Défense et Sécurité Internationale
Innovation navale
Par Benoist Bihan, chercheur en études stratégiques, paru dans DSI n°65, décembre 2010. Aucune reproduction sans autorisation de la rédaction.
Alors que les mers sont devenues, pour la France et l’Europe, que d’aucuns qualifient « d’île stratégique », un enjeu de premier plan, l’innovation navale semble au point mort et la prise en compte des impératifs du combat quasi inexistante au sein de nos marines de guerre. Il est vrai que celles-ci, en tout cas dans les pays européens, ne se préparent plus qu’anecdotiquement à faire la guerre, tout absorbées qu’elles sont par des missions de sécurité maritime et de service public de plus en plus prenantes.
Le marin de guerre s’efface aujourd’hui derrière le marin d’État. Mais l’impact d’un tel glissement est considérable sur le potentiel de combat réel de nos flottes, à commencer par ce qui relève de la conception même des navires, pour laquellela guerre n’est plus la première exigence. La tactique navale, enfin, est bel et bien une discipline oubliée.
Sur ce point, la situation n’est certes pas nouvelle. Dès 1986, dans l’introduction à son ouvrage de référence, Fleet Tactics (1), Wayne Hughes notait que la tactique n’était plus un sujet enseigné ou étudié, particulièrement dans le domaine naval. Près d’un quart de siècle plus tard, son constat demeure d’actualité. Difficile pourtant de le considérer comme un fait strictement contemporain. Le désintérêt des marines militaires pour la tactique est en effet ancien. Et force est de le constater, en matière de combat naval, l’innovation tactique n’est pas venue de la mer aussi souvent qu’on l’imagine. Dans son histoire, la Royal Navy, sans conteste la plus prestigieuse des marines de guerre de tous les temps, a ainsi dû à plusieurs reprises sa supériorité tactique sur ses adversaires aux travaux théoriques d’individus qui n’étaient pas d’abord des marins, et parfois pas même des militaires.
Considéré comme le « père » de la Royal Navy moderne, Robert Blake (1599-1657) n’était pas un homme de mer avant qu’Oliver Cromwell lui confie, en 1649, le commandement de la marine anglaise. Cromwell, lorsqu’il choisit Blake, veut en fait imposer aux marins anglais la discipline qui prévaut à terre, dans une armée qu’il réforme également et qui va devenir la New Model Army. Blake, parlementaire devenu général victorieux, est à ses yeux l’homme de la situation. Transposant en mer des innovations nées à terre, il impose aux capitaines des navires anglais leur subordination aux ordres de l’amiral commandant d’escadre, poste pour lequel il choisit dans un premier temps des généraux. Blake lui-même porte le titre de General at Sea.
C’est en somme un choix politique et stratégique que fait Cromwell. Trois ans plus tard, il peut en mesurer la pertinence lorsque paraissent les Instructions pour la navigation et le combat (Sailing and Fighting Instructions, dans la langue de Shakespeare), rédigées par Blake. Ces « instructions » constituent la première formalisation de la tactique de la ligne de file, qui demeura jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale la formation de combat standard pour une escadre de bâtiments de surface dotés de canons pour armement principal.
Si elle n’est pas sans limite, l’innovation est majeure. Elle permettra à l’Angleterre de retourner, lors de la première guerre Anglo-hollandaise, une situation navale d’abord compromise. La ligne de file ne doit pourtant rien aux marins. Rendant nécessaire la soumission des capitaines à une autorité unique, elle est avant tout une transposition navale de la disposition des mousquetaires en rangs, afin d’optimiser le volume de feu tourné vers l’adversaire.
Rapidement adoptée par l’ensemble des marines européennes, la ligne va, en dépit de ses qualités, en mer comme à terre, créer une situation de blocage tactique, une bataille navale dans la première moitié du XVIIIe siècle n’étant qu’un long échange de feu entre deux lignes de file croisant parallèles l’une à l’autre. Cette situation crée des combats coûteux et le plus souvent indécis. Pour résoudre cette difficulté, les marines, particulièrement la Marine française, vont d’abord chercher dans la technique la réponse à un problème tactique. Dans la seconde moitié du siècle, et particulièrement lors de la guerre d’Indépendance américaine (1775-1783), c’est en perfectionnant le tir à longue portée, et en se dotant des moyens nécessaires pour tirer à démâter, que les Français parviennent à éviter à plusieurs reprises de coûteuses batailles rapprochées, tout en préservant la liberté d’action de leur flotte.
L’innovation technique n’est cependant pas tout, et les succès techniques français ne suffisent pas à rendre les engagements décisifs. C’est alors qu’en 1779 un non-marin une fois encore apporte à ce problème une réponse tactique. Sir John Clerk of Eldin est un négociant écossais, sans expérience militaire ou maritime. Mais, par l’étude des batailles et des traités, ainsi que par l’échange avec des marins et des architectes navals, il a acquis un remarquable ensemble de connaissances sur le combat naval. Résultat d’une vie de recherches de ce stratégiste avant l’heure, son Essai sur la tactique navale (Essay on Naval Tactics) devient le document de chevet d’amiraux comme Rodney et, surtout, Nelson.
Dans cet essai, pour en finir avec l’indécision des batailles navales, Eldin prône de concentrer la majeure partie de la ligne amie sur une portion de la ligne ennemie. Cette tactique de combat agressive revient à couper la route de la ligne adverse pour, selon l’expression consacrée, lui « barrer le T ». Employée avec succès aux Saintes, en 1783, puis à Trafalgar, en 1805, elle va permettre à la Royal Navy de rétablir sa supériorité navale face à la Marine française pendant la dernière partie de la guerre d’Indépendance américaine, puis de la conserver pendant les guerres napoléoniennes. Après Trafalgar, barrer le T va devenir le Graal de la manœuvre navale.
Ces deux exemples d’innovation tactique navale d’origine quasiment exogène manifestent la tendance plus large des marines de guerre à privilégier dans leurs approches la mer à la guerre. Ce fait peut s’entendre, tant il est vrai que les savoirs nautiques ont, de tous temps, été des plus complexes à maîtriser en raison même de leur très grande technicité. Mais il conduit précisément les marins de guerre à agir d’abord comme des techniciens. Se vivant comme marins avant d’être soldats, ils tendent parfois à négliger la préparation au combat d’escadre. Cet idéal de capitaines de vaisseau, très sensible dans la marine anglaise de la première moitié du XVIIe siècle et que Blake cherchait à éliminer au travers de ses Instructions, est aussi l’un des maux traditionnels de la Marine française pendant tout le XVIIIe siècle. Elle est également à l’œuvre durant la Première Guerre mondiale, dans le refus par la Royal Navy de la tactique des convois que le Premier Ministre Lloyd George devra lui imposer en 1917. D’autres exemples pourraient être pris dans d’autres armées. Souvent pionnières dans les innovations techniques, les marines militaires se révèlent aussi conservatrices sur le plan tactique.
La victoire se gagne d’abord sur soi-même, en résistant à ses pentes naturelles, dont celle consistant à privilégier, dans le combat naval, les aspects techniques plutôt que les aspects tactiques, à l’instar de l’importance accordée à l’artillerie dans la Marine française de la fin du XVIIIe siècle. À l’heure où la France, par défaut, se trouve propulsée au rang de première puissance navale européenne, et alors que le monde entier, à l’exception d’une Europe recluse dans son irénisme, voit s’accroître les investissements militaires et particulièrement navals, il est vital que nos marines sachent innover. Ou qu’à défaut, elles s’ouvrent à l’innovation extérieure.
À plusieurs reprises déjà, la Royal Navy a su trouver dans ses rangs les chefs pragmatiques capables d’intégrer l’innovation tactique d’où qu’elle vienne. Cet héritage de Nelson devrait être aujourd’hui à l’esprit de tout marin : rien ne remplace, pour vaincre, la combinaison de l’esprit de combat et de l’innovation tactique. Il serait tragique que nous ayons perdu les deux.
Note
(1) Wayne P. Hughes Jr., Fleet Tactics:Theory and Practice, Naval Institute Press, Annapolis, 1986.
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about 10 months ago
Juste une petite remarque désagréable: dans la marine française, on « fait » encore de la tactique. Et on s’entraine à la guerre (et accessoirement on la fait). Il existe des lettres tactiques, des exercices spécifiques et un corpus d’entrainement qui prépare effectivement au combat. Certes, l’Action de l’Etat en Mer c’est 25% du boulot de la Marine, mais ce n’est pas devenu 100%. Quant à Hughes, il a prétendu faire une OPA sur la tactique navale, mais avec des argument excessivement contestables (comme son obsession pour la poussière navale par exemple)…
about 10 months ago
Je suis très étonné par la teneur de cet article lorsque l’on sait que l’un des premiers documents que découvre l’élève-officier en intégrant l’Ecole Navale est l’ATP1 (Allied Tactical Publication n°1), véritable outil d’initiation à la tactique sur mer incrémenté depuis plus de 50 ans par les marines alliées de l’OTAN au fur et à mesure des expériences vécues et des progrès techniques et technologiques.
S’il porte le numéro 1, c’est qu’il constitue le 1er tome de multiples autres ATP dédiées aux différents volets des opérations aéromaritimes !