« Un militaire qui n’est que militaire n’est pas un bon militaire. » – Hubert Lyautey

La problématique de la liberté d’expression des militaires défraie régulièrement la chronique, en France et à l’étranger. Question délicate, relevant d’un équilibre difficile à tenir, elle mérite d’être pensée sous l’angle stratégique tant son rôle est considérable dans l’efficacité stratégique globale de toute force armée, et plus largement de toute organisation. L’histoire de l’armée rouge, de 1917 à 1991, illustre à l’extrême cette relation entre liberté d’expression et efficacité stratégique. Plus que sur les compétences techniques et tactiques de ses membres, la capacité d’adaptation d’une force armée, comme des organisations quelles qu’elles soient, repose en effet d’abord et avant tout sur sa capacité d’innovation conceptuelle. Or l’innovation, exercice de l’intelligence créatrice, est en premier lieu l’exercice d’une liberté d’expression : pouvoir exposer et défendre ses idées, mais aussi les partager sont des conditions sine qua non de tout processus d’adaptation.

Un climat de confiance et d’ouverture, permettant voire encourageant l’expression de toutes les idées, des mieux admises aux plus excentriques en passant par les plus dérangeantes, constitue la voie la plus efficace pour s’assurer de la pertinence stratégique des concepts et de la doctrine au regard des conditions concrètes de l’environnement stratégique. Au travers de l’Histoire, la place accordée à la liberté d’expression des militaires par l’autorité politique d’une part, la hiérarchie militaire d’autre part, peut ainsi être directement mise en relation avec l’efficacité stratégique non seulement des armées, mais au-delà de la nation entière. Pour s’en tenir à l’exemple de l’armée rouge, il est possible de constater une forte coïncidence entre les évolutions de la liberté d’expression professionnelle de ses militaires et celle de la pensée militaire soviétique.

Ainsi la période 1922-1936 se caractérise par une remarquable liberté de ton chez ces derniers. Elle voit la publication, comme articles dans les revues professionnelles de l’armée rouge, mais aussi sous forme de livres, de nombreux travaux d’officiers sur la guerre future et les opérations militaires modernes. Se traduisant par la mise en œuvre d’une doctrine aboutie et la formalisation de l’art opératif, cette période faste de l’art militaire soviétique va permettre à l’armée rouge, en l’espace de quinze ans, non seulement de rattraper en grande partie son retard technique sur ses homologues d’Europe occidentale – elle met ainsi en ligne, au milieu des années 1930, une force mécanisée alors sans équivalent dans le monde –, mais aussi de prendre une large avance conceptuelle. S’il n’est pas possible d’évaluer aujourd’hui l’efficacité qu’aurait eu cette armée en cas de conflit, il est acquis qu’elle représentait une force stratégique cohérente.

Les purges staliniennes de 1936-1938 vont mettre à bas ce bel ensemble. Après avoir décapité le commandement de l’armée rouge, c’est la doctrine, associée aux officiers « purgés » et en particulier au maréchal Toukhatchevski, qui est bannie. Dès lors, et jusqu’à l’invasion allemande de l’URSS, la liberté d’expression des militaires soviétiques sera quasiment réduite à néant. Dans la désorganisation créée par les purges, renforcée par l’élimination, souvent physique, de la majeure partie des officiers supérieurs, personne, et surtout pas leurs remplaçants, ne sera en mesure de réfléchir sereinement, et encore moins d’échanger, sur la guerre moderne. Condamnés à une doxa constituant un retour à la pensée de la première guerre mondiale, l’armée rouge devient ce « colosse trébuchant »(1) que l’invasion allemande de juin 1941 fera chuter.

L’urgence de se remettre debout va imposer un considérable assouplissement de la liberté d’expression professionnelle des militaires soviétiques. Devant le péril mortel de l’avancée allemande, cette liberté retrouvée permet à l’armée rouge de renouer avec la réalité de la guerre moderne et de façonner, dans l’expérience des combats mais aussi dans la pratique d’une réflexion ouverte et dynamique, l’outil des grandes victoires de 1945. Après guerre, et en dépit des contraintes imposées par l’autorité politique, les militaires soviétiques parviendront à préserver suffisamment de liberté pour continuer, jusqu’à la chute de l’URSS, à publier de nombreux articles, parfois très critiques, sur les opérations passées et en cours, favorisant ainsi une innovation conceptuelle continue(2) : au-delà de l’art opératif, les Soviétiques seront ainsi les premiers à conceptualiser la « Révolution dans les Affaires Militaires » qui prendra son essor dans les années 1990.

Dans un tel processus, comme l’illustre bien l’exemple soviétique, le rôle et la responsabilité de la hiérarchie interne, mais ceux également de l’autorité politique, sont déterminants. Il leur revient en effet d’accepter de libérer la parole, et pas uniquement sur des problématiques étroites, liées à un corps de métier, mais sur l’ensemble des thématiques, et ce sans contraintes. En somme le soldat étant également citoyen, principe sain et fondateur de toute démocratie, il doit être en mesure de s’exprimer comme tel. Une forme de liberté d’expression des militaires existe certes aujourd’hui. Mais elle est bien souvent comprise dans un sens restrictif, celui du débat technico-tactique. Celui-ci est indispensable, et nécessiterait même d’être encore approfondi et libéré – certaines vaches sacrées ont la vie dure –, mais il s’agit d’affirmer ici que les armées ne seront pas efficaces au niveau stratégique tant quelles ne seront pas en mesure de participer, auprès de l’autorité politique, à la réflexion sur les orientations stratégiques du pays dont elles sont l’émanation. Leur incapacité à jouer ce rôle peut se payer très cher : celle des Joint Chiefs of Staff américains durant la guerre du Vietnam, et le refus de l’administration Johnson de leur laisser jouer un tel rôle, a conduit les États-Unis sur le chemin de la défaite.

La stratégie est la première des disciplines de l’art de la guerre, et si celle-ci est bien le métier du soldat, il est naturel qu’il puisse s’exprimer à ce niveau. Souvent perçue comme une remise en cause du politique, cette expression est tout au contraire un moyen d’en accroître l’efficacité stratégique globale. L’équilibre, certes, est délicat à tenir. Mais si le devoir de réserve est un principe incontournable, il convient de ne pas en faire une interprétation extensive, au risque de voir se créer un climat délétère. Ne pas rendre possible la critique interne ou, ce qui est du même ordre, la tenir pour une simple « soupape » sans volonté réelle de la prendre en compte, ne peut que conduire à ce qu’elle aboutisse sur la place publique, transformant alors le débat en polémique stérile.

Dans le Japon des samouraïs, la franchise était l’une des sept vertus du Bushido. Celui qui parlait mettait son honneur – et donc sa vie – dans la balance ; mais, quoi qu’il advienne, il avait le droit et le devoir de s’exprimer. S’il n’est aujourd’hui plus nécessaire de risquer le seppuku (3) pour se faire entendre, c’est au moins sa carrière que l’on met en jeu. Un tel climat est néfaste à l’expression d’opinions argumentées, naturelle et saine dans une armée de citoyens-soldats, fussent-ils professionnels. Au XXIème siècle, la force de nos armes sera d’abord celles de nos idées. Se priver de la majorité d’entre elles n’est pas faire preuve de sagesse stratégique.

(1) Pour reprendre ici le titre de l’ouvrage de David M. Glantz, Stumbling Colossus, The Red Army on the Eve of World War, Lawrence, Kansas University Press, 1998.
(2) Des publications aussi officielles et prestigieuses que Voennaya Mysl (Pensée militaire) ou le Voenny Istorichesky Zhurnal (Journal Historique Militaire) se permirent ainsi pendant toute la guerre froide, tout en adoptant certaines formes imposées, de mettre en erreurs et échecs soviétiques, mais aussi de proposer améliorations et innovations.
(3) Le seppuku, souvent improprement appelé « hara-kiri », est le suicide rituel des samouraïs.

Article publié dans DSI n°63, octobre 2010

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