Par Benoist Bihan, chercheur en études stratégiques, animateur du blog La plume et le sabre et rédacteur en chef adjoint de Histoire & Stratégie

Pendant dix longues heures en ce 21 février 1916, l’artillerie allemande tire plus d’un million d’obus sur les positions françaises au nord de Verdun dans la plus longue et la plus massive préparation d’artillerie jamais enregistrée jusqu’alors. Lorsque les premières vagues d’assaut allemandes s’élancent, elles n’imaginent pas que les français puissent leur opposer une quelconque résistance. Pourtant, dans le Bois des Caures, deux bataillons de chasseurs à pied opposent à l’élite de la Reichswehr une résistance acharnée, et retardent de deux jours la percée allemande. En dépit des pertes et de la violence des bombardements, les troupes françaises s’accrochent partout au terrain, et immobilisent la percée allemande. La bataille de Verdun, envisagée comme une percée, devient par la force des choses une bataille d’attrition, la plus longue de la guerre. Elle fera près de 300 000 morts dans les deux camps.

Alors que, en ce 20 novembre 1943, les premiers Marines embarquent dans les chalands qui doivent les amener à terre sur Bétio, l’île principale du minuscule atoll de Tarawa dans le Pacifique central, ils pensent ne trouver que des cadavres. Comment quiconque aurait-il pu survivre aux bombardements, aériens et navals, qui matraquent l’atoll depuis plusieurs semaines ? Qui aurait pu résister à la puissance de feu de la flotte d’invasion la plus puissante jamais réunie à ce moment ? Pourtant, à peine auront-elles touché terre que les premières vagues d’assaut seront clouées sur place par le feu de Japonais bien vivants, et ayant résisté aux tonnes de munitions déversées sur eux. Il faudra trois jours de combat acharnés, et plus de mille tués, aux vingt-mille Marines de la 2d Marine Division pour conquérir une île d’à peine trois kilomètres de long sur moins d’un de large défendue par à peine trois mille soldats.

Lorsqu’en juillet 2006 les Forces de Défense Israéliennes lancent sur le Liban une offensive aérienne d’envergure destinée à détruire les capacités militaires du Hezbollah, elles ne doutent pas de la rapidité du succès. Armée de plus de 400 avions et hélicoptères de combat dotés des armements les plus modernes, soutenue par l’artillerie intégrée dans un plan de feux d’ensemble, dotée des meilleurs systèmes C4ISR, l’armée de l’air israélienne pense venir facilement à bout d’un adversaire incapable de se défendre faute de moyens sol-air. Et pourtant, après cinq jours d’attaques, il faut se résoudre devant leur insuccès à engager les forces terrestres, lesquelles, habituées à des opérations de police dans les territoires palestiniens, font face à un ennemi entraîné au potentiel de combat intact, qui leur réserve une mauvaise surprise. En plus d’un mois de combat et en dépit de l’engagement de moyens supérieurs à ceux de la plupart des armées européennes, les israéliens échouent à accomplir leurs objectifs.

On pourrait multiplier les exemples similaires. L’idée selon laquelle il est possible de vaincre l’adversaire sans avoir à le combattre, en appliquant sur celui-ci une quantité suffisante de puissance de feu, n’est pas neuve. Depuis que l’arme à feu est devenue, au cours du XVIIème siècle, l’armement principal des armées européennes, le feu a, en occident, exercé sur les esprits civils comme militaires une dangereuse influence, et transformé progressivement la perception même de la guerre. Loin de ne constituer qu’un outil, tactique ou stratégique, le feu a progressivement envahi le champ idéel, et jusqu’à l’imaginaire.

Jusqu’au développement de l’arme à feu, les armes de jet n’ont pas la possibilité de provoquer la décision, et il faut s’en remettre au corps à corps pour obtenir celle-ci. Or le corps à corps, le choc, est une forme de combat très incertaine, dans la mesure où son effet est avant tout moral, et donc impossible à prévoir ; l’effet du choc dépend de la réaction d’autrui bien plus que des rapports de forces réels. Le feu, en revanche, a un effet d’abord physique. Selon la laconique formule du futur maréchal Pétain, « le feu tue ». Les effets du feu sont donc quantifiables, et cadrent bien avec la « mathématisation » de la guerre – et du monde – à l’œuvre aux XVIIème et XVIIIème siècles. Le feu, en quantité suffisante, doit permettre de détruire l’adversaire physiquement, supprimant donc ainsi la nécessité du choc pour rompre un dispositif adverse censé ne plus exister.

Progressivement, l’idée de détruire une portion du dispositif adverse devient celle de détruire l’adversaire dans sa globalité. Vaincre l’adversaire devient moins important que le détruire. La destruction cesse d’être un moyen pour devenir une fin en soi, supplante la manœuvre, et doit rendre le combat obsolète. Cet idéal de la destruction, porté par la technique, va s’incarner à de multiples reprises dès la fin du XIXème siècle, mais surtout au XXème siècle. La bataille de Verdun, telle qu’elle est préparée du côté allemand, est l’expression la plus aboutie jusqu’alors de l’esthétique de puissance destructrice véhiculée par le feu. Elle va également en être son premier échec. En effet, que ce soit à Verdun, sur la Somme, à Tarawa, au Liban ou sur les villes anglaises, allemandes ou vietnamiennes, le feu échoue à remporter la victoire. Certes le feu tue, et ce de mieux en mieux. Mais il ne brise pas la volonté de combattre de l’adversaire. Il détruit, mais il ne vainc pas.

Les guerres contemporaines soulignent l’impuissance surprenante du feu face à l’homme. Le feu peut tuer les corps, meurtrir les chairs, et l’homme est impuissant à l’en empêcher. Mais cette impuissance individuelle, si douloureusement apparente dans les récits de soldats, se transforme en puissance collective dès lors que la volonté de se battre reste intacte, parce que symboliquement la motivation des combattants leur permet de dépasser la violence qu’on leur inflige. Au delà de l’importance immédiate du « groupe primaire », c’est l’importance de l’enjeu qui fixe le seuil de motivation des combattants. La Patrie, la Révolution, l’Honneur, la Religion, l’Histoire, autrement dit le territoire et l’identité – la Révolution, chez les volontaires de l’an II, est constitutive de leur identité – suscitent chez leurs défenseurs le courage de faire face au feu.

Au demeurant, et au regard de l’Histoire, l’effet concret du feu sur le moral adverse est finalement plus faible qu’on ne pourrait le penser. Il n’y a en effet pas de transposition immédiate de l’effet physique dans le domaine psychologique. Dès lors que sa motivation est suffisante – et elle l’est dès lors que l’enjeu est suffisamment élevé – le feu ne suffit pas à défaire l’adversaire. Si il est toujours possible alors de détruire ponctuellement – c’est généralement de cette manière que se terminent les engagements en Afghanistan – l’adversaire meurt invaincu, et sa destruction aussi totale soit-elle sur le plan local n’a aucun effet sur le résultat global. C’est la combinaison du feu, de la manœuvre et du choc qui permet, seule, de provoquer chez l’adversaire l’effet moral décisif, au niveau tactique comme opératif. La défaite, on l’oublie trop souvent, est un acte volontaire : l’adversaire doit reconnaître qu’il est vaincu. Pour cela il faut le placer en état de choc, ce que seule l’intention humaine – dont les armes ne sont que l’outil – peut provoquer. L’Homme, et non le feu, reste bien l’instrument ultime de la victoire, car ce n’est que par sa présence que la guerre quitte le champ de la mécanique pour investir celui du politique.

(1) Nous empruntons, en l’inversant, ce titre à l’étude monumentale du colonel américain S.L.A. Marshall, Men Against Fire, consacrée au combat des petites unités américaines en Europe en 1944-1945 et qui constitue l’un des premiers ouvrages académiques consacrés à la place de l’homme dans le combat.

Article publié dans DSI n°51, septembre 2009. Aucune reproduction sans autorisation préalable de la rédaction

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