Par Benoist Bihan, chercheur en études stratégiques, paru dans DSI n°66, janvier 2011. Aucune reproduction sans autorisation de la rédaction.

S’il fallait désigner celle des armes qui, au cours du temps, a le plus évolué, il s’agirait sans doute de la cavalerie, dont l’organisation, les missions, l’armement et les modes d’action se sont transformés plusieurs fois entre l’Antiquité et l’époque contemporaine. Aujourd’hui toutefois, la question se pose de savoir si la cavalerie, devenue entre-temps blindée, n’est pas appelée à disparaître.

Cette question, à vrai dire, s’est posée déjà à plusieurs reprises dans l’Histoire. À la fin du Moyen Âge, la cavalerie en Europe occidentale se confond avec la noblesse chevaleresque, caste sociale avant d’être un outil militaire. Constituée d’unités lourdes et cuirassées, dont les modes d’action sont fondés sur le choc frontal, la chevalerie perd, à partir de la guerre de Cent Ans et définitivement au tournant du XVIe siècle, la place d’armes de la décision qu’elle tenait depuis la fin de l’Antiquité. Tandis que la Renaissance militaire enfin bat son plein, que l’infanterie, d’abord armée de piques, puis progressivement d’armes à feu, s’affirme à nouveau comme la « reine des batailles », et alors que l’artillerie jusqu’ici réservée aux sièges fait son irruption sur les champs de bataille, la cavalerie semble sur la voie d’un irréversible déclin.

Deux fois réinventée

Pourtant, c’est l’exact opposé qui va se produire et, contre toute attente, on assiste à l’époque moderne à un remarquable renouveau de la cavalerie. Si la chevalerie disparaît au XVIe siècle, une cavalerie lourde, qui perpétue les traditions du choc, se développe, tandis qu’à ses côtés apparaît une cavalerie légère inspirée, dans son organisation, son armement et ses modes d’action, des unités présentes sur les frontières militaires du sud-est de l’Europe : hussards hongrois, pandours croates deviennent, au XVIIe puis au XVIIIe siècle, des silhouettes familières des champs de bataille d’Europe de l’Ouest. Au XVIIIe siècle, toutes les armées européennes – jusqu’à l’armée britannique – créent ainsi des unités de hussards, avant, pour certaines, d’en faire dériver des unités similaires, mais plus spécifiquement nationales, à l’instar, en France, des chasseurs à cheval. Simultanément, les dragons, à l’origine fusiliers montés qui vont progressivement devenir une cavalerie « médiane », apparaissent et viennent combler pour partie le fossé entre combats monté et démonté.

Cette diversification des unités coïncide avec une diversification des missions. Force de choc, la cavalerie devient arme de la reconnaissance, de la couverture, du contrôle des espaces lacunaires autour d’armées dont le gros, jusqu’à la Révolution française, manœuvre en bloc unitaire et ne peut contrôler effectivement des espaces d’opération qui, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, tendent à s’élargir. Réinventée, la cavalerie retrouve avec les guerres de l’Empire un rôle crucial, et ajoute la poursuite à un éventail de missions désormais vaste.

À cette première réinvention va succéder une seconde, lorsqu’un siècle après les batailles napoléoniennes, la Première Guerre mondiale va sonner – définitivement cette fois – le glas de la cavalerie équestre. Devenue incapable de remplir ses missions au vu des nouvelles conditions du combat, la cavalerie se voit de nouveau chassée du champ de bataille et menacée d’extinction. Mais après un long combat d’arrière-garde qui dure tout l’entre-deux-guerres, elle va néanmoins se transformer à nouveau, abandonnant cette fois sa monture de toujours, le cheval, pour se mécaniser. Dans certains pays, l’Allemagne en particulier, elle disparaît certes pratiquement en tant qu’arme et ses traditions sont transférées aux nouvelles armes blindées créées à l’issue du premier conflit mondial. Cette transformation est bien plus brève que la précédente. Là où la chevalerie avait mis un siècle à disparaître, le cheval se trouve balayé en trente ans : à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, l’association militaire de l’homme et du cheval a vécu.
Durant la guerre froide, la cavalerie semble un temps retrouver, avec le char, sa monture perdue, et surtout sa primauté sur l’infanterie : après 1945, le char est en effet au cœur des doctrines de combat des armées occidentales et soviétiques, alors que le fantassin, entièrement dépourvu de protection contre les armes nucléaires qui commencent à équiper les arsenaux des deux camps, paraît quasi condamné et se voit réduit au rang d’auxiliaire du char. Mais ce triomphe de la cavalerie qui, devenue arme blindée, renoue avec le choc frontal, n’est qu’apparent.

La cavalerie, fonction du combat mobile

La véritable mutation n’est pas tant que la cavalerie se soit mécanisée en effet, mais que cette mécanisation ait eu lieu simultanément dans toutes les autres armes, et particulièrement dans l’infanterie. Celle-ci, pour la première fois dans l’Histoire, devient de ce fait aussi mobile que sa consœur et, à partir de l’entrée en service des premiers véhicules de combat d’infanterie, également apte au combat monté. L’essor du vecteur aérien fait perdre par ailleurs à la cavalerie son statut d’arme la plus rapide. Triomphante en apparence, celle-ci voit en réalité le champ de ses missions se restreindre considérablement, jusqu’à l’arc-bouter aujourd’hui sur deux missions : l’appui-feu direct et le combat antichar, ce qui la ramène au rang d’arme d’appui d’une infanterie définitivement reine des batailles. Encore ces missions ne sont-elles pas des missions de cavalerie : tant l’appui-feu direct que l’antichar assimilent le char à un canon d’assaut, autrement dit à de l’artillerie mobile. Dans le même temps, la reconnaissance de cavalerie, autre grande mission traditionnelle, disparaît progressivement, remplacée par des capteurs déportés, de plus en plus souvent aériens.

Aussi est-il aujourd’hui légitime de se reposer la question de la pérennité de la cavalerie en tant qu’arme. Est-il pertinent de lui conserver une existence distincte ? Tant l’intégration interarmes à des niveaux très bas que le rétrécissement considérable du spectre de ses missions incitent au premier abord à répondre par la négative. Il est pourtant possible de raisonner autrement. Le fond de la question est en réalité de savoir si la nature de la cavalerie relève de ses montures ou de ses missions. Légitimement, les traditions de cette arme dans tous les pays où elle existe encore sont liées au combat monté, et donc au cheval, dont le char est l’héritier moderne. Mais l’évolution de la cavalerie depuis l’avènement de l’arme à feu est dans le même temps celle d’une arme ayant progressivement dissocié ses missions de ses montures, pour les rattacher à la place à une fonction spécifique de mobilité et de manœuvre.

Aussi l’avenir de la cavalerie en tant que fonction du combat mobile et celui de la cavalerie en tant qu’arme ne sont-ils sans doute pas liés. S’il convient de préserver des traditions riches, dont l’expérience prouve l’impact sur l’efficacité au combat, le rapprochement des armes de mêlée, leur intégration au plus bas échelon, l’étroitesse de la niche tactique dans laquelle s’enferme la cavalerie, la nature interarmes et interarmées du combat moderne sont autant d’aspects qui militent pour que cavalerie et infanterie s’articulent désormais en groupements homogènes permanents. Des groupements capables de basculer de manière souple du combat embarqué au combat débarqué et combinant les vertus des deux armes : souplesse, rapidité, choc, feu, capacité à prendre comme à tenir le terrain.

Bousculant plusieurs siècles de tradition, une telle force n’est pourtant pas sans précédent : les Panzertruppen allemandes intègrent ainsi tant les chars que les Panzergrenadieren, fantassins mécanisés qui les accompagnent ; la cavalerie américaine, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, a su devenir, non seulement, blindée (en intégrant quelques éléments démontés), mais aussi aéromobile. Aboutissement logique en réalité de la transformation entamée au XVIe siècle, cette évolution redéfinirait la cavalerie comme un état d’esprit et une fonction, davantage que comme une institution attachée à des montures dont l’histoire montre que leur temps, qu’elles soient de chair ou de métal, finit par passer.
B. B.

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