Défense et Sécurité Internationale
Peut-on penser une campagne COIN en stratégie aérienne ? L’apport de Warden
Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI
L’affaire est évidement entendue, aucune force aérienne au monde n’est susceptible, à elle seule, de remporter une campagne de contre-insurrection (COIN). Mais cela signifie-t-il que les forces aériennes sont condamnées à n’être que des artilleries volantes intervenant à la demande des TAC-P et autres J-TAC, comme le laisserait croire une lecture superficielle des opérations en Irak et en Afghanistan ?
L’évolution des débats en stratégie aérienne ces dix dernières années laisse, fondamentalement, peu de place aux questions touchant à leur utilisation en contre-insurrection. Si le débat a mûri, c’est dans l’ombre de celui touchant aux guerres dites classiques et de haute intensité. Quelques bribes de ces débats ont touché à la nécessité de disposer d’appareils monomoteurs à hélices, moins coûteux que les appareils à réactions et qui seraient plus adaptés. Mais ces questions sont très partiales, amenant sans doute les forces aériennes à reproduire des modes de pensée partiellement inadaptés aux environnements contemporains. L’équation est complexe pour les forces aériennes : il s’agit de conserver un savoir-faire utile à des opérations de haute intensité dont l’hypothèse ne peut être totalement écartée et de participer à la contre-insurrection.
Penser les campagnes aériennes sur le plan opératif
Or, les lignes ont peu bougé. On a appelé à la rescousse l’expérience britannique de l’Air control, toutefois peu éclairante – l’Irak des années 1920 n’est pas l’Afghanistan des années 2000 (1) – ou encore l’expérience malaise, là aussi peu appropriée. Quelques – rares –travaux ont été menés en France (2). Mais les fondamentaux de la stratégie aérienne sont trop peu exploités. En fait, les opérationnels (« terriens » comme « aéros ») se heurtent pour l’heure à un tropisme tactique. Seul l’engagement est pensé, dans un volume espace-temps relativement faible. En réalité toutefois, il existe un espace de reconsidération des conceptions classiques de stratégie aérienne. D’une part, du point de vue de ses fondamentaux :
- le rapport au temps, qui implique dorénavant la persistance – l’une des plus grandes qualités des drones MALE – en plus d’une aptitude à la « foudroyance » des frappes et à son corollaire, la compression des boucles Observation-Orientation-Décision-Action (OODA)
- l’isomorphisme de l’espace aérien, qui permet aux appareils de s’affranchir de toute contrainte topographique ;
- les contraintes en termes d’endurance et de soutien/maintenance.
D’autre part, un réexamen des théories de Warden sur la planification des opérations aériennes, par exemple, laisse place à une vision plus large de ce que peut être la contre-insurrection. La piste demande, certes, à être approfondie, mais lorsqu’il a défini sa « théorie des cinq cercles », Warden pensait l’adversaire comme un système. Si son « adversaire typique » était un État, une vision systémique permet d’étendre le raisonnement aux groupes insurgés : eux aussi fonctionnent avec un leadership (dirigeants et idéologues), des « organes essentiels » (plates-formes médiatiques en ligne, par exemple), des « infrastructures » (système financier ou de passeurs), une « population » (soutenant les insurgés) et des « forces déployées ». À ce stade, chacun de ces cercles comporte ce que Warden qualifiait de « centre de gravité » (en réalité, des « points décisifs » (3)). Il faut aussi analyser chaque groupe insurgé, tout en examinant les liens qu’ils entretiennent. Et, in fine, choisir le mode d’action le plus approprié. Warden en a proposé trois :
- Le premier renvoie à la coercition en liant le niveau de violence au comportement que l’on exige de l’adversaire, entraînant une escalade pouvant mener aux deux autres modes. Il renvoie assez classiquement aux rationalités développées par T. C. Schelling et, plus largement, à celles utilisées durant la guerre du Vietnam. Globalement, elles semblent peu appropriées à l’Afghanistan actuel.
- Le mode de recherche de la paralysie s’appuie sur une guerre du commandement et du contrôle cherchant à paralyser la capacité décisionnelle adverse létalement (frappes sur les chefs insurgés) ou non (guerre électronique, guerre psychologique, guerre médiatique). Elle répond ici à une vision de campagne sur le plan opératif, ambitionnant des effets systémiques plus que tactiques.
- Au final, la vision du colonel Warden permet toujours l’anéantissement de l’adversaire par la destruction physique de son environnement opérationnel, y compris et éventuellement, de ses capacités de commandement politique. Pratiquement cependant, il considère que cette option a rarement été mise en œuvre, qu’elle est coûteuse et qu’elle rend tout changement de politique de la part de l’adversaire insignifiant, engendrant des conséquences inattendues et peu contrôlables et, in fine, problématiques d’un point de vue éthique – en particulier dans notre contexte.
La vision de Warden montre ici ses limites mais qui peuvent être contournées, à quelques conditions. Premièrement, disposer d’une véritable « carte » des insurgés, ce qui implique un énorme travail en matière de renseignement. Deuxièmement, disposer d’une palette de moyens que les forces aériennes européennes n’ont pas encore toutes. En matière de guerre psychologique, les efforts conceptuels comme matériels ont été insuffisants. La capacité d’interférer avec les discours médiatiques – qu’ils se situent sur la Toile ou dans les médias classiques – n’est qu’à peine abordée dans la doctrine allemande et dans le dernier Concept de l’armée de l’Air (4). Si les capacités de frappe sont plus étoffées, celles inhérentes à la planification posent aussi question : on ne peut que s’étonner que le Combined Air Operations Center (CAOC) pour l’Afghanistan soit à… Al Udeid, au Qatar. À ce stade, il faut envisager une campagne de contre-insurrection aérienne comme Warden envisageait une campagne de frappes stratégiques, soit évidemment en synergie avec d’autres forces. Si cet aspect inclut une meilleure articulation entre forces aériennes déployées en Afghanistan et forces terrestres – ce qui n’est pas toujours évident –, il implique aussi de dépasser la vision des forces aériennes comme « camions à bombes ».
L’approche « search and destroy » a certes son utilité lorsque J-TAC/TAC-P et appareils sont disponibles mais elle a surtout ses limites, en particulier lorsque l’adversaire se déplace à pied ou à dos de mule et n’offre pas de cible à nos capteurs. Lesquels peuvent certes voir les humains mais n’arrivent toujours pas à deviner leurs intentions – soit la seule chose qui importe véritablement lorsque l’on combat au cœur des populations. On rejoint ici la thématique du renseignement et c’est sur le renseignement d’origine humaine qu’il faut mettre l’accent. Si elle le prenait peu en compte, la théorie de Warden est suffisamment malléable pour l’inclure. Mais les forces aériennes doivent aussi dépasser le seul stade des opérations « cinétiques » et de renseignement et prendre en compte l’appui aux forces spéciales, les missions de transport (voire de ravitaillement des forces terrestres), le ravitaillement de villages en nourriture et en aide médicale, l’évacuation médicale.
La COIN au plan opératif : obstacles politiques et technologiques
Tout comme en COIN « terrestre », les opérationnels doivent se focaliser sur une approche dépassant le seul stade tactique, une propension qui tend à se reproduire en Afghanistan avec la délimitation de secteurs dont la responsabilité est confiée à un État. Mais ils doivent également penser à une véritable synergie entre les aspects touchant à la sécurisation/stabilisation, à la reconstruction et aux opérations plus « dures » de stricte contre-guérilla. L’expérience montre, à cet égard, qu’une trop grande pilarisation/segmentation entre ces différentes facettes fragmente l’effort au lieu de le concentrer. Ce qui compte, dès lors, est la versatilité des forces : elles doivent être agiles, dans la planification de leurs opérations comme dans l’adaptation, à l’échelle du théâtre, de l’ensemble d’un dispositif. La guerre est naturellement darwinienne, seul le plus adapté survit et ce que l’on pourrait qualifier de vitesse d’adaptation est déterminant.
Reste que la théorie se heurte ici à la pratique, afghane en particulier. Première étape de toute action militaire, du plan stratégique au plan tactique, la définition d’objectifs clairs de et dans la guerre reste limitée par l’incapacité du monde politique à donner un véritable sens au conflit et, donc, à lui trouver une légitimité aux yeux de ce qu’il pense être l’opinion publique. Dès lors qu’il sera donné un sens – ce qui pourrait imposer de reconsidérer la position de l’OTAN à l’égard du Pakistan – des problématiques stratégiques telles que la peur des pertes ou la pression à la réduction de la durée des opérations s’estomperont, à défaut de disparaître. Deuxième étape, le dépassement d’une approche centrée sur les populations semble également nécessaire à un véritable art opérationnel propre à la contre-insurrection. Bien sûr, la « guerre au milieu des populations » est un concept utile mais, tel quel, il est enraciné au niveau tactique. S’il avait un niveau opérationnel, il renverrait à la légitimité du gouvernement afghan aux yeux de la population.
Se pose aussi la question d’une intégration plus poussée des capacités aériennes et terrestres et leurs rétroactions respectives l’une sur l’autre. Nombre d’attaques de convois logistiques, par exemple, auraient pu être évitées si une surveillance aérienne persistante avait été établie. Ce qui signifierait une adaptation de la stratégie des moyens sur le théâtre, avec plus de drones et plus d’hélicoptères. On en est, évidemment, très loin. À bien des égards, si la stratégie aérienne comme les armées de l’air ont beaucoup à apporter, y compris en contre-insurrection et sur le plan opératif, elles n’y sont encore que très peu adaptées. Les forces aériennes ont, en effet, des cultures les poussant aux opérations classiques/conventionnelles, soit un puissant facteur freinant leur adaptation doctrinale mais aussi technologique.
Prenons l’exemple, simple, du drone MALE armé : en Europe, aucun drone de ce type n’est encore opérationnel, huit ans après que les premiers MQ-1 Predator sont entrés en service (5). Ayant l’avantage de la lenteur et de l’endurance, le MALE armé pourrait se substituer aisément à l’option de l’avion de contre-guérilla à hélices, certes discutée, mais qui n’aboutira probablement pas – les forces aériennes restant partisanes de l’appareil à réaction à hautes performances. Au surplus, le drone armé présente l’avantage d’une utilité aussi bien en contre-insurrection qu’en combat conventionnel. Jusqu’ici conçu dans l’urgence, il pourrait voir ses capacités d’étoffer rapidement. Il est d’ailleurs étonnant qu’aucun constructeur n’ait encore pensé à doter ces appareils de canons ou de pods lance-roquettes – dont on connaît l’utilité en COIN – en plus de missiles pour le moins coûteux. Au surplus, un certain nombre de technologies (liaisons par satellite, notamment) sont à présent mûres et ne demandent qu’à être utilisées.
En tout état de cause, les pistes de réflexion ne manquent pas et, si le but de cet article n’était pas d’en faire un état de l’art, à tout le moins est-il nécessaire de passer à une phase de conceptualisation plus conséquente des opérations COIN. Si Warden offre une série de clés de lecture intéressantes, elles devront aussi être adaptées. Le niveau opératif, en effet, est exigeant en termes d’interarméité et ne se contente pas d’être la charnière entre le stratégique et le tactique. Bien plus, l’histoire tendrait à démontrer que c’est bien là que s’articulent les succès politiques et stratégiques, sans pour autant que la tactique en soit minimisée (6). Car il faut bien admettre que les succès tactiques de la coalition, en Afghanistan, sont insuffisants, malgré leur évidente nécessité. Mais leur compilation ne parvient plus à créer les conditions de la victoire. Après tout, au Vietnam également, les Américains avaient accumulé de nombreux succès tactiques mais on sait ce qu’il en advint. Sans doute est-il donc temps de changer l’échelle de la réflexion.
J. H.
Notes
(1) Voir Stéphane Ferrard, « Les Britanniques et l’Air Control », DSI, n° 34, février 2008.
(2) Comme ceux de J. -J. Patry.
(3) Le centre de gravité étant unique (et, par ailleurs, pouvant être de nature idéologique), contrairement aux points décisifs, qui sont à la fois multiples et concrets.
(4) Sur ces concepts, voir respectivement les DSI n° 29 et n° 42.
(5) La Grande-Bretagne dispose de quelques MQ-9 Reaper mais ceux-ci ne sont pas encore armés. Plus largement, l’Europe est clairement en déficit de drones MALE. Sagem DS avait présenté une version du Sperwer dotée de missiles Spike mais le projet semble abandonné.
(6) Voir notamment Benoist Bihan, « Créer l’impuissance chez l’adversaire. Un art opératif pour le XXIe siècle », DSI, n° 41, septembre 2009.
Article paru dans DSI n°54, décembre 2009. Aucune reproduction sans autorisation préalable de la rédaction
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about 11 months ago
Juste pour signaler les Reaper de la RAF sont armé depuis 2007 selon le »Combat Aircraft Lonthly » du mois de mai dans un article sur ces engins utilisé en Afghanistan à coté des appareils US. :
»In november 2011 the RAF’s Reaper released its 250th weapon since the was introduced to service in Afghanistan in 2007. While on the one hand the number sounds high, il represents less than one weapon fired for every 116 hours of flying. »
On les voit armé de GBU-12 et d’Helfire comme les appareils américains.
Et j’ai lu les appareils italiens devraient l’être aussi suite à une demande au congrès US.