Entretien avec le colonel Michel Goya, directeur d’études à l’IRSEM.

Officier et chercheur, Michel Goya a récemment effectué une visite en Afghanistan, qui a notamment donné lieu à un article dans la première lettre de l’IRSEM. Sans langue de bois, il analysait une situation complexe, mettant notamment en évidence les déficits de l’Armée Nationale Afghane (ANA). Nous nous sommes entretenus avec lui, quelques jours après le discours de Barak Obama à West Point, dans lequel il annonçait l’envoi de 30 000 soldats supplémentaires ainsi que sa volonté de doubler les effectifs de l’ANA.

On a parlé, avec le discours de West Point, d’une nouvelle stratégie avec l’envoi programmé de 30 000 soldats supplémentaires. Mais Obama n’est-il pas dans une rationalité d’effet d’annonce ? Répond-il, sur le fond, à la question stratégique afghane ?

Fondamentalement, la stratégie n’a pas changé depuis le sommet de Bucarest, voire avant. C’est toujours une stratégie globale qui veut associer une meilleure gouvernance, le développement économique et la sécurisation, essentiellement par le biais des forces de sécurité afghanes. Les décisions prises par Obama visent d’abord à augmenter les ressources et à changer les méthodes, de manière à dépasser la situation actuelle de « crise schumpétérienne » et à permettre de réaliser cette stratégie. Elles visent aussi à marquer les esprits et cet aspect symbolique n’est pas à négliger car il peut avoir des effets très concrets dans ce type de conflit. Tous les décideurs politiques et militaires américains ont en tête le précédent du « Surge » irakien. Rappelons qu’à la fin de 2006, alors que la situation en Irak était bien pire que celle de l’Afghanistan aujourd’hui, la décision du Président Bush d’envoyer 30 000 hommes a été la preuve de la détermination américaine, ce qui a accéléré le basculement des groupes nationalistes sunnites et permis de transformer radicalement la situation sur place. Il n’est pas inutile de souligner qu’à l’époque, le sénateur Obama était opposé à cette stratégie et partisan d’un retrait immédiat. Les esprits à marquer ne sont donc pas seulement afghans, mais aussi américains, pour faire oublier cette image défaitiste de l’époque, tout en donnant un horizon visible à ses futurs électeurs en évoquant un début de retrait à une date précise.

Vous êtes passé par l’Afghanistan et avez produit pour la dernière lettre de l’IRSEM un « carnet de route ». La problématique de la formation de l’armée afghane a été bien mise en évidence. Obama soulignait la nécessité d’accompagner l’ANA, mais des efforts concrets sont-ils engagés ?

Le vrai pilier du plan Obama n’est pas tant les 30 000 hommes de plus que le doublement de l’armée et de la police afghane à assez court terme. Rappelons qu’avec 90 000 soldats pour 32 millions d’habitants, il y a, proportionnellement à la population, moins de soldats afghans dans l’Afghanistan en guerre que de soldats français en France. Ce développement rapide est cependant un immense défi qui suppose d’abord d’y consacrer beaucoup plus de ressources qu’aujourd’hui. Pour ne citer que le cas de la France, alors que nos dépenses militaires et civiles sur ce théâtre avoisinent les 400 milliards d’euros, moins d’un million sont consacrés à l’opération « Epidote », dont la mission est la formation des officiers afghans. Ces derniers sont pourtant le centre de gravité de la réussite du plan « Obama-Mc Chrystal ». Lorsqu’ils sont bons, les unités qu’ils commandent sont incontestablement les meilleures pour assurer la sécurité d’un secteur. En revanche, lorsqu’ils ne le sont pas, les résultats peuvent être catastrophiques. Dans ce type de guerre, le comportement des soldats évoluant au milieu de la population est un paramètre essentiel et il vaut mieux ne pas avoir d’armée du tout qu’une armée qui ne respecte pas les gens. Le problème est que ce qui touche à la sélection et à la nomination des officiers afghans échappe complètement à la coalition. Lorsque les Américains ont reformé l’armée sud-coréenne, ils avaient une mainmise complète sur le corps des officiers et, ici, ce n’est pas le cas. Nous avons souvent des nominations qui obéissent à des critères qui n’ont que peu de rapport avec l’efficacité.

Qui plus est, toute la formation se fait à Kaboul, ce qui pose une multitude de problèmes. Pour suivre un stage, les officiers doivent venir dans la capitale et s’y loger, ce qui n’est pas toujours à la portée de leur faible solde et impose qu’ils laissent au loin des familles dont ils assurent souvent les seuls revenus. En conséquence, on se retrouve à Kaboul avec principalement des officiers kaboulis et qui ne demandent qu’à y rester. Des efforts sont faits pour décentraliser la formation et organiser des centres régionaux. Mais, là aussi, il faudra des moyens pour développer ces centres et envoyer des instructeurs au plus près des combats. De la même façon, il faudra nécessairement envoyer des conseillers dans les bataillons nouvellement formés. En valeur absolue, ces renforcements seront limités en nombre mais comme ils concernent presque exclusivement des cadres, la ponction peut-être qualitativement assez lourde pour des armées occidentales de plus en plus réduites. Pour autant, sans cet effort, il ne sera possible d’atteindre les objectifs quantitatifs qu’en réduisant les délais de stages de formation, au risque d’une chute de la qualité. On peut se retrouver ainsi, comme lors de la présence soviétique, avec des unités qui se débandent ou qui passent avec armes et bagages à l’ennemi. On en est actuellement à des taux de désertion de 25 à 30 % par an. C’est une armée qui reste fragile.

Y a-t-il une prise de conscience de ces problématiques, que ce soit au niveau ISAF ou « Enduring Freedom » ?

Bien sûr, mais le problème est que, lorsque l’on s’efforce d’aider à la création d’un État souverain, il est difficile d’interférer également ouvertement dans ses prérogatives. L’État afghan n’est pas capable de payer correctement des forces de sécurité fortes, à terme, de 400 000 hommes, armée et police confondues. Celles-ci devront donc être payées par la coalition. Il est politiquement incorrect d’évoquer la guerre du Vietnam mais cette situation rappelle celle de la gestion de l’armée sud-vietnamienne maintenue sous perfusion par les Américains sans que ceux-ci aient leur mot à dire sur la gestion de son encadrement, comme cela avait été le cas en Corée.

Au niveau des forces de l’OTAN, on est en train de réapprendre les élémentaires de la tactique en contre-insurrection. Mais, au plan opératif cette fois, les forces sont-elles bien articulées ?

Dans une coalition de 42 contingents nationaux différents, qui réunit des effectifs inférieurs aux minimas exigés pour sécuriser une population et dont l’action est souvent contraintes par des restrictions d’engagement (les caveat), les moyens sont très décentralisés et on travaille en secteur. On manque donc d’une capacité de manœuvre opérative, comme par exemple celle des deux divisions d’intervention du général Challe en Algérie en 1959, capables par leur simple masse d’obtenir des effets décisifs dans un secteur donné. On manque aussi de moyens héliportés qui permettraient de multiplier les effets de cette masse par la mobilité et du maillage qui permettrait ensuite de tenir le terrain conquis. Dans les régions les plus difficiles, l’action militaire se borne souvent à des raids limités et sans lendemain. Pour résumer, au niveau du théâtre, on a les forces de secteur et la « cavalerie aérienne » capable de les appuyer ou de les secourir, mais on manque de forces d’intervention pour sécuriser complètement un district sans « déshabiller Paul » et de forces de police musclées (ou de commandos de chasse) capables ensuite de tenir le terrain conquis. On peut s’emparer de n’importe quel point, mais on est aussi incapable de tout tenir. Il ne faut pas non plus se leurrer. Pour paraphraser un slogan de la Première Guerre mondiale, c’est l’infanterie qui conquiert et l’« action civile » qui occupe. Imaginer l’inverse, c’est-à-dire que les « cœurs » conquis par la générosité de la coalition ou les « esprits » éblouis par ses réalisations, en viendraient naturellement à rejeter d’eux-mêmes les rebelles et accueillir les soldats occidentaux avec des fleurs, est largement une illusion que certains contingents ont payée. Pour conquérir et tenir, il faut des soldats et nos armées professionnelles modernes sont d’un seul coup bien petites dès que l’on dépasse l’échelle du Kosovo.

Les Américains pourraient-ils jouer ce rôle de masse de manœuvre, dans l’hypothèse, bien sûr, où ils ne feraient pas de saupoudrage et où ils concentreraient leurs moyens ?

Une partie de ces 30 000 hommes va être affectée à des missions de formation et de conseil. Les autres seront concentrés dans les secteurs les plus critiques comme le sud de la province du Helmand ou la province de Kandahar, où ils remplaceront en partie les départs attendus de certains contingents. Une vraie masse de manœuvre ne pourra être obtenue que par le développement des forces de sécurité afghanes.

La question est vaste mais êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste pour la poursuite des opérations ?

Comme disait Jules Romain, je suis pessimiste de l’esprit et optimiste du cœur. Maintenant, il n’est pas inutile de rappeler, comme l’a fait le général Petraeus récemment, la « sinistrose » en cours à la fin de 2006 lorsque l’Irak plongeait dans le chaos de la guerre civile, quelques mois avant un rétablissement spectaculaire de la situation. Dans ce type de conflit, les choses peuvent évoluer très vite dans n’importe quel sens. Les conséquences, plus symboliques que réelles, d’un retrait précipité, seraient très graves. Il faut continuer et « mettre le paquet » jusqu’à ce que la situation bascule. Cela demandera du temps et, comme dans toute guerre, cela signifiera des sacrifices, mais toute victoire est à ce prix. On a peut-être eu tendance à l’oublier.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 11 décembre 2009.

Photo : Débarquement d’un Merlin HC Mk3 de la Royal Air Force en Afghanistan. La coalition manque cruellement d’hélicoptères de manœuvre, limitant sa mobilité opérative. (© DoD)

Publié dans le magazine DSI n°55 (janvier 2010). Tous droits réservés.
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