Par Benoist Bihan, chercheur en études stratégiques, rédacteur en chef adjoint de la revue Histoire & Stratégie, animateur du blog La Plume et le Sabre.

« In war, there is no substitute for victory. (1) » – Douglas McArthur

La victoire est-elle devenue un concept obsolète ? Pour étrange, voire absurde qu’elle puisse sembler, cette question se pose aujourd’hui avec acuité tant la notion de victoire se voit bannie du vocabulaire de la stratégie contemporaine. Nombreux sont désormais ceux qui pensent en effet que la victoire n’est plus qu’un vestige historique, inadapté aux conflits « postmodernes » jugés trop complexes pour qu’une notion en apparence aussi simpliste que celle de victoire y ait sa place. Et il est vrai que, de l’Afghanistan à la Somalie, en passant par le Liban ou le Caucase, les conflits en cours semblent leur donner raison.

Devenue évanescente, la victoire est bel et bien un concept en crise. Pourtant, cette crise n’a rien d’une fatalité. Elle réside sans doute davantage dans nos représentations de la guerre et de son issue que dans des conditions extérieures « objectives » qui rendraient la victoire chimérique dans le monde contemporain. Ces représentations se révèlent effectivement à l’examen en large décalage avec les réalités de l’environnement stratégique. Nous continuons de définir la victoire selon un modèle classique qui, pour s’inscrire dans une longue historicité, est pourtant devenu définitivement inopérant au XIXe siècle. Selon ce modèle, hérité des guerres de l’Antiquité, la victoire est un concept avant tout militaire, à la fois tactique et territorial : le vainqueur désigné est celui des adversaires qui, après avoir livré bataille – événement tactique –, demeure par fuite, ou de préférence par destruction, de l’ennemi, le maître du champ de bataille et donc du territoire convoité ou défendu. La victoire politique de la guerre est alors la conséquence naturelle de la victoire militaire dans la guerre, la seconde étant le moyen unique d’obtenir la première. La guerre est ainsi définie par sa dimension militaire, dans un contexte où l’armée – la phalange grecque des cités classiques – est l’incarnation du corps politique, puisqu’elle regroupe les citoyens en armes.

À partir de l’époque moderne, ce modèle, marié à l’héritage médiéval des armées de princes, va faire de la victoire le produit politique mécanique de la bataille. Or, dès la fin du XVIIe siècle, les évolutions de la guerre, avec notamment l’accroissement considérable de la taille des armées, mais surtout la mise en place progressive de l’État moderne, vont rendre de moins en moins opérante cette conception de la victoire. Et c’est sous l’influence conjuguée de la Révolution française et de la révolution industrielle que se transforme définitivement la réalité de la victoire moderne. La mobilisation totale, par l’intermédiaire de l’État, de l’ensemble des forces vives de la Nation redevenue corps politique, via l’impôt d’abord, la conscription ensuite, la convocation de tout l’appareil économique et industriel enfin, conduit à considérer la victoire comme bien plus que le seul produit mécanique du choc des armées. La victoire de la guerre cesse d’être la conséquence immédiate et mécanique de la victoire dans la guerre. Cette dernière demeure certes un passage nécessaire, mais pas suffisant pour s’assurer de la première, devenue un concept global. L’obtention de la victoire échappe dès lors au seul général pour devenir la responsabilité de l’ensemble du leadership stratégique du pays : le chef de guerre cesse de se confondre avec le chef militaire.

Mais, simultanément à cette évolution, s’affirme également une divergence majeure entre la victoire réelle, décrite ci-dessus, et sa conceptualisation. Par cristallisation, sous l’effet de l’idéalisation romantique des victoires napoléoniennes, le concept déjà dévoyé de bataille décisive glisse jusqu’à l’absurde vers celui de bataille totale, ou Gesamtschlacht, qui s’incarnera à l’extrême dans le fameux plan ¬Schlieffen de 1905-1906. Continuant à tenir la victoire pour un concept d’abord militaire, ce mode de pensée va dominer l’ensemble du XIXe siècle avant de se briser dans le sang des soldats de l’été 1914, et ce, en dépit des avertissements qu’auraient dû constituer la guerre civile américaine (ou guerre de Sécession, 1861-1865) ou la guerre russo-¬japonaise (1904-1905). Irruption brutale de la réalité, au même titre que, pour l’Union, les deux premières années de la guerre civile américaine, les coups d’ouverture de la Première Guerre mondiale vont permettre aux armées européennes, mais au prix fort, de rompre avec une illusion. La victoire de l’Entente en 1918, loin de n’être que la conséquence de l’engagement américain – important mais non décisif – ou d’une mobilisation industrielle supérieure, sera ainsi d’abord celle d’une juste appréhension des enjeux politiques de la guerre sur la fiction de la bataille décisive. Là où les Allemands continuent, jusqu’aux dernières offensives de ¬Ludendorff, de rechercher cette victoire militaire décisive, les Alliés, par l’application d’une stratégie globale, provoquent non seulement la défaite militaire de l’Allemagne, mais aussi l’implosion du système constitué par l’ensemble des forces vives du pays (2). C’est avec cette nouvelle compréhension de la victoire que, une seconde fois, les Alliés remporteront la Seconde Guerre mondiale contre des puissances de l’Axe demeurées quant à elles fixées sur d’anciens paradigmes.

La victoire de 1945 semble donc consacrer la fin de la césure entre la victoire réelle et sa conceptualisation. Mais cette réconciliation entre la réalité et les représentations, davantage fruit des circonstances que d’une réflexion de fond, sera de courte durée. L’irruption de l’arme nucléaire, en rendant potentiellement totale la destruction de l’ennemi, favorise la technicisation à outrance de la stratégie, et dès lors le retour d’un paradigme tactique dévoyé. Dans le même temps, la multiplication des guerres limitées – de décolonisation ou de containment –, comme celles d’Algérie ou du Vietnam, conduit à déconnecter la décision d’entrée en guerre et la conduite de celle-ci de la volonté populaire, favorisant le retour à une vision purement militaire de la victoire et à la confusion entre chef de guerre et chef militaire.
Ce recul, imputable au désintérêt progressif des élites civiles pour des questions de haute politique leur paraissant éloignées de la gouvernance qui fait le quotidien de la vie des États autant qu’au corporatisme qui tend à ériger les militaires en seuls responsables de la conduite de la guerre, induit aujourd’hui une véritable crise stratégique de la victoire. Pourtant, loin de la discréditer, cette crise doit au contraire nous inviter à en réaffirmer la nature véritable : la victoire est un acte politique par lequel un acteur stratégique soumet, par tous les moyens qu’il juge bons, son ennemi à sa volonté. Remporter la victoire n’est possible que dans ce cadre. Sans désigner d’ennemi, sans définir des buts de guerre – qui ne peuvent se limiter à un « état final recherché » –, et surtout sans impliquer, sans mobiliser d’une manière ou d’une autre le corps politique dans son ensemble jusqu’à la défaite de l’ennemi et l’obtention des buts de guerre fixés, nous sommes condamnés à panser les crises sans les résoudre, et les efforts consentis le seront sans but ni sens. Si nous voulons vaincre, il nous faut réapprendre à faire la guerre. Et, s’y employant, avoir en conscience et assumer le fait qu’il n’y a, à la guerre, « pas de substitut à la victoire ».

Notes
(1) « À la guerre, il n’y a pas de substitut à la victoire. »
(2) Et qui donnera naissance au mythe du « coup de poignard dans le dos » après-¬guerre. Mais que l’on ne s’y trompe pas : l’Allemagne a bien été vaincue militairement par les armées alliées ; cette victoire militaire n’a simplement pas été l’unique levier de la victoire alliée, rompant ainsi avec le paradigme de la bataille décisive napoléonienne.

Article publié dans DSI n°62, septembre 2010. Toute reproduction interdite sans l’aval de la rédaction.

Sur le même sujet :

  1. La bataille de l’Atlantique (1939 1945). La victoire logistique et celle du renseignement clés de la victoire des armes Guy MALBOSC, 2e édition, Coll. « Campagnes et stratégies »,...
  2. Les âmes de Verdun. La victoire de l’homme sur la ferraille Philippe Grasset, photos de Bernard Plossu et Michel Castermans. Editions...
  3. Défilé de la victoire russe du 9 mai ...