Par Jean-Jacques Mercier, Expert en systèmes d’armes. Article paru dans DSI Hors-Série n°13, août-septembre 2010

Si la dissuasion nucléaire reste le pilier central de la défense stratégique française et que la doctrine de Paris a fondamentalement peu évolué depuis une vingtaine d’années, se dessinant plus en inflexions qu’en véritables mutations (1), il n’en demeure pas moins que les débats actuels sont plus complexes qu’on ne le pense. Les questionnements, peu clairs, autour des antimissiles (2), la pression budgétaire, les choix britanniques également (Londres pense réduire de quatre à trois le nombre de ses sous-marins stratégiques), sont autant de facteurs invitant à une réflexion autour de la dissuasion, mais aussi à quelques propositions pas nécessairement politiquement correctes.

Dissuasion : quel format futur ?

En indiquant que la France disposait d’un peu moins de 300 têtes nucléaires, la France a certes fait preuve d’une grande transparence, au-¬delà de laquelle quelques pistes de réflexion sont envisageables, en particulier concernant le futur de la composante aéroportée de la dissuasion. Fondamentalement, la doctrine française voit en cette composante une capacité « d’ultime avertissement ». En clair, le tir de missiles ASMP ou ASMP-A, vectorisés par des Mirage 2000N ou des Rafale, doit permettre de signifier à l’ennemi la résolution de Paris à passer à l’emploi des MSBS (Mer-Sol Balistiques Stratégiques) sur ses « centres décisionnels » – un euphémisme pour désigner ce qui, fréquemment, reste le plus gros centre urbain ennemi. Or, cette vision de l’arme d’ultime avertissement, « préstratégique » ne manque pas de poser problèmes à divers égards :

• Cette conception qui était pertinente dans le contexte de la guerre froide (au passage, cet ultime avertissement devait permettre de réduire les capacités adverses), dans un jeu dissuasif très codifié, ne l’est peut-¬être plus. Des États comme l’Iran ou la Corée du Nord qui feraient l’objet de tels tirs seraient-¬ils en mesure de distinguer la part du préstratégique de celle du stratégique ? En ont-¬ils seulement les capacités techniques, au moment même où nous nous efforçons de renforcer la furtivité de nos missiles ? Par ailleurs, là où la future TNO (3) fait 100 à 150 kt (selon les sources), la TNA (4) des missiles aérobies aurait une puissance de 300 kt : n’est-ce pas illogique que la tête de « démonstration » soit plus puissante que celle de « résolution » ? Plus encore dans un contexte post-¬guerre froide qu’auparavant, toute arme nucléaire n’est-¬elle pas stratégique du fait même de sa nature ? Politiquement d’ailleurs, est-il encore acceptable d’utiliser une arme nucléaire dans une démonstration de force ? Le monde ne retiendra-t-il pas le seul emploi d’une arme nucléaire, quelle que soit son appellation « stratégique » ou « préstratégique » ?

• La logique même de cloisonnement entre engagements conventionnel et nucléaire des forces aériennes, un des piliers de la logique de dissuasion durant la guerre froide, est battue en brèche depuis les années 1990. En effet, de modernisation en inflexions doctrinales – mais aussi en compression de la flotte aérienne –, les 75 Mirage 2000N ont peu à peu gagné des capacités de tir conventionnelles et plus seulement nucléaires. Le 30 août 1995, c’est d’ailleurs un 2000NK2 qui a été abattu en Bosnie. À ce stade, alors que le dernier Livre blanc fixe à trois cents le nombre d’appareils de combat français (armée de l’Air et Marine confondues), « fixer » dans la dissuasion nucléaire le deuxième escadron de Rafale puis un total de 40 appareils – lesquels nécessiteront, en dépit de leur polyvalence, une focalisation de l’entraînement des équipages sur la frappe nucléaire – réduit immanquablement les capacités conventionnelles.

Des sous-marins également préstratégiques ?

Pratiquement, la « pointe de diamant » de la dissuasion n’est pas la composante aéroportée mais les quatre SNLE de classe Le Triomphant, chacun apte à embarquer 16 missiles M-51 (lesquels permettent à leur tour de lancer jusqu’à 6 charges nucléaires) de 8 000 km de portée, ce qui donne 384 charges, soit plus que le plafond français de 300 charges. Très discrets, ces bâtiments sont parfaitement à même d’embarquer des engins qui seraient affectés aux frappes préstratégiques (charge monotête) et ont, face à la prolifération des systèmes de défense aérienne, une probabilité de survie plus élevée. On ajoutera que l’emploi du sous-¬marin est plus souple : pas besoin de ravitaillement en vol, d’autorisations de survol, d’éventuelles aides à la pénétration (5) et, surtout, le lancement sera plus réactif. Si l’on peut imaginer une frappe préstratégique sur l’Iran, par exemple, au départ d’Istres, combien de temps mettra-t-elle (après tout, il n’est plus question de frapper une division tchèque en Bohême, à une heure de vol) ? Certes, la frappe sera plus rapide dans l’hypothèse d’un départ de Rafale depuis le Charles de Gaulle – mais ce dernier n’est pas disponible en permanence…

Plusieurs arguments vont toutefois dans le sens d’un maintien de la composante aéroportée. D’abord son coût, relativement faible comparativement aux autres programmes de la dissuasion : dans le projet de loi de finance 2010, elle représente le dixième environ des dépenses de la fonction « dissuasion » (6). Ensuite, se pose la question de la capacité de « gesticulation » (7). Le propre de l’armement préstratégique est de démontrer la fermeté des intentions, y compris en effectuant, par exemple, des vols de démonstration, ASMP(-A) sous le ventre, à proximité des espaces aériens adverses, voire à l’intérieur de ceux-ci (8). Reste, toutefois, que cette démonstration doit pouvoir être « vue » par l’adversaire pour être efficace. Or, comment réagir si des appareils adverses s’approchent d’un « Rafale nucléaire », comment, à son tour, déterminer leurs intentions ? Dans le même temps, on peut se demander si cette efficacité dissuasive n’est pas plus importante si l’adversaire sait, avec certitude, qu’un au moins un SNLE se trouve à la mer et qu’il sera frappé immanquablement dans les minutes qui suivront la décision du président de la République. Certes, ici aussi, l’ambiguïté découlant de la présence du porte-avions, plate-forme de démonstration par excellence, participe de cette efficacité dissuasive. Mais la France n’est plus en mesure d’assurer une permanence aéronavale embarquée, quelles que puissent être les espérances des marins…

Au demeurant et paradoxalement au vu de leur discrétion, il est possible de « gesticuler » en utilisant des sous-¬marins. La mise en évidence de départ à la mer de bâtiments, des lancements de démonstration, voire un tir à haute altitude, restent tout autant du domaine du possible avec un SNLE qu’avec un Rafale – le premier, en restant à plusieurs milliers de kilomètres de sa cible, étant moins vulnérable. En ce domaine, il convient de bien comprendre que la manœuvre nucléaire, si elle doit se produire, sera d’abord et avant tout une question de résolution politique : le test des intentions, plus encore que sur le terrain, se fait dans les esprits. En tout état de cause, peut être est-il temps d’ouvrir un débat sur la question : à bien des égards, notre composante aéroportée pourrait, dans les conditions politico-stratégiques actuelles, ne plus être qu’un reliquat de la guerre froide – lequel aura toutefois permis, et ce n’est pas le moindre de ses avantages, d’avoir gardé un savoir-faire dans le domaine de la missilerie ramjet.

De la militarisation de l’espace
Deux autres débats nous semblent susceptibles d’être menés. Le premier touche aux systèmes antimissiles de défense de territoire (par opposition aux systèmes de théâtre) et semble connaître ses prémices. Le deuxième pourrait toucher à la question de la protection de nos systèmes spatiaux et à la problématique de la militarisation de l’espace. Pour l’heure, la France reste fidèle à ses engagements internationaux (et notamment au traité de 1967), mais force est également de constater que les lignes internationales bougent. La Chine a ainsi procédé en janvier 2010 à son deuxième essai antisatellite, trois ans jours pour jour après le premier. Les États-Unis travaillent également à la question, tout comme l’Inde. La Russie a annoncé que son futur S-500 pourra avoir une fonction antisatellite. Or, si l’on peut raisonnablement estimer que la dissuasion nucléaire nous protège mieux que des antimissiles encore techniquement peu crédibles à l’échelle de la défense d’un pays, la défense de nos capacités spatiales pose problème et n’est pas résolue. Plusieurs menaces touchent essentiellement, pour l’heure, les plates-formes évoluant sur des orbites basses :

• des débris, généralement de petite taille, résultant de frappes telles que celles menées par la Chine en 2007 et 2010. Si les plus gros débris sont bien suivis et catalogués (radars GRAVES), permettant d’anticiper des changements d’orbite, les plus petits ne le sont pas ;

• des illuminations laser depuis le sol (et qui, stricto sensu, ne constituent pas une entorse au traité sur la militarisation de l’espace) utilisant des lasers de haute puissance. La Chine, par exemple, disposerait de trois bases aptes à ces frappes ;

• l’emploi de missiles ASAT dans des frappes directes (interceptions cinétiques) ou indirectes (le missile vectorise un petit satellite qui explosera à proximité de sa cible).
Pour la France (et, par extension, les pays européens également dotés de satellites), la question qui se pose – si jamais des budgets venaient à être disponibles, ce qui semble douteux – touche à la capacité d’éviter de telles frappes et, ensuite, à pouvoir rapidement reconstituer sa flotte de satellites. Or, avec trois Helios, deux SYRACUSE 3 et les débuts de la constellation Galileo (sans compter les collaborations avec l’Allemagne sur SAR-Lupe ou l’Italie, qui font aussi de la protection de ces engins un intérêt national), les forces deviennent de plus en plus dépendantes de leurs satellites. À cet égard, on peut se demander s’il ne serait pas nécessaire de disposer d’une capacité de lancement d’urgence de satellites, éventuellement sur base des petits lanceurs auxquels a songé Dassault, pour des lancements effectués depuis le Rafale et permettant ainsi d’assurer une (relative) continuité du service. On le constate donc, les chantiers potentiels du débat stratégique sont encore vastes et, en, tout état de cause, la contraction des budgets comme l’évolution de la situation internationale ne peuvent que nous pousser à travailler à des options innovantes, sans tabous.

Notes
(1) Pour ses dernières évolutions, voir André Dumoulin « Dissuasion nucléaire et Europe. Entre zones grises et zones floues », DSI no 47, avril 2009 ; « Les inflexions de la stratégie nucléaire française », DSI no 16, juin 2006 ; « Interrogations autour de la dissuasion nucléaire européenne », DSI no 10, décembre 2005. Voir également l’excellente monographie qu’il a publiée avec Christophe Wasinski, La dissuasion nucléaire française : paramètres doctrinaux, politiques et techniques. Révolution ou inflexion de la stratégie en post-guerre froide (1990-2006) ?, IBIDEM, no 1, 2006, 120 p.
(2) Voir l’article de Joseph Henrotin dans ce hors-série.
(3) Tête Nucléaire Océanique. Elle sera installée sur les missiles M-51 à partir de 2015.
(4) Tête Nucléaire Aéroportée.
(5) Dans un cadre où, rappelons-le, la France ne dispose pour l’heure pas d’une capacité SEAD (suppression des défenses aériennes ennemies).
(6) Toutefois, les coûts de MCO des forces aériennes stratégiques seraient de l’ordre de 98 millions d’euros.
(7) Ce qui, dans certaines configurations, ne manque pas de poser question : s’il faut gesticuler, voire employer l’armement préstratégique, c’est que l’adversaire a douté de la crédibilité de nos intentions et de notre arsenal stratégique. Le problème, dans ce cas, n’est pas technique ou organisationnel : il est typiquement et uniquement politique.
(8) D’autres questions subsidiaires se posent : comment, par exemple, être certain qu’un adversaire ne confondra pas ASMP-A et SCALP EG ? Les interceptions ne se font pas que par beau temps avec des pilotes capables de reconnaître l’ensemble de nos munitions… Comment être certain, pour un État doté du nucléaire, qu’il n’interprétera pas un raid conventionnel comme une frappe nucléaire ? Il existe là un réel problème de discrimination.

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