Défense et Sécurité Internationale
Combat moderne : quelles mutations pour l’artillerie à l’aune de l’expérience afghane ?
Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI
Qu’il s’agisse de combat symétrique ou asymétrique et en dépit des évolutions technologiques, l’appui-feu à distance de sécurité reste une nécessité et l’artillerie – tractée, motorisée ou mécanisée – continue d’y jouer un rôle important, aux côtés de l’aviation. En pratique cependant, on peut s’interroger sur le rôle futur de l’artillerie, notamment au regard de l’évolution des perceptions politiques mais aussi des progrès effectués par les forces aériennes.
Les cinq caractéristiques
Si, à l’exception de la Belgique (1) et de quelques pays n’en disposant pas, les États européens modernisent leurs parcs d’artillerie – tout en voyant généralement une réduction du nombre de tubes –, on peut s’interroger sur l’emploi qui en est fait au vu d’un contexte politique et technique mouvant. La peur des pertes fratricides, celle des dommages collatéraux, la généralisation des munitions aériennes de précision sont autant de facteurs qui pourraient remettre en question la prééminence jusqu’ici observée de « l’arme savante » dans les missions d’appui-feu. L’artillerie, pour autant, n’a pas dit son dernier mot. Dans l’équation tactique, elle possède plusieurs qualités qu’illustre le cas afghan. Premièrement, elle peut être utilisée en tir direct (une particularité appréciée des Américains) comme indirect, ce qui peut être problématique en environnement montagneux et notamment lorsque des positions adverses doivent être traitées en contre-pente. Pour un obus de 155 mm américain, la probabilité d’erreur peut atteindre 106 m à 25 km de distance sur terrain plat (plus de 300 m sont évoqués en terrain montagneux), tandis que des officiers notaient que le combat en altitude, avec des vents parfois violents, entraînait une chute supplémentaire de la précision terminale.
Deuxièmement, la capacité de maintenir sur de relativement longues périodes une grande puissance de feu est l’une des caractéristiques majeures de l’artillerie, en particulier depuis que les techniques de tirs multiples avec impacts simultanés sont disponibles. Cette caractéristique de masse, essentielle en combat conventionnel, a également son utilité en contre-¬insurrection. Ainsi, de janvier à décembre 2007, les seules troupes canadiennes dans le Helmand tireront 7 759 obus, soit plus de vingt par jour. Comparativement, les chars canadiens tireront 1 416 obus. Cependant, force est aussi de constater que le rôle de l’artillerie, du point de vue quantitatif, peut être remis en question par l’emploi d’appareils de combat et d’hélicoptères. Toujours pour 2007 et cette fois sur l’ensemble du pays, les forces aériennes alliées effectueront 13 962 sorties d’appui aérien rapproché qui déboucheront sur 1 090 frappes tirant 5 198 munitions (obus de canons non compris) représentant 3 572 tonnes. Surtout, rien que pour les onze premiers mois de 2006, l’US Air Force et les hélicoptères de l’Army auront tiré 146 000 obus de 20 mm et 30 mm.
Troisièmement, l’artillerie peut engager ses cibles rapidement après une demande d’appui. Pour certains tubes positionnés dans des FOB, le délai de réaction après une demande peut ne pas excéder trois minutes, un délai inférieur au temps de réponse par l’aviation, en dépit de ses progrès. Ces derniers sont bien réels : durant « Desert Storm/Daguet », quarante-¬huit heures s’écoulaient entre une demande d’appui et sa réalisation, le délai moyen étant à présent de moins de dix minutes. Or, on comprendra que cibler un groupe insurgé est plus complexe que cibler une division adverse, l’adversaire étant plus agile, de sorte que le facteur temps peut devenir crucial. Quatrièmement, l’artillerie présente un degré d’ubiquité assez important : positionnée dans les FOB, elle peut intervenir rapidement sur plusieurs points d’engagement différents, pour peu que le nombre de tubes soit suffisant. Au demeurant, cette caractéristique, en fonction des munitions utilisées, est partagée par les forces aériennes du fait de leurs nouveaux profils de missions. Emportant une charge variée de bombes, les appareils – jusqu’au bombardier agissant comme une « plate-¬forme de projection de feux » – intègrent des « hippodromes », effectuant leurs tirs à la demande, à distance de sécurité. Plusieurs objectifs parfois distants de plusieurs dizaines de kilomètres peuvent ainsi être engagés en quelques minutes. Reste, toutefois, que les passes au canon ou certains largages de bombes imposent une sortie de ces hippodromes, mais aussi que les frappes « à la demande » sont essentiellement une réalité pour les forces US, bien moins pour les européennes (2).
Enfin, cinquièmement, s’adjoint une caractéristique de coût, a priori à l’avantage de l’artillerie comparativement à celui de l’aviation. L’heure de vol d’un Tigre est estimée à 8 000 euros alors qu’une sortie de B-1B revient à plus de 720 000 dollars, hors munitions. Le coût total d’une frappe d’artillerie, si les canons restent dans les FOB, est infiniment moindre ; cependant, les nouvelles munitions de précision sont susceptibles de remettre en question ce rapport coût/bénéfice. On estime ainsi le prix d’une munition de 155 mm guidée par GPS Excalibur à 150 000 dollars et celui d’une roquette GMLRS (également guidée par GPS) compris entre 90 000 et100 000 dollars, là où une GBU-12 ne dépasse pas les 20 000 dollars. Reste, également, qu’une fois sortis des FOB, les tubes d’artillerie, particulièrement s’ils sont tractés, voient leur coût d’opération comme leur empreinte logistique augmenter : en Afghanistan, la majeure partie de ces systèmes sont tractés et nécessitent pour leur déplacement, comme celui de leurs munitions, des rotations d’hélicoptères.
Concepts tactiques
Si l’aviation comme l’artillerie ont leurs avantages comparatifs respectifs, il faut également constater que les concepts tactiques les régissant sont différenciés. Fondamentalement, un appui-feu peut être nécessaire dans toutes les phases du combat, depuis un TIC (3) jusqu’à un repli, en passant par des démonstrations de force. L’avantage de l’artillerie réside ici dans sa persistance : si elle est à portée des troupes soutenues, elle peut être considérée par ces dernières comme un appui quasi organique, même s’il est positionné à distance. Il n’en est pas tout à fait de même avec l’aviation. Si le CAOC (Combined Air Operations Center) est théoriquement informé de toutes les sorties des troupes sur le terrain et qu’il s’emploie à ce que les forces aériennes puissent les soutenir, les appareils ne sont pas systématiquement disponibles. Lorsqu’ils le sont, toutefois, l’efficience générale dans des configurations complexes est supérieure. Ainsi, une vidéo diffusée aux États-Unis montrait un F-15 engagé en appui de troupes françaises demandant un tir de GBU-38 (227 kg, guidage par GPS). Considérant la frappe trop risquée au vu de la présence d’une école, le pilote effectuera deux passes au canon (4).
C’est en cette modulation des effets que réside immanquablement l’avantage des forces aériennes et des hélicoptères de combat. Elles sont ainsi susceptibles de larguer aussi bien des bombes de 907, 454, 227 et, plus récemment, de 113 kg, qu’elles soient guidées par laser ou par GPS (ou une hybridation des deux) – sans même compter des munitions acquérant automatiquement leurs cibles en lutte anti-¬blindés (5) – avec des portées qui, historiquement, augmentent (kits ailaires, kits de propulsion). Comme les munitions d’artillerie, l’altitude d’explosion de la charge peut être préréglée (au sol, toutefois). De nouvelles évolutions pourraient se faire jour, par l’adoption de roquettes guidées par laser (comme l’APKWS, par exemple), ce qui augmenterait considérablement le nombre de coups emportés par un appareil, avion ou hélicoptère. Au surplus, l’efficacité des munitions de 20 mm s’est considérablement accrue, du fait de calculateurs plus puissants, mais aussi d’une évolution des munitions. Les F-16 européens au standard MLU comme les appareils américains sont à présent dotés de la PGU-28, une munition supersonique permettant aux appareils engagés en close air support de tirer à 4 000 m de la cible, tout en bénéficiant d’une meilleure précision.
Comparativement, la variété des munitions d’artillerie comme leurs gammes de puissance sont plus restreintes : un obus de 155 mm L15 britannique est rempli de 11,3 kg de RDX, une masse d’explosif qui varie relativement peu pour les obus HE (High Explosive). Dans le même temps, le traité sur les sous-¬munitions réduit encore un peu plus les possibilités de l’artillerie en matière de modulation des feux : les obus français OGRE (63 grenades de 244 g chacune chargée de 32 g d’explosifs) devront ainsi être détruits. L’arrivée d’obus guidés de précision (Excalibur aux États-Unis, BONUS en France (6)) ou d’aides à la précision (système Spacido) autorise certes une économie des forces (la précision compense le volume de feu), mais la variabilité de puissance continue de poser problème. En dépit de son faible emport en explosif, un obus de 155 mm peut ainsi avoir un rayon létal allant jusqu’à 150 m, là où celui d’un obus de 20 mm serait de 2 m. Or, ce rayon létal, couplé à la relative imprécision des tirs à longue distance avec des obus non guidés pose problème dans des opérations de contre-insurrection où l’imbrication des combattants est souvent importante et où les risques de pertes civiles ne le sont pas moins. De la sorte, l’artillerie peut être moins employée à sa mission première qu’on ne le pense et l’aviation peut constituer un appui plus adapté. Les trois quarts des tirs du 1er régiment de Royal Horse Artillery britannique durant son dernier déploiement dans le Helmand étaient ainsi consacrés à des munitions fumigènes ou d’éclairage.
Des paramètres mouvants
A priori, l’emploi de l’aviation en matière d’appui rapproché semble plus intéressant que celui de l’artillerie : elle est plus souple, plus précise, plus rapide dans certaines conditions et autorise un degré d’adaptation plus élevé à la situation du moment. Mais plusieurs facteurs pondèrent toutefois ce jugement. En effet, ce n’est le cas que dans les conditions actuelles des combats réguliers et irréguliers, où les demandes de tir sont relativement peu nombreuses, alors qu’elles le seraient bien plus en cas d’assaut blindé adverse – tout hypothétique qu’il soit. Or, on assiste à une contraction des flottes aériennes : avec 300 appareils en théorie disponibles vers 2020, la France et la Grande-¬Bretagne auront les flottes européennes les plus importantes. Or, ce processus de réduction des forces aériennes est tel quelles pourraient ne pas être en mesure de procéder à des frappes de saturation si le besoin s’en faisait sentir. La frappe menée par un B-2, en 2003, au cours de laquelle 80 bombes de 227 kg guidées par GPS ont atteint toutes leurs cibles en quelques secondes ne doit pas faire illusion : ces cibles étaient fixes (le problème étant de traiter des cibles en mouvement) et il semble illusoire que ce type d’attaque puisse être mené par une force aérienne autre que l’américaine ou la britannique – une assertion qu’il convient par ailleurs de relativiser, aucune opération menée n’ayant permis de valider les modèles théoriques. Pour l’heure, seules Washington et Londres disposent de munitions (CBU-108 et futur JSW pour la première, Brimstone pour la deuxième) permettant le traitement à distance de sécurité de larges formations blindées adverses. Mais, même pour ces forces, il convient de constater :
• que Washington comme Londres n’ont nullement abandonné leurs capacités en matière d’artillerie. Au contraire, de nouveaux systèmes, comme l’obusier M-777 ou les roquettes unitaires guidées par GPS GMLRS, entrent en service ;
• que si des concepts s’appuyant exclusivement sur la puissance aérienne ont été avancés, ils ont été rejetés, comme la Halt Phase, destinée à lutter contre un assaut blindé sur un pays allié, dans la deuxième moitié des années 1990. Dans ce dernier cas, une combinaison de frappes aériennes (éventuellement directement depuis les États-Unis) et de lancement de missiles de croisière Tomahawk dotés de sous-¬munitions devait permettre de détruire plusieurs divisions mécanisées en quelques heures (7).
Par ailleurs, la nécessité de pouvoir générer une forte concentration de feux d’appui est susceptible de rester, au-delà de l’hypothèse retenue dans la Halt Phase, une nécessité. Le retour en grâce des conceptions de combat amphibies, la Forcible Entry américaine (et son éventuelle application au niveau de la NATO Response Force) par exemple, pourrait nécessiter un fort pouvoir de concentration des feux afin de faire face à toute résistance adverse une fois la tête de pont établie. L’opération « Cobra » reste ici exemplaire : fin juillet 1944, en dépit de la masse de manœuvre disponible, les alliés piétinent et engagent plus de 3 000 appareils et plus de 1 100 tubes d’artillerie en préparation d’une percée terrestre magistralement orchestrée. En dépit de lourdes pertes fratricides, la division Panzer Lehr est broyée le 25 juillet 1944, 50 % des pertes étant attribuées par le général commandant la division à la puissance aérienne, 30 % à l’artillerie et 20 % à d’autres armes. Plus tard dans la campagne, à Avranches ou à Falaise, la puissante combinaison des feux d’appui anéantira de nombreuses unités allemandes, la puissance aérienne prenant toutefois peu à peu le pas sur l’artillerie. Il est cependant vrai que l’opposition de la Luftwaffe était alors quasi inexistante. C’est une variable qui pourrait ne plus se reproduire à l’avenir, dans un cadre qui sera plus que probablement marqué par la prolifération des systèmes de défense aérienne avancée – tandis que les achats d’appareils avancés se raréfient ailleurs qu’en Europe (8). Indirectement, cette menace SAM revaloriserait l’attrait pour l’artillerie dans les frappes de saturation (9).
Renouveler les appuis par les drones ?
Reste cependant que les forces aériennes n’ont pas, non plus, dit leur dernier mot, que ce soit dans des opérations nécessitant des frappes ponctuelles ou généralisées, qu’elles soient ou non de précision. L’aviation de combat est fondamentalement coûteuse – aboutissant à une réduction du nombre de plates-¬formes –, mais son rapport coût/efficacité pourrait être revalorisé, y compris en close air support, la solution provenant alors de drones armés. Entre 2011 et 2018, plus de 370 MQ-9 pourraient équiper l’US Air Force – 47 étaient opérationnels en juin 2010 – pour moins d’un milliard de dollars, offrant une véritable capacité de frappe (2 bombes de 227 kg et 4 missiles Hellfire) dans des opérations régulières comme irrégulières (10). À côté de cette flotte, l’Army entend acheter un total de 132 MQ-1C Warrior pouvant emporter jusqu’à 4 missiles Hellfire. De facto, avec un coût unitaire tournant actuellement aux alentours de 10 millions de dollars, ce type de système se montre plus économique que des appareils de combat classiques – voire d’appareils dotés de turboprops (11) – et offre un degré de persistance sur le terrain qui leur est supérieur. Seul problème au regard des conceptions CAS actuelles, la famille Predator/Reaper n’est pas pour l’heure dotée d’un pod canon – un déficit qui pourrait sans trop de problèmes être résolu.
Par ailleurs, cette vision du drone armé comme vecteur de l’appui de précision (y compris lorsqu’une concentration massive est nécessaire) se heurte à une autre variable : elle n’est valable que dans un cas américain où les appuis ne manquent pourtant pas. Pour l’heure, seule la Grande-¬Bretagne a passé le cap du drone armé, l’Italie s’y intéressant également. Quant à la France, nombre de publications arguent depuis plus de quinze ans de la nécessité de drones MALE, mais, trop peu nombreux en plus de ne pas être armés – la pertinence de cet armement étant toujours discutée –, ils ne peuvent offrir un surcroît de puissance de feu. Dans pareilles conditions, on le comprendra, la conservation de l’artillerie est une nécessité face à l’hypothèse du besoin d’un fort volume de feu. Toutefois, dans les dix à quinze ans à venir et au regard des progrès rapides effectués dans la gestion des feux aériens, la question de la pertinence de l’artillerie de longue portée (il n’est pas ici question des mortiers) pourrait bien se poser.
Notes
(1) Où l’artillerie a pratiquement cessé d’exister : les M-109 de 155 mm ont été remplacés par une vingtaine de canons tractés de 105 mm.
(2) Ce qui renvoie à la question de l’emploi de systèmes comme SCARBEE en France ou, plus largement, d’achats plus ou moins forcés de ROVER, comme le démontrait Olivier Zajec dans DSI no 57, mars 2010.
(3) Troops In Contact.
(4) Vous pouvez retrouver cette vidéo sur notre site internet : http://www.dsi-presse.com/?p=1929
(5) Qu’il s’agisse de sous-munitions Skeet ou du missile Brimstone, tous deux destinés aux frappes contre des véhicules.
(6) Les obus BONUS, toutefois, ont été conçus dans l’optique de frappes contre des véhicules (deux sous-munitions à guidage terminal IR).
(7) À cette époque « d’âge d’or de la RMA », le concept avait rencontré une très vive opposition de la part de l’Army, qui y avait vu une menace pour son existence. Au demeurant, des arguments stratégiques plaidaient également pour un abandon du concept : possibilité que les cibles soient trop éloignées des côtes (ne permettant pas à la Navy d’intervenir) ou problématique du survol de territoires neutres par l’Air Force.
(8) Plus que d’accroissement de capacités, nombre de forces aériennes sont surtout engagées dans un renouvellement de leurs capacités.
(9) Si des obus sont susceptibles d’être interceptés par certains missiles, leur perte n’a aucune valeur politique comparativement à celle d’un appareil de combat à plus de 100 millions d’euros… et potentiellement celle de son pilote.
(10) « US Air Force – Le plan d’investissements à 30 ans », DSI, no 58, avril 2010.
(11) L’Air Force a ainsi finalement rejeté ce concept, les appareils se voyant dotés d’une série de systèmes (visualisation tête haute et viseurs de casque, sièges éjectables, cockpit « tout écran ») telle que leur coût explosait littéralement. Pratiquement, la préférence américaine pour des appareils de combat à haute performance a également joué dans la décision du Pentagone.
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about 2 months ago
Il ne faut pas oublier la météo par temps à plafond très bas pas d’avions pas de drones il ne reste plus que l ‘artillerie .La guerre se pratique part tout les temps .