Par Jean-Jacques Mercier, expert en questions de défense. Article paru dans Technologie & Armement n°8, octobre-novembre 2007

Bâtiments emblématiques de la construction navale suédoise, les cinq corvettes de la classe Visby sont des bâtiments à la fois polyvalents et hautement modulables dont le potentiel d’évolution s’avère important. Avec leur silhouette caractéristique, les Visby (également connues chez leur constructeur comme la série « YS 2000 ») sont devenues un symbole de l’évolution des marines modernes, à plus d’un titre. A la recherche d’une furtivité radar, infra-rouge et optique radicale, en démontrant la validité de l’approche utilisée en son temps pas l’ex-DCN sur les Lafayette s’était adjointe la recherche d’un niveau de positionnement naval optimal. En l’occurrence, le choix de la corvette, bâtiment relativement léger tout en étant capable d’embarquer des charges utiles évolutives et tout en restant extrêmement manoeuvrable autorisera les navires à opérer aussi bien en haute mer qu’à proximité des littoraux. De ce point de vue, la marine suédoise devancera à bien meilleur compte sa consoeur américaine et ses deux programmes de navire de combat littoral.

Optimisées pour la furtivité

De fait, la construction des navires commença en 1996 chez Kockums, sur base d’études menées dès le début des années 1990 et qui avaient notamment donné lieu au Smyrge, un démonstrateur notamment testé au cours de manœuvres de l’OTAN. Lancé en 2000, la tête de classe sera livrée à la FMV (l’administration suédoise des matériels) en juin 2002 avant qu’elle ne soit effectivement commissionnée en 2006. Depuis lors, les 4 autres navires ont suivi de façon régulière, une option étant placée sur une sixième unité, ensuite abandonnée. Si les bâtiments ne semblent pas pour l’heure être offerts à l’exportation, leur conception aura néanmoins permis à Kockums de prendre une avance et d’acquérir un savoir-faire considérable dans un domaine promis à un bel avenir. Au demeurant, le bâtiment a suscité l’intérêt des Américains, un accord de coopération ayant même été signé entre Northrop Grumman et Kockums dans le cadre du programme Focused Mission Vessel Study, permettant de transférer aux Etats-Unis des retours d’expérience sur les navires suédois et qui servira d’expérience préliminaire à ce qui deviendra le Littoral Combat Ship (LCS)

Le design pour le moins radical du bâtiment – et de son canon – lui autorise des performances importantes en terme de furtivité, les diverses orientations de ses surfaces planes ayant fait l’objet de nombreuses réflexions et ayant utilisé les techniques de simulation. Ainsi, une de ces corvettes ne sera pas détectée avant à plus de 13 km d’un radar adverse (par mer formée) et 22 km (par mer calme). En cas d’utilisation d’un brouillage radar, les Visby ne seraient détectées qu’à 8 km de l’émetteur (par mer formée) et 11 km (par mer calme). Cette furtivité radar est également due à l’utilisation d’une combinaison complexe de matériaux incluant des laminés de vinyl, de la fibre de carbone et du PVC, permettant, au surplus, de réduire la signature magnétique des bâtiments tout en offrant un degré de résistance aux chocs qualifié de « bon ».

Au-delà de ces mesures structurelles, le bâtiment est également équipé d’un système EDO CS-3701 TRSS (Tactical Radar Surveillance System) ayant une double fonction de mesure de soutien électronique et de détecteur d’alerte radar. Son utilisation, passive, permet d’optimiser la course du bâtiment et d’augmenter son niveau de protection. Dans le même optique, il est également doté d’un système lance-leurres Rheinmetall MASS (Multi Ammunitions Soft-kill). Doté de 32 charges (installées dans 4 lanceurs couvrant 360°), le système travaille dans les bandes radar, infrarouge, ultra-violet, électro-optiques et laser, permettant ainsi de contrer la grande majorité des projectiles guidés, missiles ou obus.

Une variété de missions

La part prise par la réduction des signatures acoustiques et magnétiques découle pour partie des missions affectées aux bâtiments. Ainsi, les 4 premières unités sont spécialisées dans la lutte contre les mines et les sous-marins (MCM/ASM – Mine Counter-Measures/Anti-Submarine). La cinquième unité a été plus particulièrement spécialisées dans les missions d’attaque et de lutte contre les bâtiments de surface (ASuW – Anti Surface Warfare). La première série de navires a ainsi reçu une suite de sonar GD Canada Hydra comprenant une antenne remorquée passive, un sonar actif à immersion variable CVDS-26 travaillant sur deux bandes et un sonar de proue CHMS-90. En plus de ces systèmes, ils ont également été équipés de drones sous-marins Saab (chasse aux mines) et Atlas Elektronik Seafox (déminage). Disposant de liaisons de données filaires avec le bâtiment, ces engins nourrissent également son système de combat en informations.

L’armement des bâtiments a été directement impacté par les réductions budgétaires dont le programme a souffert dans les années 1990. Ainsi, si le missile antinavires RBS-15 Mk3 ne sera pas installé sur les 4 premiers bâtiments, ces derniers recevront des charges de profondeur et trois tubes de 400 mm permettant le lancement de torpilles lourdes Tp.45. Le système de grenades ASM propulsées de 127 mm (2 lanceurs sextuples ALECTO), un temps planifié, ne sera toutefois pas déployé en raison de coupes budgétaires effectuées début 2007. De même, les navires devaient recevoir un hangar permettant d’abriter un hélicoptère HKP-15 (Agusta 109), modification structurelle qui sera ensuite abandonnée en raison de la taille trop importante de l’hélicoptère. Une machine peut néanmoins se poser et se ravitailler sur le pont arrière de chaque Visby.

Du point de vue des capacités antinavires, les bâtiments seront dotés de 8 missiles RBS-15 MK.2. Subsonique, ils disposent d’un guidage radar et ont une portée de supérieure à 70 km. En service dans la marine suédoise depuis 1998, ces missiles sont, en fait, le fruit de la modernisation des MK.1 anciennement en service. A terme, ils pourraient être doté du MK.3, entré en production en 2004, d’une portée supérieure à 200 km et disposant d’une capacité d’attaque terrestre ; voire du MK.4, en cours de développement et qui sera doté de deux types de systèmes de guidages et dont la charge sera modulaire, en fonction de l’objectif devant être attaqué. Installés sous le pont et invisibles de l’extérieur, les missiles sont lancés après qu’une écoutille se soit ouverte.

Par ailleurs, la question de la défense antiaérienne des bâtiments, pendante durant un temps, sera tranchée fin avril 2007. Alors que Saab proposait ses systèmes RBS-70 Bolide et Bamse, c’est finalement l’Umkhonto-IR du Sud-africain Denel qui sera choisi, dans le cadre d’un contrat d’une valeur de 148,5 millions de dollars. Lancé sur base de coordonnées fournies par le radar 3D du navire, le missile bénéfice d’abord d’un guidage inertiel avant que son autodirecteur IR prenne le relais. Apte à engager simultanément 8 objectifs, le système a une portée maximale de 12 km. E cet égard, si la doctrine suédoise, envisageant le déploiement de ses navires sous couverture de la Flygvapnet (force aérienne) n’a pas fondamentalement été changée, le choix d’une dotation en missiles sol-air est considéré comme reflétant la nouvelle posture de la marine suédoise, pouvant dorénavant être engagée dans des opérations extérieures. Enfin, toutes les corvettes disposent d’un canon Bofors 70 SAK Mark III de 57 mm dont la tourelle a été spécifiquement conçue afin de réduire sa signature radar. Au repos, le tube du canon intègre d’ailleurs ladite tourelle. D’une cadence de tir maximale de 220 coups/minute et d’une portée maximale de 17 km, il est approvisionné à raison de 120 coups.

Les Visby sont équipées d’un radar multrôle 3D Saab Microwave Systems Sea Giraffe, en bande C, servant à la surveillance, à la poursuite et à la désignation de cible et ce, dans les secteurs aériens (jusqu’à une altitude de 20 000 m) et de surface. Le radar dispose aussi de capacités ECCM. A l’instar de l’ESM, il est installé dans le radome surmontant la passerelle. Les bâtiments disposent en outre d’un radar de recherche de surface en bande I et d’un radar de contrôle de tir CEROS 200 en bande I/J, lequel est couplé à des capteurs optroniques. L’ensemble de ces capteurs de même que les armements sont liés au système C3 Centris. Système à architecture ouverte, qui comprend le système de gestion du combat Saab Systems 9LV mk3E, le système MAST d’aide à la décision et le système intégré de communications. L’ensemble tourne dans un environnement Windows NT.

Au cœur de la stratégie navale suédoise

Si le niveau de perfectionnement des systèmes de commandement, de combat et de capteurs des Visby est élevé, elles disposent aussi de caractéristiques dynamiques intéressantes. Ainsi, conçu pour une vitesse maximale de 35 nœuds – la vitesse optimale pour les croisières les plus longues étant de 15 nœuds – les navires ont été dotés de 4 turbines à gaz Honeywell TF 50A offrant une puissance maximale de 16 000 KW pour les hautes vitesses, complétées par 2 diesels MTU16V. Dans ces deux cas, les échappements sont rejetés par un orifice dans la coque, à peine au-dessus de la ligne de flottaison, toujours pour des raisons de signature IR. Le bâtiment lui-même est propulsé par deux hydrojets, considérés comme plus discrets que les hélices dans l’hypothèse où la pleine puissance devrait être utilisée.

Très bien conçus en regard des besoins suédois et aptes à évoluer rapidement, les Visby sont également considérés comme de véritables vitrines de l’industrie suédoise de défense. Au-delà, elles sont aussi les pierres d’angle d’une stratégie navale suédoise qui, en misant très tôt sur une aptitude aux opérations littorales dans le cadre plus général d’une stratégie défensive, a fait la démonstration d’une expérience considérable. Utile dans le cadre d’une Europe de la défense où les opérations littorales sont à peine redécouvertes, cette expérience a également bénéficié de l’évolution que représente le réseaucentrage de la défense suédoise. Les Visby, dans cette optique, sont autant conçues comme des effecteurs que comme des systèmes de génération et de transmission de l’information, au profit des forces navales, bien entendu, mais aussi terrestres et aériennes.

Encadré : les Visby en un clin d’œil
Equipage : 43
Longueur : 72 m
Largeur : 10,4 m
Tirant d’eau : 2,4 m
Déplacement : 600 tonnes p.c.
Vitesse maximale : 35 noeuds

Article paru dans Technologie & Armement n°8, octobre-novembre 2007. Aucune reproduction autorisée sans l’autorisation de la rédaction

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