certaine forme de naïveté stratégique dans l’injonction de changer la nature profonde de la guerre – soit la recherche de la soumission de la volonté adverse -, laquelle apparaît pourtant immuable.
In fine, le modèle praxéologique porté par la RMA et la Transformation constituerait, pour certains, la reproduction d’une planification de la guerre froide, pour d’autres, une production ethnocentrée manquant de prendre en compte le caractère historiquement dynamique de la guerre comme la continuité de sa nature. Par ailleurs, fruit d’une culture stratégique américaine très spécifique, elle serait typiquement le résultat d’une conception idéalisée des futurs possibles de l’art de la guerre, éliminant autant que faire ce peu la friction clausewitzienne et réduisant le brouillard de la guerre. En ce sens, elle ne serait pensée qu’en regard d’un nombre limitatif de scénarios rationnels que l’on tend, par ailleurs, à considérer comme universels, projetant sur d’autres cultures militaires celle des Etats-Unis, et débouchant sur une culture comme une méthodologie qualifiée de « capacitaire ». Baignée par des imaginaires technologiques où les notions de facilité et de souplesse s’appuient sur des enchaînements linaires du type « détection-destruction », elle peut s’avérer simpliste, reliquat d’une vision à la fois rêvée et hypertrophiée de l’art de la guerre industrielle[9]. Ce faisant, elle surestimerait l’effet des facteurs qualitatifs à l’égard des facteurs quantitatifs ou, plus généralement, des facultés de contre-adaptations adverses.
Lisse et fluide, mené dans le court terme[10], ce type de guerre pose la question de l’engagement « à distance de sécurité » et d’opérations expéditionnaires où, en quelque sorte, le seul type de questionnement politique préalable à l’engagement est celui de sa « justesse » et de sa légitimité. L’implication des autorités y est limitée, modifiant la morphologie des guerres en évacuant leur charge « totale » et mobilisatrices autant des individus que des économies. Cependant, telle qu’elle a été menée la Transformation a impliqué le développement d’un certain nombre de technologies et de systèmes qui affectent réellement la conduite des opérations. L’utilité des armes guidées de précision, les capacités de projection de force, l’évolution des moyens de détection et de commandement sortent la Transformation du domaine de la guerre rêvée mais, cependant, pour la projeter dans le domaine de la guerre réelle. Le caractère du combat mené par les forces US et européennes tend à devenir dissymétrique comparativement à la puissance de feu des adversaires rencontrés, sans toutefois que les systèmes de force ne parvienne à avoir de prise sur l’adversaire et, ultimement, à soumettre sa volonté, ce qui ne manque pas de poser la question de l’utilité de la force. De ce point de vue, si un certain nombre de matériels développés dans la foulée de la RMA ont trouvé une utilisation dans le cadre des missions de contre-asymétrie, le débat sur les apports de la Transformation n’est pas clos pour autant.
Contre-insurrections et terrorismes comme retour aux guerres réelles ?
L’évolution des débats stratégiques, aux Etats-Unis ou en Europe, pourrait montrer un autre type de biais, mettant en évidence, sur base de leur permanence historique, les formes de la guérilla, des insurrections, de la guerre des partisans et du terrorisme en tant que caractères probables des conflits futurs. Vu, cette fois, comme a-technologique, ce type de combat serait foncièrement axé sur des valeurs d’ordre idéelles :
- Il serait foncièrement basé sur des engagements non conventionnels, qui étaient encore jusqu’il y a peu associé, dans la littérature académique et doctrinale, associée à la « basse/faible intensité ». Cependant, on observe rapidement l’émergence d’opérations (contre)-asymétrique de haute intensité ;
- Fondamentalement, les facultés d’adaptation adverses, comme vecteurs d’un contournement des facteurs de force – technologiques ou tactiques – des armées « transformées » ;
- Les facteurs moraux, tels que le courage physique et psychique, la détermination à conduire les opérations et l’emphase mise sur des référents fédérateurs, culturels et identitaires, tels que le sens du sacrifice ;
- Le brouillage des référents entre les catégories « combattantes » et « civiles » des populations, cherchant de la sorte une « furtivité » tactique tout en cherchant à faire pression sur les dispositifs éthiques et juridiques des forces « transformées » ;
- L’exploitation du facteur temps, permettant de jouer sur l’aversion occidentale à s’engager dans des opérations de longue durée ; utilisant l’attrition – pratiquement, au sens mécanique – de la légitimité à conduire ces opérations ; et utilisant l’aversion occidentales pour les pertes humaines, augmentant au fur et à mesure de l’attrition de la légitimité des opérations ;
- L’exploitation du facteur géographique en menant un combat fluide, au milieu des populations, tout en tirant parti des géographies locales, qu’elles soient montagneuses ou urbaines ;
- L’exploitation des technologies et des armes immédiatement à disposition, dans un rapport à l’outil axé sur le low-tech plus que sur le high-tech, tout en envisageant des usages détournés.
Utilisé majoritairement par des acteurs subétatiques, ce type de combat serait, pour des auteurs comme Van Creveld ou Keegan l’expression d’une transformation plus profonde de la guerre que celle induite par la RMA[11]. Elle constituerait ainsi le versant guerrier du postmodernisme évacuant, pour les auteurs précités, Clausewitz, essentiellement parce qu’elle sacrerait la « désétatisation de la guerre » et l’émergence d’acteurs à la fois concurrents et stratégiquement plus actifs. Pour d’autres toutefois, ce type de guerre réhabiliterait le Prussien, tant au niveau de sa « formule » que des élémentaires de sa réflexion (concepts de remarquable trinité, de brouillard de la guerre, de friction, d’incertitude, de tribunal de la force, de point culminant, de centre de gravité, etc.)[12]. Au vrai, cependant, s’il est aisé de disqualifier les auteurs arguant d’une perte de pertinence de Clausewitz dans les conflits dits asymétriques[13], force est aussi de constater que si ce type de combat semble dominer l’histoire stratégique récente, il pèche par son manque de prise en considération des menaces étatiques. Dans une certaine mesure, il manque également de prendre en considération la problématique de l’émergence des acteurs sub-étatiques eux-mêmes et de nouveaux modes d’actions, dans le cyber-espace notamment. Les modèles et structures de force que ce paradigme porte sont, à bien des égards aussi inadaptés à traiter les menaces étatiques que le paradigme de la RMA est inadapté à contrer les menaces sub-étatiques. Pour les critiques de cette approche, une focalisation sur les menaces « asymétrique » aurait des résultats dans le court terme stratégique mais pourrait se trouver en échec face à la possibilité d’une surprise stratégique et d’une réhabilitation du modèle de la guerre conventionnelle de haute intensité.
De ce point de vue, la pensée stratégique occidentale actuelle fait actuellement face à une situation d’impasse, où les choix effectués en matière de politique de défense confineraient à des choix relativement exclusifs en faveur de l’un ou l’autre paradigme. Si ces derniers sont idéaux-typiques – et donc relatifs dans leurs conséquences – le choix, par exemple, d’une structure de force axée sur les hautes technologies aura, quasi-systématiquement, des conséquences sur le volume des forces d’infanterie, nonobstant l’évolution technique qu’elles peuvent connaître, dotées mais qui peut également être relativisé[14]. L’opposition entre ces paradigmes résulte, pratiquement, d’une contraction (réelle ou relative) des ressources budgétaires disponibles pour la défense, créant la perception d’un choix qui serait obligatoire et exclusif. Cependant, force est aussi de constater que cette situation d’impasse incombe également à la perception des fondements méthodologiques ayant guidés, de façon informelle, la constitution de ces paradigmes. En d’autres termes, la perception que nous avons de la réalité conflictuelle pourrait elle-même être idéale-typique, ne répondant pas à la nécessité de prendre en compte les nécessaires nuances préalables à l’analyse du contexte de la menace. Ce faisant, nous ne répondons donc pas à l’injonction clausewitzienne de comprendre de la façon la plus approfondie possible la nature des conflits dans lesquels nous nous engageons.
La reformulation partielle de la stratégie théorique
Le processus de construction des paradigmes de la guerre limitée de haute technologie comme de la guerre asymétrique répond à des critères spécifiques de constitution des représentations de la menace, déterminante de la conduite des stratégies des moyens comme de l’adoption des systèmes de doctrines. D’emblée, une série de référents constitutifs de nos représentations traditionnelles apparaissent comme biaisés. C’est, au premier chef, le cas des deux notions d’ennemi et de victoire.
L’ennemi et la recherche de la victoire
La notion d’ennemi, qui tend à renvoyer au concept de guerre totale et qui appelle à l’anéantissement, soit la soumission physique comme préalable à la soumission politique. Or, les conflits actuels ne sont plus « totaux » ou « absolus » en ce qu’ils mobiliseraient l’ensemble des composantes d’un acteur stratégique. L’anéantissement laisse peu de place à la négociation comme à des modes de soumission plus complexes, tels que la coercition ou la suasion[15], dont le mode de fonctionnement est essentiellement graduel. De ce point de vue, le concept d’adversaire semble plus adapté aux réalités contemporaines, laissant un espace de manœuvre négociatoire aux belligérants. On pourrait également indiquer que la notion d’ennemi et la référence à la guerre totale qu’elle induit renvoient indirectement au concept de bataille décisive. Or, historiquement peu représentée – mais fondamentale dans la compréhension du modèle guerrier occidental – la bataille décisive tend à évitée par l’adversaire asymétrique, qui entend utiliser des modes d’actions indirects là où la bataille décisive est le produit d’un mode d’action direct, privilégiant la puissance de feu.
La guerre contemporaine, pour autant, peut toujours être considérée comme étant « à buts absolu ». A bien des égards, la très grande majorité des conflits ayant eu lieu ces 30 dernières années a montré la dissymétrie existant dans la mobilisation des ressources des belligérants. Là où les forces occidentales n’engageaient qu’une fraction de leurs moyens humains, matériels et financiers pour la conduite d’opérations qu’elles percevaient comme limitées et ne touchant pas leurs intérêts vitaux, l’adversaire tendait à mobiliser la majorité de ses ressources dans des guerres si pas totales, à tout le moins perçues comme vitales pour la poursuite de ses objectifs. Pour autant, il est nécessaire de bien comprendre que si les mobilisations de ressources ne sont pas totales pour les pays occidentaux, elles peuvent être intégrales, touchant de nombreux secteurs des sociétés comme des institutions. Si les intérêts vitaux ne sont pas concernés par la conduite des opérations, leurs enjeux peuvent néanmoins être importants. Les guerres totales pourraient bien avoir cédé la place à des guerres intégrales nécessitant, elles aussi, pour leurs conduite, des stratégies intégrales, au sens ou l’entendait Lucien Poirier[16].
Le concept de victoire est également problématique en ce qu’il est lié à une perception d’action décisive : la victoire ne se concevrait dès lors que nette et tranchée, sans aucune possibilité d’être remise en question. Or, les conflits contemporains démontrent clairement que des actions militaires, même quasi-parfaitement conduites, peuvent rapidement être remises en question, que ce soit par l’adversaire ou du fait de l’action des médias. La question des pertes civiles et amies ; la remise en question de l’efficience de la conduite des opérations ; la réaction adaptée de l’adversaire induisant d’éventuels revers tactiques ; la légitimité de leur conduite ; ou encore celle des buts de guerre poursuivis sont autant de thématiques quasi-systématiquement soulevées en politique intérieure comme dans les médias. En conséquence, c’est toute la perception de la notion de victoire – et sa possibilité même – qui se trouve remise en question. Au-delà, d’un point de vue stratégique, la victoire décisive est également liée à la guerre totale, en ce qu’une fois acquise, elle prodiguerait des avantages absolus et non relatifs. La défaite stratégique, a contrario, aboutirait à perdre absolument. Reste, cependant, que pour les forces occidentales, le spectre de la défaite stratégique s’est éloigné en même temps que chutait le Pacte de Varsovie, la confrontation entre ce dernier et l’OTAN constituant sans aucun doute la dernière possibilité historiquement observée de guerre totale – et potentiellement la plus aboutie – pour les forces européennes, américaines ou soviétiques/russes.
L’inversion des relations de puissance
En revanche, l’entrée dans l’ère des opérations expéditionnaires/extérieures renverse, du moins en théorie, cette relation. Théoriquement, en effet, il était possible d’infliger une défaite totale – à défaut d’emporter une victoire décisive – aux Talibans ou aux insurgés irakiens. La relation entre victoire/défaite totale et intérêts vitaux est cette fois projetée chez l’adversaire. Ce dernier, pour autant, échappe à la défaite, en fonction des paramètres structurels de la stratégie contemporaine : emploi de tactiques adaptées, refus du combat décisif par la dispersion de ses forces et de ses actions, refus corrélatif du combat dans le temps court, emploi de stratégies d’influence médiatiques, diffusion et construction de sa puissance dans les populations. L’adversaire annule dès lors les avantages comparatifs des forces auxquelles il fait face. Faut-il pour autant en déduire que le combat asymétrique/non-conventionnel/irrégulier est une forme de combat particulière, apparaissant comme « découplée » de la guerre conventionnelle/classique/régulière, et constituant, pour tout dire, une « autre forme de guerre », préalable à sa déconsidération dans les études stratégiques, contemporaines comme passées[17] ?
Nous ne le pensons pas. Les opérations militaires répondent toutes à la même « grammaire stratégique » – la stratégie théorique, avec son architecture particulière et ses méthodes spécifiques[18]. Le fait que l’adversaire ne se plie pas à la combinaison stratégique particulière que l’on entend lui imposer n’est certainement pas, en soi, la preuve de l’inexistence de cette grammaire de la stratégie. En réalité, le fait que les belligérants ne se plient pas à la volonté de leur opposant – générant des conflits relativement longs où certaines rhétoriques politiques mettent en évidence la nécessité de la négociation et l’inanité des options militaires – est plutôt le signe d’une vitalité de cette grammaire. L’adversaire, dans ce cadre, assimile pleinement des lois transcendant l’histoire stratégique, à commencer par la dialectique adaptation/contre-adaptation. Au-delà, il peut assimiler et percevoir la négociation politique comme un acte faisant partie d’une stratégie plus large et non comme une fin en soi ; la fin restant bien évidemment l’atteinte des buts de guerre. En conséquence, le militaire ne prend à aucun moment le pas sur le politique, malgré la mise sur pied d’égalité entre négociation et combat. Comparativement, on peut considérer que, face à un adversaire déterminé et faisant notamment usage de modes de guerre irréguliers, les forces occidentales manquent, non seulement, de structures de forces inadaptées mais aussi d’une véritable stratégie intégrale. Jusqu’ici, l’opposition trop fréquemment entendue entre « options militaires » et « options politiques » n’a guère fait la preuve de son efficacité dans la résolution des conflits, tout en constituant un non-sens. En effet, l’emploi de la force est par nature et évidemment politique et l’est d’autant plus que le politique fait preuve, depuis une quinzaine d’années, d’un interventionnisme plus marqué dans la planification et la conduite des opérations.
En conséquence, il apparaît évident que la guerre non seulement reste la dialectique des volontés opposées utilisant la force pour résoudre leur différent mais aussi qu’elle reste, fondamentalement une lutte entre des stratégies intégrales, la plus adaptée – ou, plutôt, la plus adaptative – l’emportant sur sa rivale. Aussi, s’il existe effectivement une reformulation de la stratégie théorique dans les années 2000, force est de constater qu’elle n’est que partielle. Ses fondements profonds ne sont pas altérés ; on peut même considérer qu’ils acquièrent une importance renouvelée, au même titre qu’un plus grand appui sur la technologie implique, presque paradoxalement, un investissement intellectuel plus grand dans les champs de la stratégie, de l’art opérationnel, de la tactique mais aussi de la politique. La guerre et sa conduite, de ce point de vue, ont eu tendance à se complexifier, tout en imposant une plus grande considération pour la relation entre les niveaux tactique, opérationnel et stratégique, à plusieurs égards :
- Une suite de victoires tactiques, cumulatives et engerbées dans une stratégie d’attrition de l’adversaire, ne suffit plus à donner lieu à un résultat stratégique, et encore moins politique. Si, fondamentalement, l’obtention de résultats localisés n’a jamais présagé en rien de la réussite d’une campagne militaire, elle n’a dû sa réussite, ponctuelle, qu’en raison d’une territorialisation de la victoire. Visibles d’un point de vue géographique, les victoires tactiques repoussaient séquentiellement l’adversaire de plus en plus loin, jusqu’à aboutir dans sa capitale. Cette approche, à rapprocher de celle de la guerre totale, qui a également été appliquée dans le contexte des opérations de contre-insurrection, est par trop focalisée sur la tactique et manque souvent de prendre en considération un écheveau conceptuel plus complexe au plan opérationnel et stratégique. Aussi, si la tactique reste bien évidemment nécessaire, elle est, bien plus que par le passé, liée aux niveaux opératif et stratégique[19]. Par ailleurs, l’approche de la territorialisation de la victoire reste historiquement marquée : le combat décisif suivi d’une occupation visible n’est plus à la portée des armées européennes et américaines ; l’occupation territoriale n’est plus que lacunaire, le passage des armées est transitoire et offre à l’adversaire la possibilité de réoccuper des zones théoriquement reprises. Dans le même temps, l’adversaire tâche de dénier la territorialisation de la victoire à son opposant ;
- Cette évolution vers une articulation plus intimiste des niveaux opérationnel et tactique a été comprise, relativement tardivement, dans le contexte des opérations en Irak et en Afghanistan. On ne peut ainsi conduire des campagnes de stabilisation et de reconstruction intégrées – et cherchant ainsi à créer un effet de levier à l’échelle d’un théâtre – qu’en les conceptualisant dans une articulation liant espace, temps, moyen et objectifs poursuivis. A cet égard, si le niveau stratégique doit traduire les intentions politiques en directives applicables, le niveau opératif est le premier à permettre la mise en place d’une véritable action concrète, susceptible de donner, dans le long terme, une cohérence aux actions tactiques. Dans les conditions actuelles d’engagements extérieurs sur des théâtres multiples où les objectifs politiques sont diversifiés, le niveau opérationnel est le seul à permettre la mise en application coordonnée de directives complexes et d’un nombre de plus en plus important d’acteurs civils et militaires (ONG, agences gouvernementales, armées, contractors, groupes d’influence, etc.). Cette observation vaut tout autant pour la conduite de conflits réguliers qu’irréguliers ;
- La prolifération médiatique et l’émergence de nouvelles sources d’information ont des impacts conçus comme se situant, d’emblée, au plan stratégique. L’envoi d’équipes de télévision d’Al Manar par les responsables du Hezbollah, durant la guerre de 2006, sur les lieux des frappes israéliennes ou encore des combats se positionne ainsi dans le cadre d’une stratégie d’influence visant prioritairement le Moyen Orient mais entendant également porter son action au plan global. De ce point de vue, on peut estimer que les travaux d’Arquilla et de Ronfeldt sur le concept de Netwar, notamment dans le type de relation qu’il induit puis facilite entre les niveaux local et global, restent particulièrement pertinents[20]. La Netwar, de ce point de vue, signe la possibilité pour des acteurs étatiques comme subétatiques de disposer d’une action stratégique, permettant de fonder et/ou de renforcer leur légitimité tout en s’attaquant à celle de l’adversaire et, donc, de bénéficier du soutien ou non de la communauté internationale ;
Au-delà, le niveau stratégique conserve une importance cruciale dans l’énonciation d’objectifs dans la guerre clairs (le ziel clausewitzien), dans un contexte où le niveau politique reste soumis à des contraintes telles qu’il est de moins en moins fréquemment amené à énoncer des objectifs de (le zweck clausewitzien) la guerre cohérents et clairs. Dans le cas américain à l’égard de l’Irak, le déficit d’objectifs dans la guerre adaptés à la complexité de la situation a abouti à ne faire considérer que les options de combat de haute intensité, manquant ainsi de prendre en compte la complexité des opérations de stabilisation et de reconstruction. Si les raisons de ce déficit sont complexes et nombreuses, force est aussi de constater que le manque de prise en compte de la multiplicité des lignes d’opérations comme de la définition d’une véritable Vision, au sens américain, pour l’Irak d’après-guerre constituait une incohérence grave dans la politique américaine de « Grand Moyen Orient ». Dans le cas israélien de 2006, les objectifs de et dans la guerre ont constamment varié, allant initialement de l’anéantissement du Hezbollah à la réduction de ses capacités militaires. Or, la définition de ces objectifs, bien qu’elle a pu être remise en question dans le contextes de la RMA, reste considérée comme la pierre d’angle de toute action militaire.
L’inversion des relations de puissance et ses conséquences
Dans de telles conditions, comment penser l’engagement opérationnel ? Force, ici, est de constater que le réagencement des conditions d’exercice de la stratégie implique non seulement de comprendre les fondements de l’action stratégique que ses formes particulières. A cet égard, l’inversion des relations de puissance tend à réagencer les rapports entre les différents types d’acteurs stratégiques. Les travaux menés depuis une quinzaine d’années ont bien montré qu’aux acteurs étatiques, classiques aussi bien dans la théorie des relations internationales que dans les études stratégiques, s’adjoignent des acteurs subétatiques. Or, ces deux catégories ne se distinguent pas tant par un changement d’échelle dans leur légitimité internationale ou dans la taille de leurs « populations » respectives que dans l’unité de leur relation à la politique. On a trop longtemps, de ce point de vue, assimilé l’Etat à la seule forme politique, alors que sa forme moderne, apparue au terme du traité de Westphalie de 1648, n’est fondamentalement qu’un mode d’institutionnalisation de la politique parmi d’autres. A l’échelle de l’histoire et en remontant à des Sumer et Akkad aux sources de la guerre il y a plus de 4.000 ans[21], l’Etat-nation que nous connaissons pourrait même ne pas être la forme historiquement dominante d’organisation politique.
En conséquence, les débats observés au tournant des années 1990 sur la déliquescence de la notion et du concept même d’Etat, qui aurait été remis en question par l’émergence puis la prolifération d’acteurs non-étatiques, pourraient être non seulement biaisés mais ne seraient également guère pertinents dans la compréhension de l’évolution des modes de conduite de la guerre. Comme le souligne très pertinemment Alain Joxe, « c’est l’unité militaire – et non l’Etat – qui est l’acteur spécifique de la guerre »[22]. A certains égards, Clausewitz ne s’y est pas trompé, en désignant dans sa « formule » la politique et non l’Etat comme source de la guerre. Principe moteur de l’action collective, elle investit l’Etat pour le donner à la vie internationale comme elle a investit des milices ou des groupes insurgés. Que la politique les quittent et ils sont condamnés : historiquement, la moitié environ des groupes de guérillas, foncièrement sub-étatiques même si leurs prétentions peuvent être étatiques, ont été mis en échec. Lorsqu’ils l’ont été, c’est parce qu’ils n’avaient pas été capables de générer puis de maintenir une ligne politique constituant le préalable indispensable à leur combat (ne fut-ce que dans leur enracinement dans les populations locales et dans leur capacité à mobiliser les ressources nécessaires)[23]. A contrario, les guérillas bénéficiant à la fois d’une direction et d’un projet politique forts tout en ayant adopté des systèmes militaire tactique, opérationnel et stratégique efficients ont été capables de se développer puis de vaincre – ne fut-ce qu’en mettant en échec les forces américaines ou européennes[24].
En ce sens, considérer que Clausewitz ne serait pertinent que dans la mesure où il ne s’intéresserait qu’aux Etats revient à confondre le fond (politique) et la forme (étatique) et à commettre une erreur méthodologique grave. Ainsi, à certains égards, on peut s’interroger, d’un point de vue systémique, sur l’hypothèse d’une égalité des Etats et groupes infra/sub-étatiques en tant qu’acteurs militaires dotés de projets politiques. La disparition des guerres totale implique un déclassement de la démographie comme facteur de puissance militaire ; la technologie moderne déclasse les facteurs de mobilisation technologiques et industriels si importants dans ces mêmes guerres totales (il n’est donc plus possible de constituer de gigantesques arsenaux « à la demande », sur quelques dizaines de mois) ; la technologie peut parfois magnifier militairement un acteur sub-étatique qui est, dans le même temps, enclin à utiliser des tactiques de compensation à la puissance militaire des Etats occidentaux. Pour une organisation comme le Hezbollah, disposer d’appareils de combat à long rayon d’action n’est pas d’une grande utilité dès lors que des roquettes rustiques, difficilement localisables par Israël et très peu coûteuses en regard de l’option aérienne sont en mesure de faire peser sur son voisin israélien une menace conséquente, portant d’emblée son action au plan stratégique. Et ce, alors qu’elle devait, dans la conception classique des insurrections et des guérillas, être limitée au niveau tactique. Cette hypothèse de l’égalité militaire des acteurs étatique et sub-étatique possède toutefois ses limites, évidentes.
Premièrement, aucune guérilla n’est capable d’assurer une projection de force conséquente, au-delà de ses « frontières ». Pour tenter de déployer des focos (foyers révolutionnaires) en Afrique centrale, les révolutionnaires cubains ont préalablement dû s’emparer des moyens de l’Etat cubain. Cependant, ils avaient réussi a effectivement les conquérir. On rejoint ici le classique schéma maoïste de la guerre révolutionnaire, qui cherche à s’allier les populations pour ensuite mener un combat de guérilla préalable à l’action conventionnelle et à l’étatisation de la révolution, qui gagne ainsi la possibilité de disposer des ressources nécessaires à la conduite de la guerre totale. Deuxièmement et corrélativement, ce modèle semble limité à une prise de pouvoir étatiquement localisée, sa capacité de nuisance, outre celle posée aux forces expéditionnaire et aux turbulences politiques régionales, semble limitée. De ce point de vue, considérer, comme l’ont fait certains auteurs, qu’une force irrégulière serait de nature à poser un problème de sécurité global est plus que probablement excessif. Néanmoins, là aussi, l’acquisition de capacités étatiques par la conquête des Etats renverse, en théorie, la donne. Pour autant, faut-il considérer les guérillas et autres forces irrégulières comme des acteurs mineurs au titre qu’ils devraient préalablement s’emparer d’Etats afin de réaliser leurs objectifs politico-stratégiques sur le long terme ? Certainement pas.
La tendance de certains groupes à désirer une « étatisation » peut même être remise en question à l’aune de l’évolution du Hezbollah qui, tirant parti de la faiblesse de l’Etat libanais, est dans une position militaire et politique de le prendre, mais choisissant toutefois d’entrer dans une forme symbiotique avec lui. Les raisons politiques en sont nombreuses et nous ne les détaillerons pas ici, mais ses conséquences militaires sont nettes : en se privant d’une étatisation formalisée, le Hezbollah évite de légitimer aux yeux d’Israël la construction d’un adversaire libanais. Il peut donc développer ses activités politiques – voire militaires[25] – dans une position de défensive au plan opérationnel. Au-delà de cette question, très spécifique, se pose encore une fois la question de la conduite l’art opérationnel. Or, les opérations irrégulières ont très profondément muté ces dernières années, sous l’influence de facteurs tant sociopolitiques que technologiques et tactiques, à commencer par le respect par ces groupes des élémentaires de la stratégie théorique (principes de la guerre, importance des facteurs humains, calibrage des moyens sur les objectifs, etc.). Si le Hezbollah en constitue une forme d’exemple à la fois particulière et poussée, les enseignements laissés par les guérillas tamoules, celle des FARC en Colombie, dans une certaine mesure les opérations qui ont mené à la conquête de l’ex-Zaïre par Laurent Kabila, les groupes talibans en Afghanistan constituent autant d’exemples d’adaptation réussies et montrant un virage profond et qui pourrait être amené, selon nous, à se radicaliser.
L’émergence des techno-guérillas et leur investissement du spectre de la guerre
Les guérillas ici évoquées ne sont pas cantonnées au seul usage de méthodes irrégulières. Elles prennent également à leur compte un certain nombre de développements technologiques avec lesquels leurs conceptions tactiques et doctrinales se mettent à interagir. Les guérillas contemporaines ne sont pas des objets a-technologiques, elles peuvent dans un certain nombre de cas mettre en œuvre des formes de guerre industrielle – pour reprendre la terminologie utilisée par Rupert Smith – afin de les instrumentaliser à leur profit. De ce point de vue, le fait technologique induit un impact sur la stratégie des groupes insurgés ou terroristes au même titre qu’il produit un impact sur les structures de force étatique. Ce même fait et cette instrumentalisation posent ainsi la question de la mutation des mouvements insurrectionnels/de guérillas/terroristes vers des formes plus techniques, confinant au modèle de la techno-guérilla. Nous verrons infra ce qu’il en est d’une convergence des pratiques entre ces structures étatiques et des groupes sub-étatiques mais, préalablement, il nous semble nécessaire de réexaminer ici les fondamentaux des principes animant les conceptions débouchant sur les techno-guérillas.
Les racines de la techno-guérilla
Dans les années 1970 et 1980, une série de conceptions ont produit un débat portant sur le développement de « stratégies alternatives », portant sur des doctrines et des propositions également qualifiées de « défense non-offensive/Non-Offensive Defence » (NOD) ou encore de « défense défensive ». L’émergence de ce débat était imputable à la conjonction de phénomènes spécifiques : la prise en compte des questions de défense par des mouvements écologistes – principalement nord-européens cherchant à développer leur légitimité à gouverner dans les débats politiques intérieurs – ou la perception d’une augmentation des capacités de combat soviétiques, liée à la fin de la période de détente. Dès lors, le débat – à quelques exceptions près[26] – prenait une charge idéologique certaine et débouchait sur des propositions comprenant à la fois :
- Des versants politiques, avec le démantèlement des alliances militaires, une politique de stricte neutralité, la mise en évidence des politiques de coopération, de confidence building, de désarmement et d’arms control. Pour certains auteurs, l’adoption d’une telle vision était le préalable permettant d’ambitionner la mise en œuvre d’un désarmement total (thématique du transarmement) ;
- Doctrinaux avec la mise en évidence d’un comportement militaire et l’affichage d’intentions stratégiques strictement défensives aux plans stratégique et opérationnel, mais aussi tactique (la possibilité d’offensives étant toutefois reconnue à ce niveau par la plupart des auteurs). Les conceptions alors développées ont eu des rapports très spécifiques à l’espace – en ce compris à la dispersion des forces et à leur mobilité – et au temps;
- Sociologique, dans leur rapport aux armées de conscription voire le développement de milices territoriales constituant non seulement une masse mise à la disposition d’un message dissuasif mais aussi en tant que facteur de compensation militaire à la supériorité technologique d’un adversaire ;
- Technologiques, dans leur rapport à la disposition d’armement de précision dont la portée et le rayon létal n’entraient pas en contradiction avec les principes politiques et militaires des doctrines de défense non-offensives.
Les racines du débat, au vrai, étaient complexes : un auteur comme Gene Sharp, étudiant les stratégies politiques non-violentes (telles que celle de Gandhi en Inde) cherchait effectivement l’efficacité stratégique et la génération d’effets politiques[27]. D’autres auteurs, se réclamant de la démocratie chrétienne ou des partis/mouvements verts ou de gauche étaient foncièrement opposés à tout emploi de la force mais mettaient en évidence la nécessité de disposer d’un instrument dissuasif, dont la présence en temps de paix devait écarter toute possibilité de guerre. Certains, comme E. Copel, y adjoignaient la possibilité d’une dissuasion nucléaire[28]. Le corollaire militaire des visions développées était une emphase marquée sur la défensive. Le débat allemand des années 1980, très prolifique, résumait cet impératif par l’expression de StrUnA (strukturelle angriffsunfähigkleit – incapacité structurelle à l’attaque). Elle s’articulait sur une perception – parfois biaisée, en fonction de l’auteur – d’un Clausewitz arguant de la supériorité de la défensive sur l’offensive, dans la mesure où la première permet de mener la seconde mais aussi et plus largement d’une supériorité de l’attrition sur la manœuvre. Dans ce contexte, les formes tactiques prises par ces conceptions pouvaient varier et ont été synthétisée par Johan Galtung, tout en impliquant une zone d’impact des opérations militaires limitée à la seule protection du territoire :
Graphique 1. Les formes défensives des doctrines militaires selon Galtung[29]
Dans leur application, les défenses non-offensives – dans leurs versants militaires et donc à l’exclusion des stratégies de défense sociale – entretiennent des rapports spécifiques à l’espace, sur plusieurs plans :
- Premièrement, au plan tactique, la recherche d’une posture défensive implique une dispersion des forces, la concentration étant systématiquement minimisée chez la majorité des auteurs, à l’exception de ceux envisageant l’hypothèse de contre-offensives locales. La dispersion peut également, dans certains cas, être liée à une perte de mobilité, des systèmes d’appui défensifs étant positionnés de façon statique, toujours afin d’éviter la perception par l’adversaire d’une posture potentiellement offensive. Cette contradiction entre mobilité des forces et staticité des systèmes d’appui n’est que partiellement résolue par les auteurs adoptant ce schéma. Elle ne trouve comme solution que la mise en avant d’options matérielles où ces derniers ne devront pas permettre une acquisition de cible par l’adversaire[30].
- Deuxièmement, au plan opérationnel, les auteurs entretiennent fréquemment un rapport différencié au territoire. La défense peut alors s’articuler sur plusieurs niveaux d’engagements « découpant » le territoire et parfois qualifié de Territorially Differentiated Defense (TDD). Ainsi, le « modèle intermédiaire » d’Horst Afheldt envisage la disposition de modules de guérilla fondés sur l’infanterie légère sur les pourtours des frontières, appuyés, au second échelon, sur la disposition de forces classiques. Son « modèle intégral » envisage quant à lui l’évacuation de toute force classique, là aussi perçue comme potentiellement agressive[31]. Dans le cas autrichien, le général Spannochi avait ainsi « découpé » le pays en plusieurs secteurs différenciés où seraient intervenus des forces blindées/mécanisée, d’infanterie légère ou des barrages d’artillerie.
- Troisièmement, le statut de la frontière est considéré comme essentiel et trouve deux formes organisationnelles. D’une part, une défense de l’avant permettant de mener des contre-offensives locales où l’attrition et le combat de retardement jouent un rôle déterminant. Des modules de forces légères sont évoqués pour mettre en œuvre cette option. D’autre part, la mise en place d’une zone-tampon qui pourra être totalement démilitarisée (chez les adeptes du concept de « défense sociale ») ; seulement équipée de capteurs avertissant d’une attaque adverse ; pourrait, être balayée par des feux défensifs (concepts de Fire Belt ou de Defense Wall)[32] ; ou encore qui pourrait adjoindre à ces derniers la présence de forces d’infanterie (Brossolet, SAS, Afheldt).
- La profondeur du territoire est quant à elle perçue comme une zone de manœuvre ou encore, dans le modèle intégral d’Afheldt, bénéficierait de la même défense que la zone frontière[33]. Le plus généralement, l’agressivité des forces défensives augmenterait avec la progression des forces adverses, induisant un double phénomène de coercition par punition mais aussi de resserrement défensif autour d’un sanctuaire national. De la sorte, les doctrines de défense non-offensives entretiennent des rapports complexes au temps. Fondamentalement, elles tendent à évacuer la possibilité d’une bataille décisive du fait de leur rapport à la dispersion et à agir dans le temps long. Dans le même temps, un tel positionnement implique pour le défenseur des gains de temps qu’il peut mettre à profit afin de mobiliser et regrouper ses forces, mettre en œuvre des programmes d’adaptation de ces matériels, en appeler à une aide internationale ou encore mener des négociations. Dans le même temps, certains auteurs soulignent qu’un rapport au temps long induit, pour le défenseur, une réduction des frictions et du brouillard de la guerre, tandis qu’ils seraient augmentés pour l’adversaire par la recherche d’un combat fluide et cherchant la prise d’initiative comme la surprise. Plus généralement, ces auteurs mettaient en évidence la grande difficulté pour les forces classiques de contrer une guérilla devenue, en l’occurrence, étatique et pouvant se doubler d’une défense sociale[34].
Les débats sur la défense non-offensive se sont doublés de considération sur leur application de facto dans les politiques de défense des Etats. L’Autriche, la Suède ou la Suisse ont ainsi été perçus comme des exemples d’Etats ayant adoptés de telles postures. Couplant neutralité politique, comportement défensif de leurs forces comme de leurs diplomaties, disposant d’armées de milice permettant d’appliquer des conceptions doctrinales leur permettant d’exploiter tant l’attrition que leurs profondeurs stratégiques, leurs aptitudes respectives à la défensive – le cas échéant en utilisant des armes de précision – ont variablement été considérées comme importantes. Certains auteurs estimaient toutefois que la disposition de chars de combat et d’appareils aptes aux missions offensives par les deux derniers Etats n’en faisait que des modèles imparfaits de défense défensive. Les cas yougoslave et albanais ont également été considérés comme relevant d’un modèle défensif, certes moins technologiquement offensifs tout en s’appuyant sur une population en armes et sur une politique étrangère en rupture du Pacte de Varsovie. Cependant, force est là de constater les limites d’un système où la mobilisation et l’armement des populations impose, en compensation, un contrôle social voire politique fort. La diffusion de l’armement dans les populations jouera, à partir de 1991, un rôle important dans leurs guerres civiles.
Dans le courant des débats sur la défense non-offensive, l’émergence de la notion de techno-guérilla a découlé d’une radicalisation de la pensée défensive couplée à l’observation de l’expérience de la guerre du Kippour. Ainsi, le missile antichar a-t-il rapidement été perçu comme une arme permettant de coupler les impératifs d’efficacité dans le traitement des forces adverses et de maximiser leur attrition tout en respectant, par sa faible portée, l’impératif politico-militaire de la défensive. Dans le même temps, son rayon d’action létal – la deuxième caractérisation, après la portée, d’un armement de nature défensive pour les auteurs travaillant sur les défenses non-offensives – reste limité[35]. De telles observations ont également été faites en ce qui concerne le minage ou l’utilisation d’une artillerie qui aurait été dotée de sous-munitions guidées de précision. Dans l’optique des auteurs, la plus grande précision des armes devait également permettre de réduire l’intensité des combats, une ambition considérée comme favorisant le règlement diplomatique de la situation. L’adoption de systèmes avancés de commandement et de contrôle tout comme le renforcement des capacités de renseignement – et leur décentralisation au profit des unités au contact – allait dans un sens similaire. C’était d’autant plus le cas que l’adoption d’une défense dont le « point de vue » est plus fondé sur le niveau tactique que sur le niveau opérationnel impose une décentralisation du commandement et repose sur l’initiative des plus bas échelons, dans la zone de responsabilité qui leur a été attribuée.
Plusieurs auteurs notaient également que l’une des conséquences du développement de ces systèmes avancés résidait dans une ergonomie améliorée pour le combattant et, plus généralement, dans leur plus grande facilité d’utilisation, réduisant la nécessité d’entraînement à leur usage. Cette perception, parfois très exagérée, a sous-tendu, pour un auteur comme Wilhelm Agrell, le remplacement de l’armée suédoise par une milice territoriale dont les unités seraient systématiquement dotées de missiles antichars[36]. Dans les optiques défendues, le rapport à la technologie est d’une nature instrumentale, il ne possède pas la charge idéologique-systémique (dans leur relation à l’interdépendance des armes, au sens organisationnel) que peut recouvrir l’adoption de systèmes de haute technologie dans les Etats disposant d’armées classiques. A cet égard, les technologies sont comprises dans leurs implications les plus tactiques, dans des conceptions qui pourraient être caractérisées comme relevant d’une idéologie ou un culte de la défensive au même titre qu’il existe un culte de l’offensive. Elles se mettent alors à interagir avec les conceptions développées en matière de mobilité des forces et, plus généralement, de rapport au territoire (frontière, profondeur, différenciation territoriale des structures de force). Ce sera particulièrement le cas dans les années 1980, lorsque certains auteurs s’orienteront vers des conceptions plus fluides de l’engagement des forces, mettant plus spécifiquement en évidence leur mobilité, de sorte que l’on puisse procéder à une comparaison des modèles :
Graphique 2. Rapport entre mobilité et intensité technologique de quelques modèles de défense non-offensive
Jouant de la dichotomie « staticité/mobilité » induite par plusieurs modèles opérationnels-tactiques de NOD – dans les limites, bien entendu, d’un comportement jugé comme défensif – plusieurs auteurs vont travailler sur des formes d’hybridation spécifiques, formant sans doute l’itération la plus avancée des propositions effectuées en matière de stratégie alternative. Les prémices de cette hybridation remontent aux années 1970 et aux travaux de Guy Brossolet[37], avant que le concept ne soient repris et développé plus avant, dans les années 1980, par le groupe de recherche allemand SAS ou d’autres auteurs et qualifiés par ces derniers de spider and web. Ils reposent toujours sur la supériorité de la posture défensive face à une attaque blindée/mécanisée majeure, parce qu’elle ne « force » pas les armées à mener une bataille décisive mais aussi parce que les forces dispersées respectent un « No-target principle » déniant à l’adversaire toute utilité de l’emploi du nucléaire tactique. Pour Brossolet, il s’agit également de refuser une bataille décisive exigeant des moyens devenus hors de portée du budget français Ces forces d’infanterie, dotées d’armes antichars et antiaériennes portables, forment alors un maillage – qualifiée de « toile » par le SAS – dans lequel les forces adverses subiront, peu à peu, un phénomène d’attrition[38]. Mobile, cette infanterie s’attaque à l’adversaire sur ses voies de communication et respecte les principes de la guérilla (combat hit and run, considération du rapport de forces initial, combat à distance dans la mesure du possible puis rupture immédiate du contact).
Toutefois, dans les deux modèles, des unités plus mobiles et disposant d’une puissance de feu plus importante sont mis en place. Brossolet comme le SAS envisagent ainsi des « modules » de forces blindées et d’hélicoptères de combat qui permettront d’épauler l’infanterie légère sur les principaux axes de progression adverse mais aussi de donner des coups de grâce à des unités adverses déjà affaiblies par l’attrition due à leur passage dans le « filet ». Le relatif faible nombre de ces « araignées » – pour respecter la terminologie du SAS – doit être tel que, une fois rassemblées, elles ne peuvent constituer une menace sérieuse pour les voisins du pays mettant en œuvre le concept. Par ailleurs, dans le cas du SAS, ces araignées doivent être initialement positionnées dans la profondeur du territoire à défendre pour ensuite être engagées en direction de la menace. Par ailleurs, pour les auteurs se réclamant de ces modèles, ils autorisent toujours la possibilité d’une confrontation plus directe avec l’adversaire, sans, toutefois, subir la tyrannie du temps. Autrement dit, les forces défensives seraient plus à même de choisir le lieu et le moment de la confrontation, renforçant ainsi leur avantage Dans la vision des auteurs se réclamant de ce modèle, le couplage entre staticité/attrition (perçue comme se produisant dans le temps long) et mobilité/anéantissement (perçu comme se produisant dans le temps court) doit permettre d’offrir un modèle dissuasif mais, également, de réduire les structures de force affectées à la défense nationale. Pour Brossolet, en 1975, l’adoption d’un tel modèle permettrait de réduire de 50% le personnel des forces terrestres françaises.
En outre, dans la vision des auteurs s’étant attaché aux problématiques les plus militaires, les modèles de commandement envisagés mettaient en évidence non seulement l’action en réseau mais également le commandement « par l’objectif » plus que « par le plan » – et, donc, la décentralisation de l’action – mais aussi l’initiative. Les propositions les plus avancées montraient également, sur base des développements observés dans les systèmes C3I dans les années 1980, la possibilité d’une coordination des actions. A cet égard, les visions proposées confinaient quasi-parfaitement aux principes de la guerre réseaucentrée, tels qu’ils seront codifiés par Cebrowski en 1998[39]. Le modèle laissait néanmoins pendantes plusieurs questions : celle du positionnement des unités de la « toile » sur l’ensemble du territoire – afin d’éviter un assaut aéroporté massif permettant de contourner le dispositif[40] – ou encore celle de l’emploi du nucléaire et de l’interaction d’un tel système de défense avec les alliés[41]. Par ailleurs, la disposition d’un certain volume de forces offensives posait la question des guerres limitées, les modèles de défense non-offensives ayant essentiellement été construits dans l’optique d’un évitement d’une guerre totale sur le front centre-européen. Or, certains étaient de nature à permettre des agressions limitées. Enfin, les modèles de NOD les plus poussés posaient également la question de leur engagement extérieur, au-delà des frontières nationales, que ce soit dans le cadre de missions de maintien ou d’imposition de la paix ou dans le cadre plus contemporain de nos opérations extérieures.
Les nouvelles formes de la techno-guérilla : leur relation aux moyens
L’indéniable richesse conceptuelle des débats ayant eu trait à la défense non-offensive et, plus généralement, aux stratégies alternatives[42] ne doit donc pas occulter le fait qu’elles peuvent à présent être considérées comme datées, du moins prise dans la globalité de leurs acceptions. Cependant, une fois débarrassées de leur ancrage idéologique, et considérées sous un angle exclusivement opératique-tactique, ces objets stratégiques ont pu évoluer en ce que nous pourrions qualifier de seconde génération de stratégies alternatives. Deux phénomènes concourent simultanément à l’émergence de cette nouvelle génération conceptuelle. Le premier est la validité fondamentale des conceptions tactiques développées dans les années 1970 et 1980. Nombre d’auteurs ayant travaillé sur la NOD et ses modèles les plus avancés, en ce compris la techno-guérilla, étaient ou avaient été officiers et appréhendaient parfaitement les ressorts intimes de la stratégie, y compris insurrectionnelle. Nombre d’entre eux avaient étudié Mao ou Giap – deux praticiens assez fréquemment cités dans les travaux des spécialistes de la techno-guérilla – et entendaient utiliser leurs principes. Aussi, la recherche d’opérations évitant le piège de la bataille décisive, dans une confrontation se voulant pourtant décisive au plan stratégique, et permettant de maximiser les avantages offerts par les technologies de l’époque reste fondamentalement valide. Deuxièmement, cette fois du point de vue des moyens disponibles, un certain nombre de technologies utiles au combat, y compris de guérilla, insurrectionnel ou de partisan, ont connu des processus concomitants de diffusion/prolifération, de réduction de leurs coûts et de facilitation de leur emploi, au fur et à mesure de leurs évolutions. Elles sont déjà, à l’heure actuelle, massivement utilisées par les groupes sub-étatiques mais également par les Etats. On peut tenter de les catégoriser :
- Les technologies inhérentes à la guerre médiatique et comprenant les caméras, les ordinateurs permettant la mise en ligne des sujets filmés via des plateformes de partage en ligne telles que Youtube ou encore leur transmission aux chaînes de télévision classiques. La mise en place de telles chaînes, capables de diffuser en continu des informations est elle-même considérablement facilitée. Dans un certain nombre de cas de figure, les groupes de guérillas sont eux-mêmes en mesure de se doter de leurs propres médias et d’investir d’importantes zones géographiques de diffusion[43] ;
- Les technologies inhérentes à la cyber-guerre, telles que les ordinateurs personnels, les connexions internet à haut débit, une série de logiciels utiles à la programmation ou d’usage courant, les forums ou encore les blogs, utiles tant à la manœuvre psychologique qu’aux communications entre les individus. Cette évolution s’appuie également sur l’augmentation du nombre de connexions à internet, qui augmente, corrélativement, les potentialités de d’attaques par botnets[44]. Mais elle s’appuie également sur les évolutions qu’a connue la figure du hacker[45], qui peut tendre dans certains cas de figure à se professionnaliser, voire à se mercenariser, tout en bénéficiant directement de l’incapacité des Etats à s’adapter à la nouvelle donne et à développer des capacités de contre-hacking (techniques mais aussi juridiques) suffisantes ;
- Dans le domaine tactique, les technologies liées aux télécommunications autorisent des attaques distribuées mieux coordonnées et plus fluides que par le passé, pouvant éventuellement adoptées des formes telles que le swarming. Or, les technologies en matière de téléphonie cellulaire et satellitaire se sont spectaculairement développées, de sorte que les matériels disponibles dans le civil confinent les groupes de guérilla à une stratégie des moyens privilégiant les COTS (Cost Off The Shelf). La problématique est d’autant plus importante que les opérations contemporaines de stabilisation ne peuvent faire l’économie de la (re)mise en place de réseaux de télécommunications, qui pourront alors être utilisés par l’adversaire. Dans certains cas de figure, ces développements peuvent s’accompagner d’une capacité des groupes adverses à écouter les communications non-cryptées, attestée dans le cas du Hezbollah mais aussi des talibans ;
- Toujours dans le domaine tactique, une conjonction de phénomènes complexes est en mesure de provoquer une augmentation potentielle de la puissance de feu des unités adverses, principalement au niveau des armes d’appui. Premièrement, le nombre de producteurs de missiles antichars ou antiaériens ou de roquettes tend à croître. Deuxièmement, ces concepteurs peuvent s’engager dans des politiques de vente très agressive de leurs produits, tout en s’abritant derrière le manque de transparence des dispositifs de vente. Troisièmement, les circuits de distribution des armements tendent à se complexifier. Ainsi, le Hezbollah a-t-il reçu des missiles antinavires achetés par l’Iran à la Chine et ayant vraisemblablement transité par la Syrie[46]. Quatrièmement, la sophistication de ces systèmes est de plus en plus importante, de sorte qu’ils sont en mesure de traiter à de plus grandes distances un nombre de plus en plus importants de plateformes avancées, même lorsqu’elles disposent de systèmes de contremesures ou de blindages renforcés. Les exemples-types de cette évolution sont l’utilisation de missiles AT-14 par le Hezbollah[47], de SA-18 par les Tribunaux islamiques somaliens[48] ou encore d’explosifs préformés par les groupes insurrectionnels irakiens ;
- Par ailleurs, par extension, un certain nombre de systèmes d’appui au combat permettent d’augmenter le champ d’engagement des techno-guérilléros. C’est typiquement le cas des équipements de vision nocturne, qui connaissent depuis quelques années une évolution importante conjuguant réduction de leurs coûts d’acquisition et augmentation de leurs performances. Ils permettent ainsi un combat de nuit et, ainsi, de compenser l’avantage technologique de forces occidentales qui avaient précisément investi le combat nocturne afin, notamment, de contrer les insurrections. Le même type de raisonnement peut être applicable aux récepteurs GPS que l’on trouve facilement et à faible coût dans le civil, et qui constituerait un facteur d’accroissement qualitatif majeur des systèmes de missiles balistiques[49]. De même, lorsque les Talibans ont envahi l’Afghanistan, en 1996, ils disposaient de chars, de véhicules blindés et même de roquettes à longue portée FROG-7 ;
- Plus largement, les techno-guérillas se caractérisent par une utilisation de ce que Paul Bracken qualifiait de sidewise technologies, soit des technologies anciennes pour lesquelles une nouvelle utilité à été trouvée ou encore des systèmes qui sont utilisés dans des applications pour lesquelles ils n’ont pas été conçus[50]. Ce pourrait être l’exemple des câbles de communication en cuivre utilisés par le Hezbollah en 2006, jugés inutiles par la plupart des armées mais permettant des communications sûres. Ce pourrait également être le cas de l’utilisation de GSM systèmes de mise à feu d’IEDs à distance. L’utilisation de radars de contrôle aérien civils dans des opérations militaires, comme ça a été le cas en Serbie en 1999 ou au Liban en 2006, pourrait également relever de cette catégorie. De ce point de vue, on peut estimer que les sidewise technologies sont une composante majeure du risque de surprise technologique et, partant, de la notion de surprise stratégique ;
Lorsque les ressources budgétaires et humaines nécessaires sont disponibles, les mouvements de guérilla peuvent investir des secteurs aériens et maritimes qui leurs étaient traditionnellement interdits. Ainsi, la création des Sea Tigers, branche navale des Tigres du Tamoul Eelam (LTTE), au Sri Lanka, dans les années 1980, à conduit à des attaques-suicide mais également à des actions de combat plus conventionnelles. Lors de la seconde bataille d’Elephant Pass, en 2000, le groupe a ainsi été en mesure de débarquer plus de 2 500 combattants derrière les lignes sri-lankaises. Ils ont également utilisé des plongeurs dans des opérations de minage de bâtiments de la marine sri-lankaise. Le LTTE a également mis en œuvre de petits appareils de tourisme dans des opérations de frappe contre au moins une base aérienne sri-lankaise, aboutissant à la destruction de plusieurs avions de combat. D’autres raids ont également été menés contre des casernes sri-lankaises, la base navale de Trincomalee ou encore contre des centrales électriques. Dans la même optique, le Hezbollah a utilisé à plusieurs reprises des drones Mirsad-1, dans des missions de surveillance des forces israéliennes mais aussi de reconnaissance au-dessus d’Israël, causant un vif émoi[51]. Dans tous ces cas de figure, cependant, les technologies utilisées peuvent être considérées comme peu avancées. Les bateaux utilisés par le LTTE sont des petites embarcations simples, parfois construites en fibre de verre, de sorte qu’elles sont naturellement furtives. Les avions utilisés ont été des Zlin-143, des appareils de tourisme de construction est-allemande[52]. Quand au drone Mirsad-1, l’appareil est rudimentaire, comportant un moteur de 10 cv et un système de guidage par télécommande. Sa faible taille le rend toutefois difficile à acquérir au radar.
L’utilisation du bois dans la conception des systèmes constitue également l’une des mesures permettant de réduire simplement l’avantage technologique des forces[53]. Ce peut être le cas de certains drones comme celui de la reconversion d’anciens missiles antinavires en missiles de croisière. En 2003, l’Irak a ainsi utilisé des missiles SS-N-2 Styx contre les forces américaines au Koweït. Si les engins rateront leur cible, ne causant que peu de dégâts, ils n’auront toutefois pas été détectés par les systèmes de radars américains et britanniques[54]. Il convient, donc, de ne pas considérer ces développements technologiques dans une optique d’ordre capacitaire mais bien dans leur instrumentalisation par les groupes de techno-guérillas. Les facteurs de simplicité d’utilisation et d’entretien, de faible coût y jouent une part prépondérante. A ce stade, la recherche d’une efficacité tactique même limitée apparaît comme plus importante que la recherche de hauts degrés de performances, lesquelles sont trop souvent associées à l’obtention d’une efficacité tactique ou stratégique. Il y a ainsi lieu de considérer l’usage fait contre les villages et les villes israéliennes à proximité de la bande de Gaza. Ainsi, plus de 3 000 engins ont été lancés, causant des pertes humaines et des dégâts matériels hors de proportion avec l’effort consenti par les Palestiniens. Cependant, la pression psychologique induite sur la population, dans la longue durée, est bien réelle, forçant au demeurant Israël à concevoir des systèmes de défenses spécifiques et coûteux[55]. A bien des égards, l’utilisation de mortiers par certaines factions insurgées irakiennes relève du même schéma : l’efficacité militaire – soit la recherche, en l’occurrence, de la destruction des forces US ou irakiennes visées – est moins importante que les représentations induites non seulement dans la population irakienne mais également auprès des forces de sécurité ou coalisées.
Dès lors, là où les forces occidentales tendent à juger l’efficacité militaire de leur action à l’aune de ce qu’elles entendent comme une perfection quasi-mathématique, voire matérialiste, les groupes de guérillas jugent de cette efficacité aux plans politique et psychologique. Dans cette optique, la question d’une utilisation d’armes chimiques ou biologiques par des mouvements de guérilla et insurrectionnels – au-delà de leur utilisation dans des actions terroristes[56] – a également été soulevée. Lind et les théoriciens de la « guerre de 4ème génération » y voyaient la possibilité d’un passage à une cinquième génération. D’un point de vue factuel, l’utilisation de camions transportant du chlore à proximité de lieux de rassemblement de populations irakienne est attestée à cinq reprises, causant cependant bien plus de blessés que de morts. Si le chlore peut être considéré comme l’un des agents chimiques les moins létaux, sa disponibilité, sa facilité de manipulation et d’utilisation offrent aux forces insurgées la possibilité de préparer rapidement de tels attentats, tout en provoquant une importante pression psychologique sur les populations ciblées. Reste, cependant, que l’hypothèse est, pour l’heure, restée marginale. Outre les problématiques inhérentes à l’utilisation d’un armement chimique – du point de vue de la manipulation des agents comme de leurs effets militaires concrets – l’hypothèse de leur utilisation par les techno-guérillas reste ouverte.
Au-delà, une des métaphores rendant compte de l’utilisation et du rapport aux technologies des techno-guérillas est sans aucun doute à retrouver dans l’hommage que rendait le général Poirier au général Bru et indiquant que « sa réflexion n’isolait jamais la physique de l’armement de ses conditions de mise en œuvre et d’emploi sur le terrain. Il pensait naturellement en termes de système homme-machine, l’arme n’étant qu’une prothèse du combattant qui lui donnait sens »[57]. La réflexion, très européenne[58], démontre la soumission nette de la technique à l’humain, ce dernier et son armement constituant la prolongation naturelle – et clausewitzienne – de la politique par d’autres moyens. C’est le combattant qui donne sens à ses outils, la mission qui prime toute autre considération, et non une relation inversée, où l’armement déterminerait tant la mission que les buts de guerre. Mais l’armement en tant que prothèse renvoie également aux conceptions développées par des auteurs travaillant sur la thématique du post-humanisme et entrevoyant l’alliance intime de l’homme à la technique, la complémentarité de l’échange entre les deux, l’artisan ne sachant travailler sans son outil et l’outil ne produisant l’artisanat que par le brio de l’artisan. A bien des égards, cette complémentarité naturelle est également celle qui régit le rapport contemporain du militaire à la guerre : la politique et la stratégie déterminent les moyens mais ces derniers n’autorisent que certaines politiques et certaines stratégies.
La différence entre les techno-guérillas et les armées conventionnelles, de ce point de vue, se situe dans la liberté de manœuvre laissée par la technologie au praticien. Elle ne lie aucunement ses limites à celles du combattant. Au contraire, ces limites sont comprises, parfaitement appréhendées et intégrées, là où les praticiens des forces conventionnelles peuvent indiquer ne pas toujours entrevoir les limites opérationnelles de tel ou tel système. Si cette dernière appréciation peut être perçue positivement – elle offre plus de liberté d’action au combattant –, elle peut également l’être négativement. Ne pas connaître les limites d’un équipement laisse la possibilité de le surestimer, tout en démontrant une perte de contrôle, voire pourrait introduire une certaine forme de distance préjudiciable à sa conception en tant que prothèse du combattant. A cet égard, une autre métaphore du rapport du combattant à la technologie peut renvoyer au rapport à la recherche de perfection dans la conception des systèmes, que soulignait le secrétaire américain à la défense. Il indiquait ainsi que « notre programme de modernisation conventionnelle recherche une solution à 99 % (qui sera obtenue) dans des années ; les missions de stabilité et de contre-insurrection – les guerres dans lesquelles nous sommes – requièrent des solutions à 75 % dans quelques mois »[59].
Le rapport des techno-guérillas aux équipements introduisent ainsi une dimension temporelle marquée dans une dynamique de la stratégie qui tendait à l’évacuer ou, à tout le moins, à la minoriser[60]. Or, le facteur temps est absolument central lorsque l’on considère – d’un point de vue méthodologique – le conflit comme une suite d’adaptations et de contre-adaptations. Le praticien doit autant pouvoir jouer sur le temps court et chercher à « resserrer la boucle OODA » (Observation, Orientation, Décision, Action) qu’à travailler dans le temps long des sorties de crise. Pour le techno-guérilléro, son action intègre naturellement dans le temps long par la recherche de l’attrition du potentiel moral et matériel adverse, mais elle implique également le temps court, que ce soit dans la recherche de l’action tactique comme dans la recherche des solutions techniques les plus adaptées à une phase particulière du combat. Au final, force est de constater que les armées classiques/conventionnelles semblent ainsi se rapprocher – du moins, en théorie, tant cette dernière semble mal comprise en pratique – des rationalités temporelles propres aux techno-guérillas[61]. Ce processus de rapprochement touche également et naturellement le domaine des moyens : de plus en plus fréquemment, les mouvements de guérillas et insurrectionnels utilisent les moyens des Etats au service de rationalités qui leurs sont propres[62]. Nous retrouvons donc ici la thématique, vue supra, d’un processus – en ce qu’il n’est pas pleinement réalisé et que des différences majeures subsistent entre ces régimes militaires[63] – de rapprochement et d’hybridation entre forces classiques et de guérillas.
Les nouvelles formes de la techno-guérilla : une production postmoderne ?
De nouvelles formes d’agencement de la puissance semblent être en train d’émerger, mues par une conjonction de phénomènes inédite relevant non seulement de l’ordre technologique mais aussi des ordres sociologiques et politiques. A cet égard, il a fréquemment été question du basculement des sociétés occidentales dans un contexte de postmodernité, signe d’un changement majeur d’époque historique, et impactant de plein fouet pratiquement tous les domaines de l’activité humaine. Elle renvoie à des figures telles que la puissance des « sociétés de l’information » ; les mutations technologiques rapides et presque imprévisibles ; l’évolution et la reconfiguration des rapports sociaux privés, intimes, familiaux ou de travail ; la modification des rapports au temps – par le « sacre du présent »[64] – et à la géographie[65] ; la remise en question de la légitimité des Etats en tant que forme principale d’organisation politique ; l’évolution des rapports à la notion même de risque[66] ; la transformation des rapports à l’économie et les mutations de la mondialisation ; ou encore aux mutations d’armées s’appuyant sur la professionnalisation comme l’appel à des sociétés militaires privées ou à l’évincement de l’homme au profit de la technologie[67]. La condition postmoderne irriguerait dès lors l’ensemble des secteurs d’une société donnée[68], y compris dans ses champs :
- Artistique : le dadaïsme et le surréalisme seraient considérés comme des formes artistiques transitoires vers le postmodernisme, tandis que la postmodernité marquerait la fin d’une perspective renvoyant métaphoriquement à celle de la modernité. En découleraient le pluralisme et l’anarchie (chaos) esthétique ;
- Economique : l’émergence d’une « société de la consommation » mondialisée inclinerait à une réification permanente d’un plaisir individuel acquis au travers d’une consommation exponentielle et erratique ;
- Sociologique : par l’émergence puis la radicalisation des thématiques de l’indétermination, de l’anomie, de l’incertitude, du chaos, de l’individualisme ;
- Scientifique : par l’intérêt marqué aux sciences du chaos mais aussi à une génétique et à une chirurgie esthétique propre à transformer l’individu mais aussi par l’érosion de l’éthique dans les sciences commerciales (certaines littératures, se réclamant d’un révélateur warketing, prônant ouvertement l’utilisation de la psychotechnologie) ou encore par la thématique d’un constructivisme qui individualise l’appréhension d’une problématique. Dans le même temps l’utilité perçue des sciences sociales – au sens large – régresse ;
- Philosophiques et religieux : par la radicalisation d’un désenchantement du monde générant des postures complexes et individualisées d’emprunts « puzzle » de concepts philo-religieux, voire de radicalisation mystique pouvant générer des proliférations sectaires mais affaiblissant également le concept de raison.
De ces points de vue, la postmodernité signerait la fin des ordres sociaux, politiques ou économiques établis et, plus encore, l’établissement de « la différence », du « multiple », comme principal référent normatif. Si la thématique est certes source d’une littérature particulièrement prolixe et que les débats à son égard – dont nous ne rendrons pas ici compte – sont encore nombreux et agités, contentons-nous cependant de contester la rupture qui serait induite par l’irruption de la postmodernité en tant que catégorie historique. A bien des égards, en effet, les mutations que nous venons de citer ne sont pas orphelines et trouvent leurs enracinements comme leurs dynamismes propres dans des trajectoires historiques propres. Cependant, si le terme est à utiliser avec précaution, il ne peut être évincé sans autre forme de procès. Des mutations profondes sont effectivement à l’œuvre et ne peuvent être éclairées qu’avec l’aide conjuguée de l’éclairage de la longue durée historique mais aussi de la philosophie. A ces différents égards, plusieurs concepts peuvent nous permettre de mieux appréhender les changements touchant les modes d’exercice des différents régimes militaires et, par delà, les changements affectant le caractère de la guerre[69]. Le premier renvoie à la multiplicité et à la fin d’une approche fondée sur des paradigmes s’excluant mutuellement. Il s’agit alors de suivre Edgar Morin[70] et de « distinguer sans disjoindre, d’associer sans identifier ou réduire »[71]. La « postmodernité » – ou encore les notions de modernité avancée, d’hypermodernité ou encore de surmodernité – renverrait dès lors au multiple et à ce que nous pourrions qualifier de « fin des oppositions », le « et » remplaçant alors le « ou »[72]. De là découlent plusieurs conséquences pour l’analyste.
D’une part, du point de vue de la méthodologie adoptée dans l’analyse des évolutions du caractère de la guerre, le traitement du fait politico-militaire tendrait à la multidisciplinarité, aucune discipline n’étant seule en mesure de rendre compte de la complexité d’un fait donné. D’autre part, du point de vue cette fois des évolutions dudit caractère de la guerre, aucune option ne peut être positionnée de façon opposée à une autre. A cet égard, le caractère contemporain de la guerre s’établit dans le mouvant et le fluide, dans une combinatoire de « high tech » et de « low tech », pour les Etats comme pour les groupes subétatiques. Soit une thématique qui renverrait, typiquement, à une patrouille à cheval de l’ISAF, en Afghanistan, qui utilisant un moyen de mobilité plurimillénaire, serait en mesure de diriger des frappes de précision menées par l’aviation. Au-delà de cette métaphore, cet « agencement des contraires » trouve des ramifications doctrinales établies mais peu théorisées à travers la notion de combat couplée, présentée dans la foulée de la prise de Kaboul par l’Alliance du Nord afghane, en conjonction avec l’emploi de l’aviation et de forces spéciales[73]. Au demeurant, cette vision constitue le prolongement logique d’une continuité historique voyant la mise en œuvre de forces d’encadrement, extérieures, et de forces locales. Elle renvoie donc aux expériences coloniales françaises mais aussi à l’action de Lawrence dans la péninsule arabique ou encore, plus récemment, aux thématiques de la « vietnamisation », de « l’irakisation » ou encore de « l’afghanisation ».
Deuxièmement, la « reconfiguration des modernités » dans laquelle les systèmes militaires occidentaux seraient engagés pourrait également renvoyer à une déstructuration identitaire. Elle constituerait le pendant du constructivisme en tant que posture méthodologique dans les sciences sociales ou encore au relativisme culturelle. En conséquence, les causalités seraient étudiées dans leur intersubjectivité et dans leurs processus de constitution mutuels, aboutissant à ce que les spécificités des acteurs tendent à primer toute autre considération. Si ces questionnements renvoient à des thématiques telles que celle du cosmopolitisme où à l’évolution du rapport qu’entretiennent les identités au processus de mondialisation, ils touchent également le domaine de l’analyse militaire. Ainsi, la question de l’évolution du concept même d’identité a des impacts directs sur les conceptions que l’on peut adopter en matière de gestion des ressources humaines ou d’éthique militaire. De ce point de vue, la question d’une ré-émergence des nationalismes ou, à tout le moins, des nations a été posée[74]. Dans le même temps, la question de l’émergence de nouvelles formes identitaires, transnationales voire « communautaires » s’est également imposée dans la foulée des travaux menés durant les années 1990 sur les conséquences de la société de l’information, chez Arquilla et Ronfeldt notamment. S’il est encore trop tôt pour y voir l’apparition de nouvelles formes d’acteurs stratégiquement puissants, il faut cependant considérer l’utilisation qui a été faite de la « rue arabe » par l’intermédiaire des médias par le Hezbollah durant la guerre de 2006 en tant que levier de légitimité.
Cette évolution, si elle se confirme, montrerait également la pertinence, au 21ème siècle, des conceptions clausewitziennes en matière de « remarquable trinité » et, plus largement, la pertinence de sa vision du rapport entre la guerre et la politique. La question du rôle que l’Etat joue dans ces nouvelles formes relationnelles s’y montre secondaire, ce dernier apparaissant in fine comme l’espace d’inscription des projets nationaux, qu’ils soient préalablement encadrés par la structure étatique ou qu’ils soient entrés en concurrence avec d’autres nations dans ladite structure. Dans de telles conditions, c’est la géopolitique – et, delà, les ancrages géographiques – qui tendent à être remis en question. Un auteur comme Richard Ek n’hésite ainsi pas à remettre en question l’importance du facteur géographique face à celle du facteur temps et, plutôt qu’à placer le premier dans une situation de sujétion du second, de mettre en évidence leur conjonction[75]. A suivre les conséquences de cette optique, l’Etat apparaîtrait comme une enveloppe géographique, au même titre que l’enveloppe charnelle, chez les post-humanistes, n’est qu’un des réceptacles de la personne, qui trouverait en la technologie sa survie, au-delà du temps[76]. Le technologique le dispute alors au mystique – et aux racines chrétiennes de conceptions dominées par la recherche technologique de l’éternité – comme il semble pouvoir le faire dans le domaine militaire. A ce stade, un colonel américain des forces spéciales pouvait indiquer que « vous découvrirez deux ressources qui jouent clairement en notre faveur : Dieu et la microélectronique. La beauté là-dedans est que vous pouvez utiliser la microélectronique pour projeter l’esprit… le cerveau travaille comme ça. Faites avancer le champ des armements microélectroniques »[77].
Si nous sommes ici en pleine science-faction, soit « la création de mythes inspirés de la science afin d’agir directement sur la conscience collective »[78], il nous faut cependant constater que d’autres évolutions touchant aux déstructurations identitaires affectent de plein fouet la perception que les forces armées peuvent avoir d’elles-mêmes. Ainsi, la RMA, aux Etats-Unis, a-t-elle mis en évidence la figure du guerrier, contre celle du soldat. Là où le premier renvoie à des connotations de destruction et de force non contrôlée, le second est partie d’une organisation sociale hiérarchisée et soumise au politique, élément d’un groupe social certes capable d’apporter la destruction mais appliquant une force maîtrisée. Cette différenciation s’incarne dans le credo du soldat américain, qui met en évidence sa participation à un projet d’anéantissement là où le soldat français a un serment axé sur la maîtrise de la violence[79]. Fondamentalement, l’émergence de la thématique du guerrier – et sa quasi-institutionnalisation aux Etats-Unis – peut être perçue comme un système symbolique de compensation à ce qui est perçu comme une surpuissance du facteur technologique et ainsi constituer une réappropriation par le militaire de la violence[80]. Cependant, cette émergence pourrait également témoigner d’une nouvelle forme de rapport à la violence, qui ne serait pas uniquement réservée à des armées technologiquement avancées mais qui pourrait également toucher des armées en cours de Transformation. Nous rejoignons ici la thématique de l’identification à l’animal du combattant, particulièrement vive en Asie, ou à des formes identitaires militaires s’ancrant dans le tribalisme, comme en Nouvelle Zélande ou en Afrique. A ce stade et dans cette optique, ce que nous qualifions de postmodernité était sans doute porté en son sein par la modernité[81].
Jusqu’ici, toutefois, cette tension vers un modèle du guerrier fondamentalement marquée par des référents prémodernes reste ritualisée et ne « déborde » guère de ce cadre. La question reste cependant posée de savoir comment elle peut muter et participer d’une évolution postmoderne des régimes militaires. A ce stade, force est de constater que les modèles prémodernes tendent à irriguer des courants littéraires ou artistiques contemporains, s’incarnant notamment au travers de jeux vidéos faisant massivement appel à la science-fiction, à l’heroic fantasy ou encore à l’ultra-violence dans des cadres de relations sociales totalement déstructurées, lorsqu’elles sont existantes. On pourrait également rapprocher de cette tendance la prolifération d’émissions télévisées axées sur une certaine fascination tant pour la criminalité que pour des situations de crise personnelle, là encore décontextualisée. De ce point de vue, ce que nous qualifions de « post-moderne » pourrait n’être qu’une phase dialectique d’opposition entre un retour de la pré-modernité et la modernité mais, au-delà, elle pose aussi la question de la recomposition des régimes militaires dans un environnement social et politique à la fois complexe et mouvant.
A cet égard, et troisièmement, il est remarquable de constater à quel point la figure du chaos a pu être mobilisée dans les travaux portant sur la RMA, dans les années 1990. S’il faut ici différencier le chaos, qui procède d’une rationalité propre et non-linéaire, de l’anarchie – qui renvoie à une déstructuration totale de toute forme de rationalité – cette mobilisation procède également d’une zeitgeist particulière. Les travaux sur la théorie du chaos, la physique quantique, les développements observés dans les neurosciences ont largement contribué à une diffusion de la thématique. Dans le même temps, les années 1990 étaient porteuses, au travers de la RMA, d’un espoir d’ordonnancement du chaos, de sa maîtrise ou encore de son imposition à l’adversaire. C’est notamment de là que découle, en partie, l’enthousiasme pour une théorie des Effects-Based Operations (EBO) devant permettre de rationaliser la conduite des campagnes aériennes. Elle devait permettre de synthétiser d’autres figures de l’application du chaos dans la guerre, comme la notion d’opérations parallèles[82]. Ces espérances seront toutefois déçues. Impliquant des facteurs clausewitziens de friction, de brouillard de la guerre et d’incertitude, non seulement ils ne peuvent être mathématiquement compris en temps réel par l’acteur mais, au surplus, ils exigeraient une connaissance situationnelle totale – d’où la mise en évidence des systèmes C4ISR – à laquelle même les tenants les plus techno-optimistes de la RMA n’osaient rêver[83].
Aussi, dans une certaine mesure, l’évolution des débats stratégiques ces dernières années montre un retour aux impératifs clausewitziens du « génie » et du « coup d’œil » et à la nécessaire décision dans l’incertitude[84]. L’on peut certes y voir un échec des discours ultra-rationnalisant du brouillard de la guerre et des facteurs de friction qui ont émergé dans la foulée de la RMA mais il y a également lieu de se poser la question de la production des discours actuels comme d’une filiation de la thématique du chaos. Plus appréhendé que rationalisé, il laisserait alors une place déterminante à l’officier ou au sous-officier en tant qu’acteur stratégique par l’individualisation de l’intelligence – laquelle, selon Piaget, renvoie d’abord à la faculté d’adaptation – et impliquerait un retour de l’Auftragstaktik[85]. Le « commandement par la mission » s’opposerait alors au rêve d’un « commandement par le plan », centralisé, managérial et mathématisant – voire à une automatisation du combat – que laissait entrevoir tant la RMA que la Transformation dans leurs acceptions les plus techno-optimistes. C’est aussi dans ce cadre qu’il faut reconsidérer le concept de « caporal stratégique » tel qu’il avait été énoncé par Krulak, dans les années 1990. Fruit du brouillage des référents entre les niveaux politique, stratégique, opérationnel et tactique, il met en évidence la complexité de la décision et de l’action dans un environnement non-linéaire et fluide, marqué par des opérations distribuées et parallèles. La notion d’initiative y est étroitement liée. En, ce sens, les concepts de « caporal stratégique » ou de « guerre des trois pâtés de maison »[86] sont pleinement postmodernes, approchant d’une façon non-managériale et, pour tout dire, plus centrée sur le facteur humain, la complexité – éminemment reconnue car devenue centrale dans la réflexion – des opérations.
Conséquence logique de ces réflexions, chaos et complexité sont également le produit d’une épistémologie du différent et de la transition du « ou » vers le « et » évoquée supra et, plus généralement, du brouillage paradigmatique et de l’hybridation des régimes militaires. Ce type d’environnement conceptuel renvoie alors naturellement au dépassement des visions linéaires des opérations, pour tendre à la non-linéarité. Un tel contexte favorise largement l’application par un acteur stratégique de rationalités ressortant tant des modes conventionnel/classique que des irréguliers. A cet égard, les techno-guérillas peuvent, sans aucun doute, en représenter le point de convergence, montrant la diversité tactique des choix de manœuvre et de commandement effectués tout en rendant compte de leur unité fondamentale aux plans opérationnel, stratégique et politique. A cet égard, la cinématique propre aux conflits irréguliers, foncièrement axée sur le parallélisme des actions tactiques et la recherche de cumulativité à long terme de la myriade d’actions menées, rejoint naturellement les thématiques de la complexité, du chaos et du non-linéaire. Elle autorise naturellement une plus grande liberté dans la manœuvre de brouillage du « coup d’œil adverse ». Là où deux colonnes blindées utilisées dans une optique classique ont des axes de progression identifiables relativement facilement, les actions de plusieurs dizaines de sections de guerre irrégulière sont naturellement plus difficiles à appréhender dans leur globalité. Il convient, cependant, de ne pas surestimer la « postmodernité » des concepts de guerre irrégulière, tant leur permanence historique est marquée. Traditionnellement et comme le remarque la littérature[87] professionnelle, la guérilla a été la forme privilégiée du combat du faible au fort et, contrairement à ce que pourrait laisser supposer les travaux portant sur l’asymétrie, elle n’est pas une forme de stratégie adaptée à contrer ponctuellement les Transformations mais bien une forme historiquement évolutive de stratégie alternative.
Pour autant, force est également de constater que c’est précisément sa charge adaptative – et en premier lieu aux terrains humains, politiques, et géographiques – qui en fait un mode de guerre adapté aux conditions actuelles. La guerre irrégulière démontre aussi la lutte que se livrent modernité et pré-modernité au sein de la postmodernité. Ainsi, Braudel indique que « la guerre (…) n’a pas un seul et même visage. La géographie la colore, la partage. Plusieurs formes de guerre coexistent, primitives ou modernes, comme coexistent esclavage, servage et capitalisme. Chacun fait la guerre qu’il peut » et là « où il peut »[88]. Cette coexistence en deviendra presque caractéristique de la RMA dans l’ »analyse qu’en font J. Arquilla et D. Ronfeldt, lorsqu’ils indiquent que les conflits à venir seront marqués par « de curieuses combinaisons d’éléments prémodernes et postmodernes (qui) vont apparaître au travers d’idéologies, d’objectifs, de doctrines et d’organisations antagonistes »[89]. Plus largement, la perception renvoie à la métaphore clausewitzienne de la guerre comme « caméléon », à travers les contextes qu’elle traverse. Si sa nature est invariable, ses formes sont mouvantes et complexes ; à son dynamisme propre d’objet s’adjoint les évolutions de la forme du sujet.
A cet égard, il est frappant de constater que le discours déstructurant du constructivisme, qui met en avant la subjectivité (le mouvant, le changeant) au détriment de l’objectivité (le permanent), peut se voir remis en question par l’articulation objet-sujet chez Clausewitz. A cet égard, la métaphore du « mobile de Calder » présenté par Bonnemaison est exemplaire de l’objectivité d’un fait caché derrière la subjectivité et le changement de ses représentations[90]. Le constructivisme, dans cette optique, aurait donc manqué, dans son développement et en portant par trop son attention sur les facteurs de subjectivité, de prendre en considération le tournant méthodologique représenté par le passage du « ou » au « et » et de la « convergence des oppositions ». Au-delà, il faut également constater que certains autres développements inhérents à la postmodernité ont manqué – voire rejeté – un certain nombre de concepts pourtant utiles. Dans le cadre qui nous concerne, l’un des principaux d’entre eux touche à une forme de retour du darwinisme. Ce dernier (ou encore le néo-darwinisme) peut être appliqué à l’épistémologie des révolutions militaires[91] et à leur appréhension historique ou encore peut jouer un rôle important en tant que métaphore des processus d’adaptation des systèmes de force[92]. Dans cette optique, les formes prises par l’adaptation renvoient à une recherche de l’efficience non plus technique mais bien politico-stratégique. Les dimensions inhérentes aux moyens ne sont pas, dans ce cadre, évacuées ou placées en position de soumettre les objectifs comme les ambitions politico-militaires ; elles sont juste adaptées aux demandes politico-militaires, qui gardent un rôle déterminant. Il en découle que l’adaptation est d’abord un processus d’ordre idéel, renvoyant aux facteurs culturels comme à une conception où priment les facteurs humains.
Les nouvelles formes de la techno-guérilla : vers une étatisation ?
Un tel cadre de réflexion n’est cependant pas récent mais entre en résonnance avec le contexte actuel, qui tend à le réifier. La question de l’évolutionnisme de Spencer (soit la survie du plus adapté) est également couplée au transformisme de Darwin, démontrant une suite d’évolutions successives[93]. Ce retour de conceptions initialement afférentes à la biologie et aux sciences naturelles semble se placer dans la continuité de l’émergence, dans les années 1990, des conceptions biologiques de l’Etat et des groupes non-étatiques, chez Warden ou Szafranski, notamment[94]. En tout état de cause, il pose la question des techno-guérillas comme celle d’organismes susceptibles d’évoluer d’autant plus rapidement que les adaptations idéelles sont plus rapides que les adaptations matérielles auxquels sont astreints les systèmes militaires occidentaux. Leur faculté d’adaptation est également favorisée par de hauts degrés de consensus sur les ambitions et les objectifs politico-militaires et sur le soutien local de groupes dont les identités sont généralement fortes. L’avantage sur des forces occidentales évoluant dans des Etats où les intérêts politico-militaires au regard des opérations expéditionnaires sont concurrents – en dehors donc des questions touchant aux « intérêts vitaux » – apparaît dès lors comme important. Si les systèmes de techno-guérillas peuvent être, à certains égards considérés comme « parasites » – en ce qu’ils tireraient directement profit de technologies développées par des Etats, pour les retourner contre eux – ils apparaissent aussi comme potentiellement vulnérables.
Ces systèmes ne peuvent réellement croître, en termes de puissance et de pouvoir, et, d’une certaine façon, se reproduire, que dans des environnements humains relativement denses. Or, en s’orientant vers les réflexions découlant de la thématique de la « guerre au milieu des populations », les systèmes militaires occidentaux ont certainement franchi un pas décisif dans la compréhension de la spécificité des modes de développements des guérillas. De même, la reconnaissance de l’importance prise par les faits culturels, ethniques, religieux, sociologiques et politiques dans l’imposition des options de force et la conduite des missions de contre-insurrection et de stabilisation constitue également une avancée importante. A ce stade, la réflexion est déjà très éloignée de la volonté implicite de la RMA et de la Transformation d’imposer une conduite spécifique et préétablie à un adversaire dont les spécificités semblaient tout bonnement ignorées. A ce stade, il importe également de bien comprendre que ce n’est pas tant le suffixe « techno- » de « techno-guérilla » qui importe que les rationalités qui l’animent, et qu’elles partagent avec des modes irréguliers plus classiques. Fondées sur le facteur humain, ces rationalités sont naturellement clausewitziennes – et, oserait-on dire, renouvelant les enseignements du Prussien – soumettant toute considération à la réalisation des objectifs de et dans la guerre. De même, la problématique d’une intégration de la technologie aux guérillas cache également le fait que c’est précisément parce qu’elles sont parasites qu’elles sont extrêmement dépendantes de leurs lignes de communication en termes logistiques et de stratégie des moyens[95]. La question de l’évolution de ces techno-guérillas, pour autant, est également à poser :
- D’un point de vue historique, l’armement des guérillas s’est renforcé avec le temps, de sorte qu’elles ont pu suivre ce que Fuller qualifiait de « loi du facteur tactique constant », soit la suite d’adaptations et de contre-adaptations dans le domaine technique. Leur montée en puissance, du point de vue du volume de feu qu’elles sont en mesure de produire, ne pourrait donc, en toute hypothèse, que croître. C’est en particulier le cas lorsque les techno-guérillas peuvent être appuyées par des Etats leur fournissant armes et équipements (cas du Hezbollah par l’Iran, cas afghan des années 1980 par les Etats-Unis[96]), voire encadrant leur entraînement (le Hamas par l’Iran et le Hezbollah) ;
- Dans le même temps, les rationalités de leur engagement qui leurs sont propres ont également considérablement évolué, leurs leadership ayant pris conscience des apports que pouvaient représenter pour eux des concepts tels que le swarming ou la netwar. Ces concepts apparaissent comme de véritables contributions à l’émergence d’un art opérationnel de la guérilla, alors que les apports précédents renvoyaient essentiellement au plan stratégique, politique ou tactique. Par nombre d’aspects, ces évolutions permettent d’amender les concepts de guérilla précédemment développés, notamment par les écoles chinoise et vietnamienne et qui sont idéologiquement comme historiquement et parfois, datées. Leur montée en puissance, cette fois en tant qu’acteurs stratégiques aptes à mener des manœuvres de plus en plus larges, voire globale, est donc, également en toute hypothèse, appelée à s’accroître.
Se pose également la question d’une fertilisation croisée des apports de la techno-guérilla aux Etats. Si c’est précisément dans ce cadre que les premières conceptions en la matière sont apparues, il nous semble également pertinent de nous interroger sur la mobilisation du concept par une série d’Etats, comme forme d’adaptation de leurs systèmes militaires à la donne stratégique induite par la Transformation. Plusieurs contributions parues dans les années 1990, dans la foulée de Desert Storm, indiquaient ainsi que les Etats qui voudraient combattre les Etats-Unis ne pourraient plus le faire sans posséder l’arme nucléaire ou, à tout le moins, frontalement et selon les règles classiques du combat. C’est notamment à ce moment que les stratégistes iraniens ont recommandé une relance du programme nucléaire militaire national ; mais aussi que plusieurs contributions ont mis en évidence les faiblesses des Etats technologiquement avancés. Le général indien V.K. Nair a ainsi mis en évidence la nécessité de développer une stratégie aérienne asymétrique, cherchant à atteindre les « multiplicateurs de force » tels que les AWACS (Airborne Warning And Control System) ou les ravitailleurs en vol, en cherchant à les détruire à coup de missiles antiaériens portables ou de roquettes au moment du décollage ou de l’atterrissage[97]. Plus loin dans la décennie, les travaux des colonels chinois Liang et Xiangsui ont apporté un nouvel éclairage aux stratégies alternatives, en l’occurrence une guerre hors-limites pouvant être développées par les Etats[98].
Dans leur optique, la puissance des Etats-Unis est telle que tout combat « classique » et suivant les règles conventionnellement adoptée que ces derniers ont établies est condamné à l’échec. Tout en critiquant une approche américaine excessivement centrée sur les capacités, ils mettent également en évidence les vulnérabilités induites par ces capacités. Tout en reprenant des approches renvoyant aux débats ayant eu lieu sur l’asymétrie dans les années 1990, ils éclairent lesdits débats d’une façon originale :
- Premièrement, là où les opérations irrégulières étaient considérées comme relevant des stratégies potentiellement mises en œuvre par des groupes subétatiques, les colonels les appliquent à un Etat par ailleurs doté de moyens humains, budgétaires et matériels considérables[99]. Son évolution montre ainsi l’adoption d’une stratégie de développement qualifiée de « gaojishu guofang zhanlie », soit une « stratégie de défense nationale de haute technologie »[100] ;
- Deuxièmement, ils ne rejettent nullement, comme on l’a trop entendu, les options technologiques au profit d’une guerre où toute considération éthique serait rejetée. Si l’on voulait être quelque peu provoquant, il n’y a guère que les Européens et les Américains pour croire que la conduite de la guerre se soit soumise à l’éthique. C’est au contraire, bien souvent, l’éthique qui se soumet à la stratégie, en dépit du droit des conflits armés[101]. Aussi, la principale leçon à tirer des travaux de Liang et Xiangsui pourrait ne pas être l’utilisation à outrance du terrorisme et des opérations de guérilla mais bien leur combinaison avec l’utilisation de forces classiques et de systèmes avancés (cyberguerre, guerre médiatique, opérations spatiales, etc.) dont certains secteurs, en Chine, connaissent des développements parfaitement similaires en amplitude à ceux des forces « transformées »[102].
- Troisièmement, au-delà de réflexions qui peuvent sembler parfois hors de propos (la question de l’action latérale, celle de l’application d’un « chiffre d’or » aux manœuvres ou encore les angles à privilégier pour le largage de bombes contre des navires, etc.), les officiers chinois démontrent qu’un débat stratégique existe bel et bien en Chine et ne se limite absolument pas à un mimétisme de l’Occident en matière de structures de force. Ainsi, si les analystes ont eu tendance à se focaliser sur la modernisation capacitaire chinoise, la question de la dissuasion populaire et du service militaire restent peu abordées et il y a tout lieu de croire qu’ils jouent toujours un rôle important dans la stratégie chinoise.
Si les évolutions que connaît actuellement l’APL sont complexes – et méritent, à juste titre, plusieurs ouvrages – et qu’elles ne peuvent en aucun cas être résumées ici, un des versants de son développement (naval, en l’occurrence) nous semble significatif de son évolution. Depuis le 16ème siècle (et a fortiori depuis la prise du pouvoir par le PCC), la marine chinoise est marquée par des options de défense côtière. Sa structure de force s’est essentiellement articulée autour d’un très grand nombre de patrouilleurs et de sous-marins assurant une fonction d’éclairage/reconnaissance. Or, depuis les années 1980, il est apparu qu’elle s’est dirigée vers le développement de capacités de haute mer, une tendance confirmée dans les années 1990 et 2000. Elle a alors réduit un certain nombre de déficiences touchant à sa couverture antiaérienne, à la lutte anti-sous-marins et aux opérations sous-marines. Les années 2000 sont celles des évolutions dans le domaine des opérations amphibies, avec la construction de transports de chalands de débarquement (Type-071) mais aussi de grands bâtiments amphibies à pont continus ou encore les essais de nouveaux sous-marins à propulsion nucléaire. Les années 2010 seront très vraisemblablement celles du développement des capacités aéronavales embarquées[103]. Ce n’est toutefois pas dans ces domaines – attirant particulièrement l’attention des commentateurs – que les développements quantitatifs les plus importants ont eu lieu. Ainsi, depuis 1991, 5 patrouilleurs Houjian ont été commissionnés (24 autres seraient prévus) ; 24 patrouilleurs Houxin, 25 Haizhui et 36 Haiquing[104]. A l’exception des deux derniers types, tous sont dotés de missiles antinavires. Surtout, 50 catamarans furtifs Type-022 pourraient entrer en service[105]. Tenant théoriquement bien la mer, ils sont dotés de 4 missiles antinavires et sont idéalement conçus pour des missions de guérilla navale.
Aussi, la Chine semble avoir, pour sa défense navale, inversé la logique des défenses territorialement différenciées. Elle échelonne ainsi, au sein des « chaînes d’îles » définies par Liu Huaqing, des écrans sous-marins dans laquelle sa stratégie d’interdiction peut être utilisée[106] ; des écrans de surface utilisant des grands bâtiments de combat et, ultimement, un écran de patrouilleurs dont l’aptitude à opérer au large ne fait que croître[107]. Cette structuration se couple à d’autres évolutions, comme le renforcement de l’aéronavale basée au sol ou l’emploi de missiles balistiques dans les missions antinavires[108]. In fine, les atterrages maritimes chinois bénéficient d’une véritable défense dans la profondeur, un type de structuration que semble rechercher, à une échelle toutefois moindre, la marine iranienne. Confrontée au problème de l’entretien des bâtiments acquis auprès des Occidentaux avant la chute du Shah, elle a développé une série de programmes indigènes, tout en opérant des acquisitions auprès de la Chine, notamment. Au final, elle dispose de quelques bâtiments aux capacités hauturières – dont trois sous-marins de type Kilo –, de petits bâtiments de combat de plus en plus nombreux et généralement armés de torpilles et de batteries de missiles antinavires installés sur les côtes. Téhéran semble également construire de nouvelles bases navales, réduisant ainsi sa vulnérabilité à des frappes préemptives. Aussi, sans disposer des mêmes capacités de guérilla navale que la Chine, l’Iran pourrait être en mesure de bloquer le détroit d’Ormuz.
La marine de la Corée du Nord pourrait également adopter une stratégie similaire s’il était avéré que ses 136 hydroglisseurs de classe Kongbang étaient armés de missiles Styx[109]. Seuls 31 bâtiments de combat sont dotés de missiles antinavires. Les 323 autres patrouilleurs et vedettes sont seulement dotés de canons, tandis que les 88 sous-marins sont dotés de torpilles mais sont soit de piètre qualité (type Romeo) soit des sous-marins de poche dont les capacités opérationnelles semblent très limitées[110]. Face à cette poussière navale, la Corée du Sud a engagé, après les 24 corvettes Po Hang et les 76 patrouilleurs Sea Dolphin, le programme PK-X, classe Gumdoksuri, comprenant une quarantaine de patrouilleurs modernes, dotés de 8 missiles antinavires, d’un canon de 76 mm et de deux canons de 40 mm en plus d’un radar de veille 3D aux performances poussées. L’ensemble, capable de monter à 40 nœuds et disposant d’ailerons stabilisateurs, semble parfaitement adapté à des missions de contre-guérilla navale. Il permet ainsi à Séoul de mener deux classes de programmes : la première est adaptée à la menace nord-coréenne tandis que la seconde, comprenant des sous-marins dotés de propulsion anaérobie, de grands bâtiments amphibies et de quasi-croiseurs dotés de missiles de croisière d’attaque terrestre, peut tout aussi bien être affectée à des opérations expéditionnaires qu’à un conflit majeur avec Pyongyang[111]. Comment, également, ne pas voir dans la mise en place d’une force suédoise spécifiquement affectée aux opérations contre-amphibies (et généreusement dotés en petites vedettes de transport permettant de déplacer rapidement et discrètement des sections dotées d’armes de précision) une forme de descendance conceptuelles des travaux menés dans les années 1970 et 1980 ?
Quelques remarques conclusives sur les descendances conceptuelles des modèles classiques de techno-guérilla
Dans tous cas de figure, cependant, il n’est pas officiellement fait référence au concept de techno-guérilla et, à bien des égards, s’il est encore trop tôt pour voir dans ces développements une renaissance en bonne et due forme du concept, il faut néanmoins nous interroger sur sa reconversion, ses descendances et ses ramifications. Les nouvelles formes de techno-guérilla, à cet égard, semblent procéder d’une hybridation plus poussée entre les formes « régulières » et « irrégulières » de la guerre que ce que n’envisageaient initialement leurs concepteurs. La rationalité instrumentale semble, dès lors, avoir définitivement pris le pas sur des considérations d’une nature plus politico-idéologique portant quasi-obsessionnellement sur la crainte de faire percevoir à l’adversaire potentiel des capacités offensives le menaçant. Aussi, si l’on peut poser que les nouvelles formes de techno-guérilla conservent une valeur essentiellement défensives – le vieux problème de leur projection sur des théâtres extérieurs reste toujours posé, au-delà des quelques cas navals que nous venons d’examiner – on peut également remarquer qu’elles sont de plus en plus couplées avec des formes classiques de défense. De ce point de vue, nous sommes peut-être en train d’assister à des formes d’interpénétration poussée des régimes militaires au sein même d’Etats qui pourraient ne plus se contenter de déployer des structures de force répondant aux stricts critères des défenses occidentales, même s’ils peuvent s’en inspirer.
Trivialement, nous pourrions également indiquer que le lancement d’opérations militaires ne vaut que si une probabilité de succès est perceptible. Il semble évident que ce ne sera pas nécessairement le cas si les Etats qui lancent ces opérations soient sûrs d’être défaits par des acteurs ayant modelé leurs forces depuis ces 60 dernières années à cette fin. En ce sens et dans le contexte actuel d’évolution technologique, l’évolution des systèmes de défense étatique aussi bien que subétatique laisse entrevoir une probabilité relativement importante de voir émerger des systèmes de techno-guérilla. La question mériterait, à cet égard, une étude plus systématique que celle conduite ici et prenant notamment en compte les évolutions observées dans les secteurs terrestres et aériens – mais aussi transversaux (guerre de l’information, guerre médiatique, opérations psychologiques et spatiales, etc.) – de l’art de la guerre. Mais il semble déjà assuré que les formes de guerre dont nous pourrions voir l’émergence dans les 50 prochaines années ne correspondront pas à la vision que nous pouvions en avoir dans les années 1990 ou même les années 2000[112]. La guerre mute constamment et les tendances de cette évolution, telles qu’elles peuvent être observées ces 20 dernières années montrent une évolution qui peut laisser pessimiste.
La généralisation des nettoyages ethniques ; l’utilisation du génocide ou du viol comme modes d’application de la force ; la diversification des acteurs stratégiques et, dans une certaine mesure, leur égalisation ; l’emploi de tactiques contre-technologiques et l’apparition de failles et de vulnérabilités technologiques[113] ; le combat dans les environnements les plus « striés » (ville et montagne) et la conversion en striés des milieux lisses[114] ; l’expansion rapide de systèmes de défense potentiellement adverses et leur incompréhension par les nôtres ; l’égalisation des rapports entre facteurs géographiques et temporels ; l’égalisation entre combattants et non-combattants sont autant de figure de cette (r)évolution. Bien évidemment, elle reste éminemment le fruit d’une nature invariable de la guerre qui semble, tour à tour et d’évolution en évolutions, montrer sa course vers des rationalités à la fois toujours plus instrumentales et toujours plus politiques, tout en délaissant les sirènes idéologiques, technologiques voire éthiques. Elle ne peut se comprendre que dans la longue durée historique – tant il est vrai que notre rapport aux technologies, pour ne reprendre que cet élément, ne peut que se comprendre qu’au travers de l’histoire – mais aussi politique. La complexité des formes de la guerre qui nous attend, à cet égard, nous laissera sans doute la perception d’un échec dans notre aptitude à comprendre d’un point de vue stratégique les mutations en cours et, peut-être et au-delà, la perception d’un échec éminemment politique. Reste, pour autant, que ces évolutions sont perpétuelles et laissent également la place à la possibilité de nouveaux modes d’adaptation, qui ne pourront être trouvées que dès lors que les mutations en cours seront correctement appréhendées.
Joseph Henrotin
Article paru dans Les Cahiers du RMES, Vol. 5, hiver 2008-2009. Une version augmentée a été publiée dans Stratégies irrégulières (sous la direction d’Hervé Coutau-Bégarie, Economica, Paris, 2010)
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[1] Docteur en sciences politiques, chargé de recherche au Centre d’Analyse et de Prévision des Risques Internationaux (CAPRI), rédacteur en chef adjoint de Défense & Sécurité Internationale. L’auteur est particulièrement redevable à Laurent Henninger et aux participants de deux conférences qui se sont tenues à l’EHESS et au château de Vincennes où il était invité. Il va de soi que les erreurs et les manquements qui seraient du fait de l’auteur ne leur sont nullement imputables.
[2] On ne peut en effet résumer la RMA à une école en particulier, tant les contributions et les catégorisations de pensée qu’elle a générée ont été nombreuses. Sur cette question, voir notamment les travaux de E. Cohen (« American Views of the Revolution in Military Affairs », Mideast Security and Policy Studies, n°28, 1997) et M. O’Henlon (Technological Change and the Future of Warfare, Brookings Institution Press, Washington D.C. , 2000).
[3] Sur la naissance et l’évolution de ces débats en France, Henrotin, Joseph, « Adaptation et contre-adaptation au défi du caractère évolutif de la guerre. Un aperçu des débats français », Les Cahiers du RMES, Vol. 5, n°1, été 2008.
[4] Sur cette question : Henrotin, Joseph, La technologie militaire en question. Le cas américain, Coll. « Stratégies et Doctrines », Economica, Paris, 2008.
[5] Sur cette question, Henrotin, Joseph, Mars et Vulcain. Guerre et technologie à l’heure des révolutions militaires, à paraître.
[6] A certains égards, on peut également se demander dans quelle mesure le développement des moyens inhérents à la dissuasion nucléaire, déterminant dans une certaine mesure les stratégies de la dissuasion, n’a pas mentalement préparé les esprits à une domination de la technique sur la sphère stratégique.
[7] C’est le cas des AWACS, des Joint-STARS, du F-22, dans une moindre mesure du F-35, de systèmes de liaisons de données ou encore de satellites de renseignement.
[8] Nous ne reviendrons pas dans cet article sur le processus de formation de ladite RMA, une thématique sur laquelle nous renvoyons le lecteur à La technologie militaire en question.
[9] Smith, Rupert, L’utilité de la force. L’art de la guerre aujourd’hui, Coll. « Stratégies et doctrines », Economica, Paris, 2007.
[10] D’ou le terme, assez fréquemment observé au sein des écoles les plus radicales de la RMA, d’Instant wars. Mais aussi et plus généralement de la récurrence de la thématique des conflits limités ou encore de conceptions telles que le first-in, first out.
[11] Van Creveld, Martin, Les transformations de la guerre, Coll. « L’Art de la Guerre », Editions du Rocher, Paris, 1998 et Keegan, John, A History of Warfare, Alfred A. Knopf, New York, 1994.
[12] Cf. Bardiès, Laure et Motte, Martin (Dir.), De la guerre ? Clausewitz et la pensée stratégique contemporaine, Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica, Paris, 2008.
[13] Le concept même d’asymétrie n’étant pas dénué de fondements révélant à la fois un technocentrage mais aussi une conception partielle, voire partiale, des élémentaires de la stratégie. Cf. Henrotin, Joseph, « Mars et Vulcain. Représentations de la technologie et conceptions stratégiques biaisées. Les cas de l’émergence du concept d’asymétrie et du débat entourant le Stryker », Les Cahiers du RMES, Vol. IV, n°1, été 2007. Sur la question de la perte de pertinence des modèles proposés par Van Creveld ou Keegan, voir Ibid. (Dir.), Au risque du chaos. Leçons politiques et stratégiques de la guerre d’Irak, Armand Colin, Paris, 2004.
[14] La tendance historique est, en effet, à l’accroissement de la superficie contrôlée par chaque combattant. Cependant, en contre-insurrection, la nécessité d’un maillage géographique est telle que la vitesse de cette évolution historique peut s’en trouver ralentie.
[15] Le concept, développé par Edward Luttwak, constitue la contraction de « dissuasion » et de « persuasion » tout en rendant compte de la relation de puissance évoluant entre des belligérants. Elle s’avère ainsi plus large que le principe de compellence développé dans la foulée des théories sur la riposte graduée. Edward Luttwak, Le paradoxe de la stratégie, Odile Jacob, Paris, 1989.
[16] Sur la question des « guerres intégrales », cf. Joseph Henrotin (Dir.), Au risque du chaos, op cit.
[17] Cette déconsidération pour le combat qualifié d’irrégulier ou de non-conventionnel a joué un rôle particulièrement important dans le processus d’appréhension des opérations par les forces américaines au Vietnam ou en Irak. Considéré comme une forme « inférieure » de combat comparativement aux opérations régulières/conventionnelles, il a été à la source de perceptions selon lesquelles le combattant rompu aux formes « supérieures » du combat conventionnel serait naturellement apte à lutter dans ses formes « inférieures ».
[18] Sa meilleure formulation reste celle trouvée dans Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Coll. « Bibliothèque stratégique », ISC/Economica, Paris, 1999.
[19] Carlo Jean, Guerra, strategia e sicurezza, cité par Couteau-Bégarie, Hervé, Traité de stratégie , op cit.
[20] John Arquilla and David Ronfeldt (Dir.) , Networks and Netwars. The Future of Terror, Crime and Militancy, Rand Corp., Santa Monica , 2001.
[21] Alain Joxe, Voyage aux sources de la guerre, PUF, Paris, 1991.
[22] Alain Joxe, Voyage aux sources de la guerre, PUF, Paris, 1991, p. 51.
[23] La question est bien évidemment plus complexe. Dans le cas malais, l’insurrection a été un échec, notamment du fait du manque d’un soutien extérieur. En Bolivie, c’est la déconsidération pour les populations (et l’installation corrélative du foco dans les montagnes) qui a entraîné à sa perte Che Guevara.
[24] Il est bon de rappeler que la bataille d’Alger a été gagnée par la France et que les Etats-Unis se sont retirés du Vietnam, en 1973, en position de force. Dans les deux cas cependant, la victoire politique est allée à celui qui se trouvait en position d’infériorité. Face à des conflits irréguliers, le seul fait de ne pas être anéanti ou, plus largement, d’avoir dénié aux forces adverses une victoire décisive, constitue une victoire pour les groupes de guérilla ou les insurrections. Les représentations que nous avons de notre propre puissance, de ce point de vue, constituent en soi des vulnérabilités.
[25] Au-delà des affirmations israéliennes, plusieurs officiers de la FINUL indiquent, sous le couvert de l’anonymat, que le Hezbollah a effectivement reçu des équipements en dépit de la mission de conférée à la force multinationale.
[26] Dont, notamment, Guy Brossolet, dont L’essai sur la non bataille (Belin, Paris, 1979) sera accueilli plus que froidement par l’institution militaire.
[27] Sharp a été qualifié de « Clausewitz de l’action non-violente ». Gene Sharp, The Politics of Nonviolent Action, P. Sargent Publisher, Boston , 1973.
[28] Etienne Copel, Vaincre la guerre, c’est possible !, Coll. « Lieu Actuel », Folio, Paris, 1985.
[29] Johan Galtung, « Les formes alternatives de défense » in Charles-Philippe David (Dir.), Les études stratégiques : approches et concepts, Éditions du Méridien/Fondation pour les études de défense nationale, Quebec/Paris, 1989.
[30] Permettant, au demeurant et dans le contexte propre de l’époque, de neutraliser l’option d’un emploi du nucléaire tactique par l’adversaire.
[31] Horst Afheldt, Pour une défense non-suicidaire en Europe, La Découverte, Paris, 1985.
[32] Sur ces concepts, voir, par exemple, Norbert Hanning, « Une défense classique de l’Europe est-elle possible ? », Revue Internationale de Défense, n°1, 1979.
[33] On notera qu’Afheldt misait également, dans cette hypothèse, sur une staticité des forces, tout en les qualifiant de « techno-guérilla ».
[34] Soit une « défense » fondée sur le cumul d’actes de désobéissance civile de la part de la population du pays envahis.
[35] Cette vision double-paramétrant la valeur défensive d’un équipement est, évidemment, quelque peu naïve. Les auteurs travaillant sur les stratégies alternatives ont souvent manqué de prendre en considération l’articulation de ces armements à des dispositifs de force qui auraient structurellement pu être engagés dans des missions offensives aux plans opérationnel et stratégique. Ce manquement méthodologique de leur part pouvait être compensé par leur focalisation sur le niveau tactique et sur des unités équivalentes à la compagnie, fréquemment vue comme le pion tactique élémentaire. Certains modèles n’hésitaient d’ailleurs pas à ne considérer les niveaux « régiment », « brigade » ou « division » que comme des unités purement administratives.
[36] Wilhelm Agrell, Sveriges civila säkerhet, Liber Förlag, Stockholm , 1984. Pour une vision similaire appliquée au cas Suisse : Dietrich Fischer, « Invulnerability Without Threat: The Swiss Concept of General Defense », Journal of Peace Research, Vol. 19, n°3, 1982.
[37] Guy Brossolet, Essai sur la non-bataille, Belin, Paris, 1975.
[38] Pour Brossolet, elle doit être déployée sur la longueur des frontières menacées et jusqu’à une profondeur de 120 km.
[39] Arthur K. Cebrowski , & John J. Garstka, J.J., « Network-Centric Warfare : its Origin and Future », US Naval Institute Proceedings, January 1998.
[40] Un réel problème, dans les années 1980, alors que l’URSS disposait de 7 divisions parachutistes devant, en théorie, prendre à revers les dispositifs de l’OTAN tout en s’emparant de positions stratégiques tels que les ports.
[41] Les débats allemands avaient été particulièrement vifs à ce sujets, certains auteurs réclamant une sortie de l’OTAN, d’autres demandant le maintien de la RFA dans l’Alliance atlantique.
[42] Pour preuve la richesse et le nombre d’entrée du Dictionnary of Alternative Defense de Bjorn Moller (Lynne Riener/Adamantine Press, Boulder/London, 1995).
[43] Dans le cas du Hezbollah, cf. Diane S. Cua, An Analysis of Hizbullah Use of Media, Master Thesis, Naval Postgraduate School, Monterey, 2007.
[44] David Ronfledt and John Arquilla, « What Next for Networks and Netwar ? » in John Arquilla and David Ronfeldt (Dir.) , Networks and Netwars. The Future of Terror, Crime and Militancy, op cit.
[45] Voir, par exemple : Pekka Himanen, The Hacker Ethic and the Spirit of the Information Age, Random House, 2001. Sur un ton moins favorable : Laura J. Kleen, Malicious Hackers A Framework for Analysis and Case Study, Thesis, Air Force Institute of Technology, 2001 et Gregory J. Rattray, Strategic Warfare in Cyberspace, The MIT Press, Cambridge/London, 2001.
[46] Joseph Henrotin, « Une techno-guérilla aurait-elle défait la meilleure armée du monde », Défense & Sécurité Internationale, n°18, septembre 2006.
[47] Matt M. Matthews, We Were Caught Unprepared. The 2006 Hezbollah-Israel War, The Long War Serie Occasionnal Paper, Combat Studies Institute Press, Fort Leavenworth , 2008. Voir également David Eshel, « Liban 2006 : le Hezbollah met le Merkava en mauvaise posture », Technologie & Armement, n°5, avril-mai 2007.
[48] DSI, « Somalie : un peu de shopping ? » Défense & Sécurité Internationale, n°23, février 2007.
[49] Plusieurs sources indiquent ainsi que des missiles russes ou chinois disposent de récepteurs GPS participant de leurs systèmes de navigation.
[50] Paul Bracken, « Sidewise Technologies: National Security and Global Power Implications », Military Review, September-October 2005.
[51] Durant la guerre de 2006, un engin sera abattu par un F-16 israélien.
[52] Selon certains rapports, le LTTE disposerait également d’un Pilatus PC-7.
[53] La mesure n’est pas historiquement neuve. Ainsi, les concepteurs britanniques du Mosquito ont expressément utilisé le bois, de sorte à ce que la probabilité de détection de l’appareil par les radars allemands soit la plus faible possible.
[54] Une vingtaine de pays disposent de missiles Styx et, plus largement, 70 pays disposent d’environ 70 000 missiles antinavires pouvant être convertis, plus ou moins facilement, en missiles de croisière d’attaque terrestre. Joseph Henrotin, « Missiles de croisière, une prolifération inquiétante », Défense & Sécurité Internationale, n°23, février 2007.
[55] Soit les systèmes Dôme d’acier et Fronde de David, qui auront dus être intégralement développés. Leur développement, plutôt que l’utilisation de systèmes de canons automatisés à tir rapide tels que le Phalanx – un système disponible, éprouvé et moins coûteux – a été à la source d’une polémique mettant en relief la longueur de la « riposte technologique » israélienne aux attaques.
[56] En l’occurrence, l’attentat manqué au sarin, à Tokyo, en 1995.
[57] Lucien Poirier, « Tombeau d’Alain Bru », www.stratisc.org, 27 mars 2004.
[58] Aux Etats-Unis, la tendance est plutôt à considérer l’homme comme une partie du système d’armes. Cf. Joseph Henrotin, La technologie militaire en question, op cit.
[59] Cité dans Vincent Desportes, « Relire le discours du nouveau Secrétaire à la Défense américain », Défense & Sécurité Internationale, n°44, janvier 2009.
[60] Au-delà des travaux portant sur la tactique et l’art opérationnel – en particulier dans les conditions d’une Transformation poussant aux « engagements décisifs » ou à la « réduction de la boucle OODA » – le temps est généralement déconsidéré en stratégie théorique.
[61] Et ce, même s’il est paradoxal de constater que le rôle joué par le temps long dans la résolution durable des conflits est parfaitement appréhendé par les armées européennes. A bien des égards, elles entrevoient ainsi les limites du soutien de leurs populations et de leurs niveaux politiques respectifs à la conduite de leurs missions.
[62] Ainsi, lorsque le Hezbollah a utilisé des missiles AT-14, les forces russes elles-mêmes n’en étaient pas dotées.
[63] Il est ainsi défini comme l’agrégat des armes, des stratégies, des tactiques et des formes d’organisation d’une politique de défense permettant de définir le positionnement d’une entité stratégique (État, alliance, coalition, groupe subétatique) en regard d’une catégorie de menaces. Le « régime militaire » peut ainsi permettre de distinguer quelles sont les priorités d’un acteur en regard du spectre de menaces qu’il considère comme probable. Voir : M.G. Vickers, and R.C. Martinage, The Revolution in War, Center for Strategic and Budgetary Assessments, Washington D.C. , December 2004.
[64] Zaki Laïdi, Le sacre du présent, Coll. « Champs », Flammarion, Paris, 2000.
[65] G. O’Tuathail, « De-Territorialized Threats and Global Dangers: Geopolitics and Risk Society », in D. Newman, Boundaries, Territory and Postmodernity, Frank Cass, London , 1999.
[66] Ulrich Beck, La société du risque : sur la voie d’une autre modernité, Aubier/Alto, Paris, 2001.
[67] Chris H. Gray, Postmodern War. The New Politics of Conflict, Routledge, London, 1997 ; Philippe Manigart, « Force Restructuring: The Postmodern Military Organization » in L. Jelusic, and J. Selby, Defense Restructuring and Conversion: Sociocultural Aspects, COST Action A10, European Commission, Directorate-general research, Brussels, 1999 ; C.C. Moskos and J. Burk, « The Postmodern Military » in J. Burk, The Military in New Times: Adapting Armed Forces to a Turbulent New World, Westview Press, Boulder, 1994.
[68] Jean-François Lyotard, La condition postmoderne. Rapport sur le savoir, Éditions de Minuit, Paris, 1979.
[69] Partant ici du principe que sa nature profonde est immuable.
[70] Edgar Morin., Introduction à la pensée complexe, Seuil, Paris, 2005.
[71] Cité dans Aymeric Bonnemaison, « Vers une stratégie du « mobile » », Défense & Sécurité Internationale n°45, février 2009.
[72] Aymeric Bonnemaison, op cit.
[73] Thomas M. Huber (Ed.), Compound Warfare: That Fatal Knot, CGSC, Carlisle Barracks, 2003.
[74] Jaques Sapir, Le nouveau XXIè siècle. Du siècle « américain » au retour des nations, Seuil, Paris, 2008.
[75] Richard Ek, « A Revolution in Military Geopolitics? », Political Geography, Vol. 19, n°7, 2000.
[76] Cf. les étonnantes conceptions explorées par Rémi Sussan, Les utopies post-humaines. Contre-culture, cyber-culture, culture du chaos, Coll. « Les essais », Omniscience, Paris, 2005.
[77] R. McRae, Mind Wars. The True Story of Secret Government Research into the Military Potential of Psychic Weapons, St Martin ’s Press, New York , 1984, p. 124
[78] Rémi Sussan, op cit., p. 12.
[79] John C. Barry, « American warrior : quelques aspects religieux du nouveau credo du soldat américain », Inflexions, n°9, juin-septembre 2008. Voir également Thomas Saint-Denis, « L’attrait dangereux du guerrier », Revue Militaire Canadienne, Vol.2, n°2, été 2001.
[80] Joseph Henrotin, La technologie militaire en question, op cit.
[81] Historiquement, c’est relativement tôt que l’identification des unités terrestres ou aériennes à des animaux s’est produite. Elle est également patente dans la dénomination des classes de bâtiments de nombre de marines.
[82] Sur ces questions : Joseph Henrotin, L’Airpower au 21ème siècle. Enjeux et perspectives de la stratégie aérienne, Coll. « RMES », Bruylant, Bruxelles, 2005.
[83] M. T. Owens faisait ainsi remarquer que les États-Unis pourraient ainsi avoir, à terme, la capacité de détecter 90% de ce qui est militairement significatif sur une zone de bataille. Reste que ce sont fréquemment les 10% restant qui posent un problème d’incertitude. Michael T. Owens , « Technology, the RMA and Future War », Strategic Review, Spring 1998.
[84] Cf. Vincent Desportes, Décider dans l’incertitude, Coll. « Stratégies et Doctrines », Paris, 2007.
[85] Sur la question, voir notamment Chuck Oliviero, « Auftragstaktik et désordre au combat : une nouvelle perspective du champ de bataille », Le Journal de l’Armée Canadienne, Vol.4, n°2, été 2001 ; Werner Widder, « Auftragstaktik and Innere Fuhrung : Trademarks of German Leadership », Military Review, September-October 2002 ; Antulio J.Echevarria, After Clausewitz: German Military Thinkers before the Great War, University Press of Kansas, Lawrence, 2000.
[86] Selon Krulak, « à un moment donné, nos militaires nourriront et vêtiront des réfugiés déplacés – pourvoyant de l’aide humanitaire. A un autre moment, ils sépareront deux tribus en guerre – conduisant des opérations de peacekeeping. Enfin, ils livreront une bataille hautement meurtrière de moyenne intensité. Tout cela le même jour et dans un rayon de trois quartiers d’une ville ». Voir : Charles C. Krulak, « Strategic Corporal: Leadership in the Three Block War », Marines Magazine, January 1999.
[87] Voir, pour une bonne synthèse de nombre de conceptions, Gérard Chaliand, Les guerres irrégulières. XXe-XXIe siècle, Coll. « Folio Actuel Inédits », Gallimard, Paris, 2008
[88] Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme (Tome 3 : les temps du monde), Armand Colin, Paris, 1973, p.57.
[89] John Arquilla and David Ronfeldt, « A New Epoch – And Spectrum – of Conflict » in John Arquilla. and David Ronfeldt (Eds.), In Athena’s Camp: Preparing for Conflict in the Information Age, RAND , Santa Monica , 1997, p. 4.
[90] Aymeric Bonnemaison, op cit.
[91] Laurent Henninger, « Approcher les révolutions militaires », Défense & Sécurité Internationale, n°38, juin 2008.
[92] Voir, par exemple, l’utilisation qui en est faite chez Olivier Entraygues, « Fuller et le darwinisme militaire. Evolve or Die », Défense & Sécurité Internationale, n°44, janvier 2009.
[93] Olivier Entraygues, op cit.
[94] Ce qui fait entrevoir, par ailleurs, la métaphore de la « guerre chirurgicale » sous un autre jour. John F. Warden , La campagne aérienne. Planification en vue du combat, Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica/ISC, Paris, 1998 ; Richard Szafranski , « Neocortical Warfare? The Acme of Skill », Military Review, November 1994.
[95] Giap aussi bien que Che Guevara indiquaient ainsi la nécessité de prélever ses armes à l’adversaire, afin de pouvoir armer les groupes de combattants.
[96] Au-delà de l’épisode de la livraison de missiles Stinger aux Mudjahiddines, les Etats-Unis ont également transporté, au Pakistan et à destination de l’Afghanistan, des ânes, moyen de transport certes rustique mais particulièrement adapté.
[97] V.K. Nair , War in the Gulf. Lessons for the Third World , Lancer International, New Delhi , 1991.
[98] Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors-limite, Bibliothèque Rivages/Payot, Paris, 2003.
[99] Une majorité des auteurs travaillant sur le sujet estime, pour l’heure, que la Chine ne conduit pas une montée en puissance offensive de ses forces. Cependant, leur progression – qualitative et quantitative – est bien réelle et certains analystes d’estimer qu’elle dispose déjà du deuxième budget de défense au monde. Si l’assertion est à prendre avec précaution – elle rappelle ainsi les surestimations ayant parasité l’analyse du dispositif de forces soviétiques – les chiffres officiels montrent bel et bien une progression. Sur cette question : cf. David Shambaugh, Modernizing China ’s Military: Progess, Problems and Prospects, University of California Press , Berkeley , 2004 ;
[100] You Ji, The Armed Forces of China , I.B. Tauris, New York , 1999.
[101] La thématique des « frappes collatérales » ou des exactions qui ont été commises à Abu Ghraïb, par exemple, auraient-elles fait l’objet d’autant de commentaires défavorables dans les écoles militaires ou la littérature professionnelle si elles n’affectaient pas la perception des populations locales à l’égard des forces coalisées ? Autrement dit si l’éthique ne rejoignait pas ici la stratégie ?
[102] Les raisons sous-tendant cette combinatoire sont complexes. En plus de la recherche d’une efficience stratégique, on pourrait y ajouter la fonction symbolique extrêmement importante de l’armement, en terme de construction d’une puissance chinoise. L’Armée Populaire de Libération (APL) développe ainsi des programmes de « digitalisation des zones de bataille », de satellites de renseignement et de navigation, d’appareils de combat avancés et de systèmes d’armes de précision et développe tout un pan de sa marine suivant les principes guidant la modernisation des forces américaines et européennes. Il s’agit ainsi de faire pièce – y compris dans une optique de recherche d’une dissuasion conventionnelle – aux développements japonais ou sud-coréens.
[103] Dans une optique qui n’est toutefois pas orientée vers les porte-avions d’attaque mais vers la disposition de plateformes de défense aérienne et, accessoirement, de lutte antinavires.
[104] Il faut y ajouter 95 Hainan dotés de canons et de lance-roquettes ASM dont les derniers ont été construits dans les années 1990.
[105] Bernard Prézelin, Flottes de combat 2008, Editions Maritimes et d’Outremer, Rennes, 2008.
[106] Sur la question, Bernard D. Cole, « Stratégie chinoise d’interdiction de l’espace maritime », Défense & Sécurité Internationale, Hors-Série n°4, novembre-décembre 2008.
[107] Sur les évolutions de la stratégie navale chinoise, voir notamment : Bernard D. Cole, The Great Wall at Sea : China’s Navy Enters the Twenty-First Century, Naval Institute Press, Annapolis, 2001 ; Andrew S. Erickson, Lyle J. Goldstein, William S. Murray and Andrew R. Wilson (Eds.), China’s Future Nuclear Submarine Force, Naval Institute Press, Annapolis, 2007 ;
[108] Eric A. McVadon, « La marine chinoise, arme prioritaire dans la hiérarchie de l’APL : quel avenir ? », Défense & Sécurité Internationale, n°19, octobre 2006 ; Eric A. McVadon, « China’s Maturing Navy », Naval War College Review, Vol. 59, n°2, Spring 2006.
[109] Seul le prototype en était doté de ces missiles.
[110] Bernard Prézelin, op cit.
[111] Rappelons que les incidents maritimes entre les deux pays ne sont pas rares et peuvent aboutir à des ouvertures de feu. Ces « incidents de temps de paix » doivent pouvoir être gérés par le segment « corvettes/patrouilleurs » de la marine de Séoul.
[112] Tant il est vrai que nombre de forces armées, européennes notamment, ont entamé leurs processus de Transformation dans les années 2000, sur base de visions historiquement enracinées dans les années 1990, en plein « âge d’or » de la RMA.
[113] Joseph Henrotin, « Vulnérabilités des sociétés techniciennes et terrorisme », Stratégique, n°85, mai 2005.
[114] Nous reprenons ici la distinction opérée par Deleuze et Guattari entre espaces « lisses » et « striés », cf. Manola Antonioli, Géophilosophie de Deleuze et Guattari, Coll. « Ouverture philosophie », L’Harmattan, Paris, 2003 et, bien entendu, Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Les Editions de Minuit, Paris, 1980.
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