Par Joseph Henrotin (1 – Cet article est initialement paru dans Les Cahiers du RMES, n°1, juillet 2004 – toute reproduction interdite)

 

 

Si l’histoire et les enseignements de l’opération Iraqi Freedom (OIF) restent largement à écrire(2), certains de ses épisodes nous permettent déjà de tirer un certains nombre de leçons et de perspectives révélatrices d’évolutions stratégiques latentes. En particulier, les travaux de J. Arquilla et D. Ronfeldt sur le swarming – une manœuvre convergente et synchronisée de forces initialement dispersées – montrent qu’une fois appliqué tactiquement, il a permit de participer à la progression des forces américaines dans le Sud irakien. Toutefois, une fois utilisé dans une optique opérative, le swarming offre des potentialités stratégiquement significatives. Ce fut le cas lors de l’opération Airborne Dragon, menée à partir du 2 mars 2003 lorsque 2.200 éléments de la 173rd Airborne Brigade américaine ont été parachutés au Kurdistan pour ensuite être appuyés par une Immediate Reaction Task-Force (IRTF) blindée.

 

Montée dans l’urgence consécutive au refus de la Turquie de laisser transiter des forces américaines – en l’occurrence la 4th Infantry Division – par son territoire, cette opération a été exemplaire dans sa planification comme dans ses résultats, bien qu’il faille d’emblée tempérer le triomphalisme américain quant à l’aspect décisif des opérations menées au Kurdistan. Là comme ailleurs en Irak, les forces américaines ont attaqué un adversaire certes combatif par moments, mais dégradé par les opérations aériennes, les feux d’artillerie et surtout, par douze ans d’embargo et de sous-investissements du pouvoir irakien dans les matériels comme dans les hommes (3). Pour autant, et c’est l’objet de cet article, l’expérience américaine dans le Nord de l’Irak est révélatrice de tendances importantes quant à un éloignement progressif des schémas manœuvriers traditionnels pour pleinement exploiter les potentialités offertes par le transport aérien comme par les systèmes C4ISR (Command – Control – Communications – Computers – Intelligence – Surveillance – Reconnaissance), notamment dans le cadre du concept d’enveloppement vertical.

 

Le swarming en tant que manœuvre lacunaire

 

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ans les années quatre-vingt-dix et dans la foulée des travaux des Toffler sur la « Troisième Vague »(4) plus que ceux de Lind et des théoriciens des « guerres de quatrième génération » (5), John Arquilla et David Ronfeldt travaillaient dans le cadre de la RAND Corporation sur les cadres conflictuels futurs. Il en résulta plusieurs ouvrages intellectuellement stimulants mais rapidement critiqués pour leur centrage excessif sur la technologie et sur les Information Operations. En particulier, ils allaient examiner les notions de réseau appliquées à la stratégie militaire (Cyberwar) (6) et à l’évolution plus générale des formes de conflictualités au niveau sociétal (Netwar) (7). Dans les deux cas, il transparaissait que la conduite de conflits dépendrait de plus en plus systématiquement de l’information et d’une migration de la puissance vers des acteurs non-étatiques où la conduite et les résultats des opérations dépendrait plus largement de l’information au sens large. Dans les deux cas, la disparition des hiérarchies au profit de formes organisationnelles réticulées aboutissait, selon les auteurs, à un changement non seulement de la conduite de la guerre, mais aussi et de façon plus discutable, de sa nature.

 

Les origines du concept

 

Dans cette optique, Arquilla et Ronfeldt sont parmis les plus fervents tenants de la Revolution in Military Affairs (RMA) dans les années quatre-vingt-dix, mais ils adopteront à son égard une attitude plus prudente que celle que la plupart des observateurs critiques de la RMA veulent bien leur prêter. En fait, les deux auteurs constataient qu’après la guerre froide, les Etats-Unis pourraient se retrouver dans des conflits où « de curieuses combinaisons d’éléments prémodernes et postmodernes vont apparaître au travers d’idéologies, d’objectifs, de doctrines et d’organisations antagonistes » (8) et où des formes d’organisation réseau-centrées se départissant largement des contraintes territoriales seraient dominantes. Partant de cet environnement, ils ne conceptualisaient pas tant le combat que son déploiement, sa cinématique. Certes, ils sont très attentifs aux nouvelles conceptions qui émergeront dans la décennie et qu’ils citent assez abondamment, mais ils se focaliseront essentiellement sur les aspects organisationnels des forces armées.

 

Aussi, contre leurs détracteurs, ils arguaient que la netwar sociétale et que la cyberwar stratégique n’étaient pas uniquement subordonnées à l’émergence de l’informatique mais plus spécifiquement à ses conséquences sociales et, dans le domaine militaire, sur la possibilité de rompre les lignes de communications adverses comme on rompt les mailles d’un filet. Revalorisant de la sorte le principe d’interdiction en l’appliquant aux réseaux, ils permettaient à un analyste comme Sean Edwards de montrer ainsi la permanence historique du swarming (9). Précédemment, Arquilla et Ronfeldt s’étaient appuyés sur l’exemple des hordes mongoles du XIIIème siècles presque toujours surpassées en nombre par leurs adversaires mais dont la clé du succès relève selon les deux auteurs de la domination absolue de l’information sur le champs de bataille. De même, le Blitzkrieg visait à casser les communications et le contrôle adverses, reconnus comme des objectifs tactiques et stratégiques. Rappelant que Guderian avait commencé sa carrière en tant qu’officier des transmissions, ils montrent que l’utilisation de radios dans les chars a été un multiplicateur de force permettant de concentrer les feux sur le même objectif avant d’être redirigés vers un nouveau, les chars de commandement étant prioritairement traités (10).

 

La conception stratégique du swarming

 

De façon assez intéressante, les auteurs considèrent la cyberwar comme une rupture conceptuelle, mais ils peinent à reconfigurer conceptuellement la stratégie, de sorte que la reformulation de l’art de la guerre qu’ils invoquent n’apparaît que très superficiellement et constitue plus une attention portée à l’organisation de l’adversaire plutôt qu’à ses motivations. Ce faisant, les deux auteurs impactaient la rigueur de la stratégie en tant que corpus conceptuel mais, d’une façon assez intéressante, renouvelaient sans le savoir une organique – l’art de la structuration des forces – dont H. Coutau-Bégarie soulignait qu’elle avait été largement oubliée et que, paradoxalement, la nécessaire intégration stratégique de la technologie revalorise (11). En effet, Arquilla et Ronfeldt nous proposent donc une vision objective plus que réactive, se passant de l’adversaire au travers d’une vision qui tend à la réduction du volume des destructions. Il tendent ainsi au sunzisme et à l’action indirecte, sous-tendant un formatage de forces ramassée. Corrélativement, les auteurs veulent sortir de l’attrition, considérée comme le modèle historiquement dominant pour en arriver vers la manœuvre, sans pour autant qu’ils ne là nomment expressément.

 

Dans le magma des publications sur l’information qui a suivi la perception d’une RMA, Arquilla et Ronfeldt se sont toutefois distingués en exploitant au profit des forces américaines leur analyse de la cyberwar et de la netwar. Ainsi, dépassant le consensus sur la numérisation des forces US observé chez les tenants de la RMA, ils allaient notamment s’appuyer sur les travaux de M. Libicki. Pour ce dernier, l’expérience de Desert Storm a révélé une pop up warfare où « les moyens de la guerre sont calmes ou cachés jusqu’à ce qu’ils soient révélés et qu’ils soient engagés » (12). Dans cette optique, les forces ne peuvent que multiplier les senseurs de façon à ce que toutes les menaces puissent être traquées et ciblées. Mais si Libicki voit alors comme conséquence logique une fire-ant warfare  envisageant « a battlefield dominated by scads of sensors, emitters and microprojectiles » (13) dans une optique plus conforme à une RMA technologiquement centrée, Arquilla et Ronfeldt envisagent le swarming sous un angle plus classique. 

 

Fondamentalement, le swarming est une modalité de progression dans le combat : sur base de moyens de combat initialement dispersés mais bénéficiant d’un maillage C4ISR, l’attaque des cibles aux plans tactiques et opératifs s’opère par une concentration des feux d’appui et des forces avant que, le cas échéant, ces dernières puissent ensuite se disperser à nouveau. Ainsi, s’il vise ultimement à une concentration des feux qui n’a stratégiquement rien de bien nouveau, le swarming est surtout une combinaison entre dispersion et concentration, montrant la recherche d’un combat :

 

-          Fluide, car il alternerait cumulativement les opérations menées plutôt que séquentiellement dans un modèle d’attrition. Les feux d’appui combinés à des frappes de missiles de croisière seraient ainsi redirigés successivement vers de nouveaux objectifs tout en conservant eux-même leur mobilité ;

 

-          Parallèle, au sens donné en stratégie aérienne par Deptula et s’appuyant massivement sur une économie des forces que l’emploi de munitions guidées de précision renforce, et, in fine ;

 

-          Pulsant continuellement le feu et les forces sur un objectif qui sera plus contrôlé que dominé.   

 

En ce sens, le swarming cherche un équilibre entre l’offensive et la défensive – ce qui le rend congruent avec la recherche du minimum de pertes amies -, mais ce faisant, il n’implique qu’un contrôle transitoire du terrain, de sorte que s’il est bien une forme de manœuvre, elle ne reste que lacunaire. Mieux encore, le swarming se départit des lignes d’opérations et envisage sereinement la possibilité d’un encerclement des forces amies par les forces adverses dans la mesure où les feux d’appuis couplé à la puissance de feu propre aux forces déployées doivent permettre le dégagement de corridors sécurisés. Les Sud-africains opérant en Angola avaient ainsi mis cette pratique de la « boule de feu » en œuvre avec un certain succès (14). De ces différents points de vue, le swarming ne saurait être une doctrine (à la portée plus large) et ne constitue au mieux qu’une tactique. Toutefois, elle est fractale dans la mesure où son principe peut être appliqué tactiquement comme opérativement, suivant une progression des forces au sol ou par voie aérienne.

 

Une seconde génération de swarming

 

Si cette tendance au contrôle lacunaire était soulignée par V. Desportes, qui la replaçait dans le cadre d’un rapport spécifique à la géographie et au sol du substrat culturel américain (15), la mise en pratique de telles attaques ne convient pas systématiquement aux environnements stratégiques rencontrés. C’est particulièrement le cas dans des opérations préventives où des bases géographiques stables et sûres doivent permettre la progression des forces. Toutefois, la disposition d’une avance technologique peut permettre de se passer de lignes de communications. Aussi, à une première génération de swarming à laquelle pouvait être rattachés le Blitzkrieg ou les tactiques de hordes mongoles émerge une deuxième génération, utilisant les potentialités de la manœuvre tridimensionnelle dans la profondeur par la voie aérienne.

 

Market Garden (Arnhem, 1944) en a été un exemple à la fois majeur et tragique. Opération de large amplitude, elle ne rejoint toutefois que partiellement les critères du swarming, en particulier du point de vue du tempo des opérations, que les auteurs envisagent comme très élevé. Aussi, des formes plus radicales ont pu être observées en Algérie puis au Vietnam lors d’opérations contre-insurrectionnelles. L’hélicoptère comme les opérations combinées avec l’aviation et éventuellement l’artillerie y étaient centrales. Durant Desert Storm, l’assaut de la Forward Operating Base (FOB) Cobra à 110 miles en territoire irakien par la 101st Air Assault avait permis d’insérer deux brigades, accélérant la progression dans l’enveloppement par le flanc gauche des forces irakiennes, en collaboration avec la 6ème Division Légère Blindée française. Si l’opération a été un succès complet, plusieurs auteurs rappellent que le gros des forces irakiennes étaient massées au Koweït ou dans le Sud irakien et que la menace que représentaient les forces en place sur Cobra n’était guère importante. Pour autant, la mise en œuvre de 300 hélicoptères a été un succès total qui a fortement élargit la capacité de manœuvre et de protection du gros des forces alliées, opérant plus au sud.

 

A cette époque, le Pentagone disposait d’une série d’études menées durant la guerre froide sur la mobilité des forces US. Elles constataient que les capacités de projection  inter- et intra-théâtre étaient largement insuffisantes. Au manque de capacité de projection stratégique exemplifié par l’échec de l’exercice Nifty Nugget (16) s’ajoutait la charge insuffisante du C-130 pour le transport des blindés les plus lourds. Aussi, la conception du C-17 avait-elle été orientée vers un appareil à grande capacité d’emport, capable d’utiliser des pistes relativement peu préparées, permettant ainsi de se passer des trop rares pistes capables d’accueillir, par exemple, un C-5 Galaxy. Conséquemment, la traditionnelle distinction entre les formes de projection inter- et intra-théâtre se brouillaient, permettant d’envisager une projection des forces amies au plus près des zones de crise, accélérant le tempo des opérations. Toutefois, cet élargissement de la liberté de manœuvre offert aux planificateurs ne résolvait pas l’ensemble des contingences stratégiques auxquelles les Etats-Unis pouvaient être confrontés et que la guerre de 2003 allait démontrer.

 

Airborne dragon : la dynamique d’une action opérative   

 

L

a préparation d’Iraqi Freedom était soumise à des contingences politiques importantes. A l’évolution des relations avec l’Arabie saoudite s’ajoutait l’incertitude de l’appui jordanien aux forces coalisées et un contexte politique turc délicat, limitant a priori au Koweït les points d’entrée des forces US sur le territoire irakien. Or, selon la planification initialement adoptée, la 4th Infantry Division devait entrer en Irak et prendre Bagdad en contournant toute autre ville et ce, directement depuis le territoire turc.

 

Des contraintes politiques majeures

 

Dans cette optique, des membres américains du génie auraient participé dès août 2002 au renforcement de pistes dans le Kurdistan irakien (17), à l’abri de la couverture aérienne prodiguée par l’opération Northern Watch mais aussi de la présence reconnue par les Etats-Unis de quelques membres des forces spéciales dans le Nord, jusqu’à 200 selon les estimations. Pratiquement cependant, l’autorisation du passage de la 4th ID a systématiquement été reportée par Ankara alors que le débarquement de matériels dans le port d’Iskanderun avait été autorisé et que 2.200 membres de la 1st Infantry Division devaient préparer les bases de la 4th ID (18). Les élections du 3 novembre 2002 autant que les 80% d’opposition de la population turque à une éventuelle guerre ont représenté une contrainte majeure sur le gouvernement turc, au point que Paul Wolfowitz, le Secrétaire adjoint à la Défense ait fait le déplacement le 3 décembre pour convaincre le nouveau gouvernement. En fait, la possibilité d’utiliser tant le territoire turc que ses bases aériennes ont été l’objet d’une incessante série de négociations, donnant lieu à des accords quasi-immédiatement remis en question (19).

 

In fine, le 21 mars, alors que la guerre était déjà engagée, le gouvernement turc parviendra au compromis d’un refus de l’usage du sol (bases aériennes comprises) contre l’ouverture de l’espace aérien. La capacité des forces américaines à pouvoir effectivement disposer de plusieurs points d’entrée sur le territoire irakien était donc fortement compromise. Or, selon le général Wallace, le but recherché par les forces US était de pouvoir conserver un effet de surprise si des opérations venaient à éclater (20). Les troupes initialement déployées sur le théâtre d’opérations étaient stationnées au Koweït et au Qatar, mais seul le port de Ash Shu’abyah était en mesure d’accueillir des navires de transports qui devaient souvent rester au mouillage avant de pouvoir débarquer leur matériel (21). Le général Wallace, commandant le Vème Corps, déclarait alors que « nous avons eu raison de caractériser la lutte pour venir ici comme une part critique de l’équation. Le fait que nous n’avions qu’un seul aéroport et un seul port pour faire passer toute notre formation a certainement été un facteur limitatif dans nos opérations » (22). De facto, selon W. Arkin, la version initiale du plan américain exigeait la disposition de 10 aéroports et 6 ports de mer (23), de telle sorte que la gestion de la logistique de déploiement d’Iraqi Freedom a non seulement constitué une prouesse, mais qu’elle a aussi été un goulot d’étranglement extraordinairement vulnérable à des frappes que les Américains semblaient considérer comme étant crédibles

 

La mise en place Airborne Dragon

 

Pratiquement et devant les atermoiements turcs, Airborne Dragon avait été planifiée depuis le Qatar aux premiers jours de mars (24), à la suite d’une collaboration entre le commandement central (CENCTOM) et le commandement européen (EUCOM) dont dépendaient les forces qui allaient être employées. A ce stade, l’objectif recherché, à défaut d’engager une invasion de l’Irak par le Nord, était d’accélérer la chute du régime en lui déniant toute possibilité de disposer d’une profondeur stratégique sur laquelle il aurait pu se baser pour mener un combat de retardement. Dans le même temps, les forces déployées devaient pouvoir sécuriser les installations pétrolières de Kirkouk et prévenir d’éventuelles représailles irakiennes sur la population kurde. Pour ce faire, il semble que l’utilisation de troupes aéroportées ait été directement envisagée. Toutefois, la 82nd Airborne était alors basée au Koweït, de sorte que l’utilisation de la 173ème Brigade aéroportée ait été rapidement évoquée. Unité intégrée au dispositif Sud de l’OTAN et basée à Vicenza (Italie), elle pouvait être activée endéans les 96 heures.

 

Pratiquement, à partir du 26 mars, 1.000 éléments de la 173ème brigade seront parachutés sur l’aérodrome de Bashur par 17 C-17, rejoints dans les jours suivants par 1.200 autres combattants. Au total, le déploiement des troupes et de leurs impedimenta durera 96 heures et nécessitera 62 sorties de C-17 au départ d’Aviano, la courte durée de vol (quatre heures et demie) ne nécessitant pas de ravitaillement en vol. Très rapidement, les troupes allaient sécuriser la zone de poser et ses environs immédiats et entamer des reconnaissances offensives tout en prenant contact avec des Peshmargas kurdes dont la phase préparatoire de la guerre avait permis de s’assurer la loyauté. 

 

Par ailleurs, la 173ème Brigade a été appuyé par une Immediate Response Task Force (IRTF) comprenant 5 chars M-1, 5 véhicules de combat M-2 et une compagnie sur M-113, eux aussi aéroportés et soutenus par des mortiers (25). Appartenant à la 1st Infantry Division (Mechanized) basée en Allemagne, ces éléments, connus sous le nom de TF 1-63 comptaient un total de 400 véhicules. Si la prouesse logistique mérite d’être soulignée – il s’agissait aussi de reconvertir la base d’Aviano en plate-forme de projection de forces – elle montre aussi des vulnérabilités potentielles. Ainsi, les calculs menés démontraient que la TF 1-63 nécessitait 37.800 litres de carburant par jour et impliquerait une suite logistique importante. Celle-ci a été directement conduite depuis l’Allemagne et a été en bonne partie transportée par voie aérienne. C’est ainsi que pour le seul mois de mai 2003, cette logistique a nécessité 150 sorties de C-17 et 30 autres de C-130 (26).

 

Combat couplé

 

En matière de carburant, les forces sur place ont pu bénéficier dans un premier temps de la capacité d’emport propre au C-17, conçu pour effectuer des transferts depuis ses réservoirs ailaires vers des citernes qui, remplies, se rompraient du fait de la pression durant le transport. Toutefois, la suite des opérations a nécessité le recours à des distributeurs locaux. Mais plus largement, c’est aussi l’appui des forces kurdes locales qui a permis la réussite de l’opération. En effet, si les forces américaines disposaient d’une puissance de feu d’autant plus impressionnante qu’elle bénéficiait des aviations embarquées en Méditerranée et dans le Golfe Persique, de même que l’appui des B-52 basés à Fairford (Grande-Bretagne), le terrain avait été préalablement formé.

 

L’opération Northern Watch avait ainsi interdit le survol du Nord irakien durant douze années et les partis kurdes avaient peu à peu tissé un maillage politique qui avait affaiblit la légitimité de Bagdad dans la future zone d’opération de la 173ème Brigade. Si l’histoire de ces contacts et la façon dont ils ont influencé la conduite des opérations, au même titre que les tactiques de pots-de-vins utilisés pour soudoyer des officiers irakiens (27) restent largement à écrire, on peut largement estimer qu’ils ont été décisifs dans la conduite des opérations. Ainsi, si les Américains revendiquent la dislocation rapide de plusieurs grandes unités irakiennes au 10 avril 2003, il ne semble pas qu’elle ait été due à des affrontements directs contre des unités largement sous-équipées, manquant de cohérence et dont l’entraînement et la motivation des personnels était plus que douteux. La rapidité des opérations dans le Nord est plutôt due à un long travail de sape mené avant le conflit à proprement parler par les Kurdes et ensuite exploité par l’intermédiaire d’un combat couplé entre Américains et Peshmergas. Aussi, un des enseignements majeurs de l’opération est que le swarming ne s’opère pas dans un environnement stratégique vierge.

 

Plusieurs auteurs soulignent ainsi que l’efficacité des opérations aériennes a permis de réduire l’opérationnalité des forces irakiennes, y compris dans le Nord. Dans le même temps, les éléments de la 4th ID déjà débarqués en Turquie de même que les forces turques elles-mêmes – dont l’éventuelle intervention est restée une inconnue très tard dans le conflit – ont contribué à la fixation des divisions irakiennes dans le Nord, réduisant la pression sur les forces US opérant dans le Sud (28). Si plusieurs rapports font état de ce que Bagdad y avait stationné 13 divisions, la réalité doit sans doute être relativisée, en raison du niveau des équipements disponibles et d’une organisation à la soviétique dans laquelle la division est plus légère que ses équivalents européens ou américains.

 

Toujours dans la même optique, les Etats-Unis ont pu directement compter sur les combattants kurdes de l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK) et du Parti Démocratique du Kurdistan (PDK), notamment au terme d’un combat de deux heures pour la prise de la base de Biareh du groupe Ansar-Al-Islam, le 29 mars (29). Au cours de cette opération, 6.000 Peshmergas encadrés par 400 membres des forces spéciales US affronteront 2.200 islamistes. Si les forces américaines ont été très discrètes sur la nature des opérations menées avec les Peshmergas, elles ont manifestement été menées en tenant compte des enseignements de la campagne afghane. A titre d’exemple, une opération menée le 4 avril à Khazir par 40 Peshmergas était encadrée par quatre membres des forces spéciales US et appuyée par l’aviation (30). Chaque groupe de 400 Kurdes semble ainsi avoir été encadré par deux membres des forces spéciales et un Combat Control Team de l’US Air Force, en charge de la direction des forces aériennes (Forward Air Control – FAC) (31). Si peu d’informations ont été diffusées sur le sujet, les forces kurdes et américaines n’ont manifestement pas développé d’axes de progression privilégiés, utilisant la tactique de raids menés tous-azimuths dans une optique de swarming, outre la conduite des opérations sur les villes de Mossoul et Kirkouk (prise le 11 avril).

 

Pratiquement, les opérations ont aussi démontré une division des tâches entre les membres des forces spéciales, plus spécifiquement engagés dans des opérations offensives, et les troupes de la 173ème, affectées aux missions de sécurisation, en particulier des installations pétrolières (32). Les forces spéciales, en plus de leur mission d’encadrement des Kurdes et des fonctions FAC, mèneront aussi des raids en direction du Sud, vers Tikrit, ainsi que vers l’Ouest, vers Hadithah et en direction des forces américano-britanniques venues de Jordanie. Là aussi, une combinatoire de tactiques de swarming et de raids avait permis la prise rapide des aérodromes H-2 et H-3 sur lesquels les Britanniques déploieront des appareils Harrier à atterrissage et décollage vertical/court.

 

Un swarming partiel

 

Si l’analogie entre les opérations au Kurdistan et de l’Afghanistan est importante, il semble aussi qu’Airborne Dragon n’ait permis d’appliquer que de façon partielle les leçons opérationnelles d’Enduring Freedom (33). Dans cette optique, elle ne fait que préfigurer des potentialités offertes aux forces américaines. Tactiquement parlant, elle a certes démontré l’efficacité de la combinaison entre forces terrestres kurdes et américaines et les forces aériennes. Toutefois, face à un adversaire dégradé, en nombre inférieur et ne bénéficiant pas du soutien de la population locale, le combat n’a guère qu’une valeur d’indication générale. Opérativement, Airborne Dragon a eu quelques avantages non négligeables :

 

-          conjoncturellement parlant, l’opération a permis de divertir les opinions publiques et les médias du ralentissement du gros des forces dans le Sud, avant que celles-ci n’effectuent une percée rapide vers Bagdad ;

 

-          plus largement, conjuguée avec la possibilité de disposer de troupes sur le territoire turc, l’opération a permis de fixer un certain nombre d’unités irakiennes majeures qui auraient pu accroître la pression défensive autour de Bagdad et retarder la fin des opérations de combat majeures ;

 

-          elle a autorisé, en permettant le démentiellement des bases du groupe islamiste Ansar-Al-Islam, de respecter un des objectifs stratégiques assignés à Iraqi Freedom

 

Toutefois, elle ne constitue qu’une préfiguration partielle de ce que peut être un swarming de niveau opératif. S’il a été pratiqué tactiquement avec succès, l’application du concept montre qu’il ne peut se départir de la spécificité de l’environnement dans lequel il sera effectivement implémenté. La nécessité de toujours s’appuyer sur des forces amies disponibles sur le terrain reste de ce point de vue une constante qui peut limiter la liberté de manœuvre des forces le pratiquant et nécessitant un travail politique et de renseignement adéquat. A ce stade, si les forces américaines peuvent s’appuyer sur leurs technologies (notamment au travers des télécommunications ou des désignateurs lasers), ces dernières ne sont pas intangibles.

 

L’apparition de brouilleurs GPS, les difficultés rencontrées dans les communications ou la désignation laser en combat urbain n’en sont que quelques exemples(34). C’est ainsi que si une utilisation du swarming permet d’élargir la liberté de manœuvre des forces l’utilisant en leur permettant potentiellement de se passer de lignes de communications terrestres, elle restreint cette même liberté en contrevenant au principe de sûreté, cette fois appliqué aux domaines logistiques et technologiques (35). En effet, même dans des opérations contre-insurectionnelles où le swarming trouve un terrain d’application fertile, l’expérience a montré, notamment en Macédoine et au Kosovo, que des systèmes de haute-technologie pouvaient être déployés par les belligérants.

 

Ouvertures conceptuelles

 

A

u final, la coopération entre les forces disponibles sur le terrain et les forces américaines reste largement à conceptualiser en tant qu’objet stratégique. Or, plusieurs avancées conceptuelles en ce domaines ont été faites. D’une part dans le cadre d’un combat couplé dont Airborne Dragon a constitué, après l’Afghanistan, une nouvelle illustration et d’autre part, dans le sens d’une radicalisation du concept de swarming au travers de ceux d’enveloppement vertical et de la radicalisation de ce dernier dans la recherche d’une autonomie géographique totale.  

Penser le combat couplé

 

Malgré son utilisation depuis le 11 septembre, on a peu exploré conceptuellement le combat couplé. Il existe certes des efforts en ce sens, comme une anthologie du combat couplé (compounded warfare (36)) parue dans la foulée de l’Operation Enduring Freedom (OEF) en Afghanistan et aux Philippines. La guerre couplée y est définie comme, « l’utilisation simultanée d’une force principale et de forces de guérillas contre un ennemi » (37). De façon assez intéressante, elle se rapproche de la rationalité sous-tendant le swarming, notamment lorsque T..M. Huber indique qu’elle permet d’accroître la pression militaire en combinant « à la fois des forces conventionnelles (concentrées) et non-conventionnelles (dispersées) dans le même temps » (38). Dans cette optique, on attend d’une telle vision une présence accrue sur le terrain, permettant son meilleur contrôle, voire, suivant la rhétorique en vogue, sa domination. C’est une donnée que la RMA et la transformation qu’elle a engendré néglige car la technologisation des forces impose la réduction des effectifs de première ligne (39).

 

Par ailleurs, la disposition de forces alliées sur le terrain augmente la capacité de recueil de renseignements d’origine humaine, qui offrent alors une compensation à des forces US dont la capacité d’immersion culturelle a été critiquée à plusieurs reprises. C’est ainsi que si des logiciels initiallement développés dans le cadre des forces de police ont été utiles à la capture de Saddam Hussein, c’est d’abord par un travail de corrélation et de connaissance des acteurs qu’il l’a effectivement été. Ainsi, le Lieutenant Santana et le Caporal Engtsrom, qui seront à l’origine de la capture du Raïs, soulignaient que « Nous avons appris beaucoup de choses sur l’armée irakienne, sa structure, son histoire et sa culture tribale avant de venir ici, mais ce n’est qu’en commençant à travailler sur le diagramme (un tableau listant les liens entre S. Hussein et les membres de sa famille) que nous avons vraiment compris. L’extension et la profondeur avec lesquelles les tribus étaient entremêlées et intégrées se situaient au-delà de nos attentes, et nous ont franchement choqués » (40).

 

Modules doctrinaux

 

Conceptuellement parlant, ces opérations ne sont pas véritablement intégrées dans les corpus doctrinaux américains. Ainsi, si le FM-93.3, The army in theater operations (41) permettait de définir ce qui allait devenir la percée dans le Sud, il ne prend guère en compte les options offertes par le combat couplé (42). Pourtant, contrairement au swarming, les implications politiques recouvertes par les opérations couplées ont une portée dépassant nettement les cadres tactiques ou opératifs. Pour autant, elles ne représentent en soi qu’un module doctrinal, dans la mesure où elles ne sont pas incompatibles, par exemple, avec les Rapid Decisive Operations (RDO) au niveau interarmes ni, a fortiori, avec la projection de ces dernières au niveau de l’Army. Au final, de tels modules doctrinaux viennent s’agréger à des concepts érigés en doctrine, lesquels fluctuent alors suivant les contingences stratégiques rencontrées. Ainsi, Huber soulignait que la guerre couplée « est décisive quand elle est fortifiée » (43).

 

Pour l’auteur, qui cherche à maximiser la protection des forces, les opérations couplées créent cependant des vulnérabilités du fait de leur concentration des forces principales. La « fortification » (dans le sens du renforcement) « se réfère à cette circonstance où la force principale et les forces de guérillas sont perpétuellement protégées » (44),  intervient alors en fonction de deux paramètres principaux, partiellement en rupture avec la vision proposée par le swarming : une zone de déploiement sûre et un allié puissant. Toutefois, si ces conditions ne sont et ne seront plus que probablement pas systématiquement disponibles, la capacité qu’ont des forces conventionnelles et non-conventionnelles à se renforcer mutuellement en fonction de leurs spécificités offre des opportunités tactiques importantes en fournissant des force d’éclairage assurant une couverture des forces plus lourdes, par exemple.

 

Au-delà toutefois, les forces américaines engageant des opérations couplées pourraient avoir à faire face à des adversaires bien plus déterminés et bien mieux équipés que ceux rencontrés dans le cadre d’Airborne Dragon. Il est ainsi possible d’adjoindre des modules doctrinaux à ceux précédemment observés afin d’adapter le plus pertinemment possible les opérations menées. Dans ce contexte, la structure même de la stratégie pourrait en être modifiée. A la traditionnelle et déjà contestée hiérarchisation des conceptions politiques, stratégiques, opératives et tactiques (45) répondrait une mise en réseau des conceptions tactico-doctrinales en modules interchangeables suivant les contingences tactiques/stratégiques. C’est notamment le cas dans un contexte riche en innovations technologiques et le développement des capacités de projections américaines le montrent parfaitement.

 

Le concept d’enveloppement vertical

 

C’est ainsi qu’une interprétation plus radicale du swarming pourrait aboutir à la projection tactique d’unités mécanisées entières, se départissant alors complètement des contraintes afférentes aux lignes de communications. Dans le contexte de la RMA, les grandes unités avaient en effet été rapidement condamnées au profit de forces plus légères, qui abandonneraient la chenille au profit de la roue. Toutefois, la récente expérience irakienne montre aussi l’utilité de systèmes d’armes plus lourds, capables d’encaisser les nombreuses attaques de la part de systèmes proliférants, tels que les RPG. Dans un tel contexte et alors que le programme du Future Combat System (FCS) prend du retard (46) mais que se mettent en place les Interim Brigade Combat Teams (IBCT) équipées des différentes versions du véhicule 8×8 Stryker, la possibilité d’aéroporter des unités entières se fait jour.

 

On peut alors imaginer une capacité à déposer une force de combat respectable au cœur du dispositif adverse, une idée partiellement reprise dans le brillant breaking the phalanx du colonel MacGregor (47). Dans cette optique, le général T. Fields n’hésite pas à dire que le concept pourrait être au 21ème siècle ce que le char de bataille l’aurait été pour le 20ème. (48) Si les hélicoptères de combat peuvent mener des missions d’interdiction dans la profondeur adverse, des unités au sol permettraient d’assurer un contrôle effectif du terrain, particulièrement dans le cadre de missions de contre-guérilla ou de contre-terrorisme et, plus classiquement, dans l’attaque de forces adverses du deuxième échelon. Le concept avait été initialement proposé dans le cadre de l’Army After-Next, une étude prospective à l’horizon 2025 menée à la demande du Training And Doctrine Command (TRADOC). Il y apparaissait que l’insertion de forces de hautes technologies était conceptuellement faisable, bien que l’étude d’exploration à ce propos confiée à la RAND Corp. n’ait pris en compte qu’un seul scénario (49) (plus de 1.500 engins adverses dont 200 hélicoptères dans un environnement de haute densité antiaérienne).

 

Dans la foulée, la RAND conduisait une autre étude sur la faisabilité technique d’un tel enveloppement vertical (50). Boeing proposait ainsi l’Advanced Theater Transport (ATT) alors que Bell proposait un convertible lourd. Si ces projets n’en sont actuellement qu’au stade des études faisabilité, les expériences acquises au travers des tests opérationnels du V-22 Osprey comme l’expérience de la Brigade Stryker actuellement déployée en Irak – dont certains observateurs avaient souligné les insuffisances techniques comme tactique – pourraient avoir des impacts majeurs sur la poursuite du développement de l’enveloppement vertical. Si celui-ci dépend certes de la définition finale du FCS comme d’une poursuite des études sur le sujet – y compris d’une étude approfondie sur la conduite d’Airborne Dragon – il pourra aussi tirer parti de l’expérience des Marines, à l’origine du concept même d’enveloppement vertical.

 

Se passer d’une assise territoriale dans la conduite des interventions

 

Ces derniers bénéficient d’une expérience considérable, y compris lorsqu’ils n’ont pas été déployés depuis leurs navires mais depuis des bases au sol, à l’instar des actions menées en Afghanistan (la mise en place et l’utilisation du Camp Rhino) comme en Irak depuis la Jordanie ou l’Italie et l’Allemagne. A ce stade, ce n’est sans doute pas un hasard si les études américaines mettent en évidence la nécessité que les futurs appareils à décollage vertical puissent opérer depuis des navires. Ultimement en effet, la rationalité sous-tendue par le swarming comme par l’enveloppement vertical tend à une évacuation de la contrainte géographique au profit d’une liberté de manœuvre maximale et ce, malgré les contraintes de dépendance technologique que son gain induit.   

 

Permettant de se passer de bases terrestres, les concepts actuellement développés permettent de tendre à une autonomie totale que les Américains ne pourront cependant jamais complètement atteindre. Durant la campagne afghane, le porte-avions Kitty Hawk avait ainsi été utilisé comme base pour forces spéciales (Afloat Forward Staging Base). De même, le développement du concept de Sea Basing au sein de l’US Navy, dans le cadre plus large du concept Sea Power 21, tend naturellement vers cet objectif (51) et ce, malgré ses problèmes de définition (52). Dans la même optique, les travaux sur les concepts de Mobile Operating Base (MOB) ou de Sea base – une combinaison de cargo roll-on/roll-off et de porte-aéronef léger – n’ont pas été complètement évacués et cherchent la disposition de bases en mer capables d’offrir des ponts d’envol aptes à entrer dans le cadre d’un enveloppement vertical.

 

Les RDO, les variantes du swarming comme l’enveloppement vertical avec ou sans base territoriale imposent la mobilité. Mais alors qu’elle entre traditionnellement en compétition avec le choc et le feu, tous ces éléments semblent désormais animer la vision doctrinale américaine sur un même pied, alors que pour H. Coutau-Bégarie, le « problème central, tant de la stratégie que de la tactique, a toujours été de trouver la meilleure combinaison possible entre ces trois modalités fondamentales, dont chacune n’a longtemps pu être développé qu’au détriment de l’autre » (53). Si, de ce point de vue, les auteurs travaillant à ces concepts font évoluer la stratégie, au moins en explorant leurs faisabilités, ils tendent peut-être à sous-estimer la nature de conflits qu’ils sont prompts à envisager comme ayant radicalement changé.

 

Conclusion : la recherche de l’autonomie géographique

 

E

n effet, le développement de tels concepts présente le désavantage de transformer le stratégiste en gestionnaire de la stratégie des moyens. En tant que tels, les auteurs travaillant sur de tels sujets exploitent alors des corpus stratégiques qu’ils élargissent par l’intermédiaire technologique, en oubliant parfois autant la nature des adversaires qu’ils rencontreront que des contingences politiques qui restent déterminantes en intervention. Il y a là l’oubli de pans entiers de la réflexion clausewitzienne que plusieurs auteurs, dont V. Desportes, soulignaient, mais il y a peut-être aussi une sous-estimation des concepts plus opérationnels laissés par le Prussien.

 

Les notions de friction et de brouillard, que l’enthousiasme pour la mise en réseau/digitalisation des forces – et que la pratique de l’OIF a justement contribué à amender – sont rarement prises en compte dans ces études. Pourtant, comme le font eux-mêmes remarquer Arquilla et Ronfeldt, la clé du swarming est la capacité des forces à être pulsées durablement sur les objectifs (sustainable pulse) (54). Certes, les auteurs ne se ménagent pas conceptuellement et se posent effectivement la question de l’efficacité de leur modèle face à des frictions. Mais ils les contrent technologiquement (par l’abondance à bon marché des nouvelles technologies) mais non conceptuellement.

 

Par ailleurs, leur assise sur des exemples historiques n’est pas véritablement suivie d’une théorisation stratégique en bonne et due forme, faisant de leurs recherches des documents plus exploratoires qu’opératoires. La présentation d’exemples suivant immédiatement l’énonciation du concept ou du sous-concept défendu sert certes à démontrer la validité de ce dernier, mais au passage, les auteurs évitent de montrer les nécessaires nuances et recadrages préalables à une véritable exploitation des expériences citées. 

 

Au-delà et in fine, toute exploration conceptuelle se heurte à des facteurs culturels et bureaucratiques. La bataille entre l’Office of Force Transformation de l’amiral Cebrowski et l’US Army pour s’assurer des services d’un colonel MacGregor prompt à prôner l’aéromobilité d’unités plus légères en est exemplaire (55). De même, si Arquilla et Ronfeldt marquent indubitablement de leur empreinte la foule des publications sur la RMA, les aspects supérieurs de leur pensée ne semblent pas être intégralement compris dans la conduite des opérations américaines postérieures au 11 septembre, qui privilégierait les aspects plus opérationnels. L’innovation conceptuelle dispose ainsi de limites propres qui pourraient l’invalider avant même toute réfutation d’ordre méthodologique, conceptuelle, technologique et financière. Dans l’exploitation d’une expérience stratégique aussi brillante qu’Airborne Dragon, rien ne serait pire.

 


(1) Docteur en sciences politiques, chargé de recherche, CAPR et Institut de Stratégie et des Conflits, membre du RMES (www.rmes.be). Cet article est initialement paru dans Les Cahiers du RMES, n°1, juillet 2004.

(2) Le Réseau Multidisciplinaire en Etudes Stratégiques (www.rmes.be) est toutefois l’auteur de Iraqi Freedom, une analyse stratégique, à paraître. 

(3) De Nève, A. et Henrotin, J., « Iraqi Freedom, une guerre de la « Troisième Vague » ? », www.checkpoint-online.ch, 21 septembre 2003.

(4) A. et H. Toffler, Guerre et contre–guerre. Survivre à l’aube du 21ème siècle, Paris, Fayard, 1994.

(5) Lind, W. S. Lind (Et alii.), « Faces of war into the fourth generation », Military Review, Vol. LXIX, n°10, October 1989.

(6) Arquilla, J. and Ronfeldt, D., “Cyberwar is coming !”, Comparative Strategy, Vol.12, n°2, Summer 1993.

(7) Arquilla, J. and Ronfeldt, D., Networks and netwars. The future of terror, crime and militancy, Rand Corp., Santa Monica (CA.), 2001.

(8) Arquilla, J. and Ronfeldt, D., « A new epoch – and spectrum – of conflit » in Arquilla, J. and Ronfeldt, D., (Eds.), In Athena’s camp : preparing for conflict in the information age, RAND Corp., Santa Monica, 1997, p. 4.  

(9) Edwards, S., Swarming on the battlefield : past present and future, Rand Corp., Santa Monica, 2000.

(10) Von Mellenthin, F.W., Panzer battles, Ballantine Books, N-Y, 1976 et Guderian, Heinz, Panzer leader, Ballantine Books, N-Y, 1972. 

(11) Les débats sur la structure de force à adopter dans le cadre de la RMA ont été très vifs et ont compté de nombreuses contributions de grande qualité dont le très dérangeant Breaking the phalanx. A new design for landpower in the 21st Century (Col. Macgregor, D., Pareger, Westport, 1997).

(12) Libicki, M.C., « The small and the many », in Arquilla, J. and Ronfeldt, D., (Eds.), In Athena’s camp : preparing for conflict in the information age, op cit., p. 191. 

(13) Ibidem.

(14) Debay, Y., « Le « poing d’acier » sud-africain dans la brousse », Raids, n°108, mai 1995.

(15) Desportes, V., L’Amérique en armes. Anatomie d’une puissance militaire, Economica, Paris, 2002.

(16) Un exercice conduit durant les années 80 et ayant suscité une réflexion débouchant sur plusieurs programmes majeurs : C-17, C-141B, C-5B (USAF), transporteurs pour l’USN, création du Transportation Command (TRANSCOM) en 1987. Balaës, J., « Military Airlift Command », Carnets de Vol, n°62, novembre 1989 et Dicker, R. J. L., « Les programmes sealift de la force d’intervention rapide américaine », Revue Internationale de Défense, Vol. 16, n°7, 1983

(17 Erikson, M., « Iraq : in all but name, the war’s on », The Asia Times, 17 August 2002.

(18) Il semble d’ailleurs que le déploiement de ces forces ait engendré des tensions avec l’armée turque. Warren, P., and Morrissey, M., « Turkey and army forward », Military Review, November-December 2003.

(19) Après avoir autorisé l’utilisation des bases d’Incirlik et de Dyarbakir par l’US Air Force, le gouvernement turc reviendra sur sa décision. De même, il autorisera des éléments du génie américain a examiner les bases et les ports turcs afin de les préparer à leur utilisation durant la guerre (12 janvier 2003).   

(20) Galloway, J.L., « General Tommy Franks discusses conducting the war in Iraq », Knight Ridder Newspaper, 19 June 2003.

(21) Kennedy, H., « Navy cargo ship, USNS Seay, just keerps rolling along », National Defense Magazine, July 2003.

(22) Kitfield, J., « Always attack », National Journal, 7 May 2003, traduction française sur www.checkpoint-online.ch.

(23) Isenberg; D., « Groundpounders to the war zone », The Asia Times, 14 November 2002,

(24) Warren, P. and Barclay, K., « Operation Airborne Dragon, Northern Iraq », Military Review, November-December 2003.

(25) Collins, T.W., « 173rd Airborne Brigade in Iraq », Army Magazine, June 2003.

(26) Warren, P. and Barclay, K., « Operation Airborne Dragon, Northern Iraq », op cit.

(27) Buncombe, A., « US Army chief says iraqi troops bribes to surrender », The Independant, 24 May 2003.

(28) Warren, P., and Morrissey, M., « Turkey and army forward », op cit.

(29) Le groupe aurait ainsi perdu 70 combattants.

(30) Rohde, D. and Chivers, C.J., « US and Kurdish troops battles Iraqis in the North », The New-York Times, 4 April 2003.

(31) Stefani, P., « Dix mille forces spéciales à l’assaut de l’Irak », Raids, n°204, mai 2003.

(32) Le Pautremat, P., « L’intervention symbolique de la 173ème brigade aéroportée », Raids, n°204, mai 2003.

(33) Auboineau, F.,  « Les premiers enseignements des combats terrestres en Afghanistan », Raids, n°202, mars 2003. 

(34) Sur ces questions : Henrotin, J., « Les villes, enjeux et terrains des conflits modernes : limites et possibilités de la technologie dans le combat urbain », Diplomatie Magazine, n°3, mai-juin 2003.   

(35) Sur cette dernière question et plus généralement sur l’application des principes de la guerre aux technologies militaires, Henrotin, J., « Stratégie des moyens et technologie : vers de nouvelles perspectives stratégiques ? », Stratégique, à paraître.

(36) Huber, T.M., Compound warfare : an anthology, Combat Studies Institute,  Command and General Staff College, Fort Leavenworth (Ks), September 2002.

(37) Huber, T.M., « Introduction » in Huber, T.M., Compound warfare : an anthology, op cit., http://www-cgsc.army.mil/csi/research/ComWar/comwarintrohuber.asp#_ftn1.

(38) Ibidem.

(39) Et que restitue parfaitement le débat qui a agité les forces US durant la conduite de la poussée de l’OIF sur la question du formatage adéquat des forces.

(40) Fassihi, F., « Their mission: make a list of people With links; on it was « the source » », Wall Street Journal, 18 December 2003, traduction française par L. Monnerat disponible sur le site www.checkpoint-online.ch.  

(41) Headquarters, Department of the Army, FM-100.7, Decisive force : the Army in theater operations, Washington, 31 May 1995, http://www.globalsecurity.org/ military/library/policy/army/fm/100-7/f1007.htm.

(42) A décharge, le FM-93.3 était soumis à révision durant la conduite même des opérations.

(43) Huber, T.M., « Introduction » in Huber, T.M., Compound warfare : an anthology, op cit., http://www-cgsc.army.mil/csi/research/ComWar/comwarintrohuber.asp#_ftn1.

(44) Ibidem.

(45) Francart, L., « L’évolution des niveaux stratégique, opératifs et tactiques », Stratégique, n°68, 1997/4.

(46) Chassillan, M., « Le FCS prend forme, mais le calendrier glisse… », Raids, n°212, janvier 2004.

(47) Macgregor, D., Breaking the phalanx. A new design for landpower in the 21st Century, op cit. 

(48) Fields, H.T., « The Air-maneuver and transport concept : can it transform the nature of rapid contingency operations ? », Army Magazine, january 2004.

(49) Grossman, J., Matsamura, J., Steeb, R., Gordon, J., Herbert, T. and Solfey, W., Analysis of air-based mechanization and vertical envelopment concepts and technologies, Rand Corp., Santa Monica (CA.), 2001.

(50) Grossman, J.G., Rubenson, D., Sollfrey, W., Steele, B., Vertical envelopement and the future transport rotorcraft : operationnal considerations for the objective force, RAND Corp., Santa Monica (CA.), 2003.

(51) De Nève, A. et Henrotin, J., « Sea power 21 et l’avenir de la posture stratégique de l’US Navy »,  Stratégique, à paraître.

(52) Sea Basing recouvre aussi bien la capacité de mise en oeuvre des concepts Sea Shield et Sea Strike et leur structures informatiques, par exemple.

(53) Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica/ISC, Paris, 1999, p. 359.

(54) Arquilla, J. and Ronfeldt, D., Swarming and the future of conflict, RAND Corp., Santa Monica (CA.), 2000, p. 21.

(55) Ricks, T.E., « A test case for Bush’s military reform pledge ? », Washington Post, 20 February 2002, disponible à l’adresse http://www.comw.org/pda/fulltext/0202ricks.html

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