Entretien avec Dale R. Herspring, professeur émérite de sciences politiques à l’université d’État du Kansas (États-Unis).

Les militaires russes sont actuellement confrontés à d’énormes problèmes qui viennent aggraver une situation déjà délicate du fait que nombre de projets de réformes militaires ne se sont jamais concrétisés. Le renouvellement des équipements figure en tête des préoccupations. Comment les ressources russes en équipements militaires sont-elles dépensées ? Est-il possible d’envisager une évolution vers une meilleure transparence et une meilleure gestion ? Dans un tel contexte et dans le cadre de cette réforme, peut-on espérer une augmentation du budget de la défense ?

Permettez-moi, au préalable, de souligner que j’ai travaillé avec les forces soviétiques puis russes et que la presse militaire russe est bien plus transparente qu’on veut bien le croire. Il suffit pour s’en convaincre de voir la façon dont elle a couvert la guerre en Georgie. Jamais en Occident je n’ai entendu de commentaires aussi dévastateurs que ceux que j’ai lus en Russie. Le général en charge de cette opération a été limogé et les forces militaires ont subi d’énormes pressions en raison de leur « mauvaise » performance à cette occasion. J’irai même jusqu’à dire que la presse russe est parfois plus ouverte que dans certains pays occidentaux.

Le problème des équipements est très grave. Pendant dix ans, l’armée russe n’a quasiment pas reçu de nouvelles armes. Seuls trois navires, par exemple, ont été construits durant cette période. Encore plus préoccupant : d’après ce que l’on entend de la part des Russes eux-mêmes, les unités de productions sont équipées de machines dépassées et presque tous les spécialistes ont atteint l’âge de la retraite. Encore pire : on estime que, si la Russie se remettait à construire de nouveaux modèles d’avions ou de chars, ceux-ci auraient déjà pris dix ans d’obsolescence technologique avant même d’entrer en action sur le terrain. J’ai même l’impression qu’un grand nombre de spécialistes russes souffrent de ce que j’appellerais un complexe « d’infériorité technologique ».

Le ministre de la Défense a décidé que la campagne de modernisation et de réarmement qu’il vient de lancer devrait s’achever avec succès d’ici à 2020. Or, la question la plus importante est de savoir si ces nouvelles armes seront à la hauteur de celles produites en Occident. Le budget militaire a été considérablement augmenté. Le vrai problème, comme votre question le suggère avec raison, c’est la façon dont est dépensé l’argent. L’une des raisons principales de la nomination d’Anatoli Serdyukov au poste de ministre de la Défense, est que l’on s’est rendu compte qu’environ 40 % des ressources militaires étaient détournées. Toute une armada de comptables a alors été engagée, grâce à laquelle le nouveau ministre a promis de remettre les choses en ordre. Or, on prétend en ce moment que, loin de diminuer, la corruption dans les rangs de l’armée serait en augmentation. À mon sens, cependant, c’est parce que le Procureur militaire a pris son travail beaucoup plus au sérieux. Comme dans la plupart des pays, nous ne saurons jamais combien d’argent est englouti dans les « black programs ».

Les relations civilo-militaires en Russie ont été – et sont toujours – compliquées. Le général Baluyevsky, chef d’état major de l’armée de terre, a démissionné en juin 2008, de même que le général Makarov, un peu plus tard. Par ailleurs, la nouvelle réforme entraînera une réduction des effectifs militaires… alors même que la conscription semble être conservée. Cette nouvelle réforme parviendra-t-elle à améliorer les relations civilo-militaires ? Pensez-vous que Serdyukov sera capable de conduire une telle évolution ?

Tout d’abord, c’est d’une petite révolution qu’il s’agit. Un auteur russe l’a comparée aux changements introduits en 1917. Je considère ces réformes structurelles comme aussi radicales que celles engagées par feu le maréchal Nikolai Ogarkov, avec sa « révolution dans les affaires militaires ». Cela ne se limite pas au simple départ de Baluyevskiy. Sauf erreur de ma part, je constate qu’il ne reste plus un seul officier supérieur qui était en poste il y a à peine deux ans. Presque tous ont été remplacés, et les officiers sont très mécontents de tous ces remaniements. Rendez-vous compte : on est passé de 355 000 postes pourvus à 150 000, en seulement deux ans. Certains seront mis à la retraite d’office, d’autres feront toujours le même travail mais à titre de civils (et donc moins bien payés), quant aux derniers – ceux qui ne sont pas encore éligibles pour la retraite –, les temps à venir pour eux seront durs. Il est aussi question de rumeurs voulant que ceux qui garderont leur poste soient dans l’obligation d’accomplir un travail bien plus intense et d’en rendre compte régulièrement à leurs supérieurs hiérarchiques.

Indubitablement, ces changements ne peuvent qu’avoir des répercussions sur la nature des relations entre civils et militaires. Contrairement à ce que d’aucuns pensent en Occident, les forces militaires soviétiques et russes ont toujours bénéficié d’une grande autonomie – certes, sous le contrôle des politiques – mais ces derniers laissent carte blanche aux militaires pour planifier et mener les batailles. Il ne fait aucun doute, maintenant, que Serdyukov est aux manettes – au grand dam des généraux. Pour comprendre pleinement l’importance des changements  dans ce domaine, un observateur russe a rappelé que, lorsque Khrouchtchev a entrepris de « dégraisser » les forces armées, il s’est tout permis mais il s’est bien gardé cependant de toucher à l’état-major général. Or, Serdyukov est en train de faire des coupes sombres dans les personnels du ministère de la Défense et dans l’état-major général, en les faisant passer de 21 873 à 8 500. En d’autres termes, le « cerveau de l’armée », pour reprendre une expression de Shaposhnikov, est en passe d’être relégué à une bien plus petite organisation, dont le rôle se limitera probablement à la planification.

La plupart des Russes considèrent que la conscription militaire est une farce – un os jeté aux généraux pour les calmer, eux qui sont nostalgiques de « la chair à canon », comme en on avait tant besoin lors des guerres du passé. De plus, le fossé démographique, ainsi que la corruption massive à tous les étages du système de conscription – et je ne parle même pas du fait que moins de la moitié des appelés s’avèrent aptes au service – , tout concourt à saper le moindre effort visant à redonner un peu de sens aux forces armées. Le problème, actuellement, est d’élever le niveau des soldes et des infrastructures, pour rendre l’armée motivante pour un plus grand nombre de « kontraktnikis » (d’engagés). Elle n’a pas réussi pour l’instant à attirer le genre de professionnels dont elle a besoin.

L’un des domaines où la Russie manque d’une vision cohérente, c’est sa doctrine. Le conflit en Géorgie a-t-il fourni une occasion de lancer un réel débat pour analyser les causes de ses échecs, ou cette réflexion se confine-t-elle strictement aux problèmes d’équipements ? On peut affirmer que la Russie n’a pratiquement pas de doctrine militaire digne de ce nom. Elle n’a même pas élaboré une stratégie nationale, d’où découle normalement la doctrine militaire. Les médias font courir le bruit que le Conseil de Sécurité serait en train d’en développer une mais, jusqu’à plus ample informé, les forces militaires ressemblent actuellement à un navire privé de gouvernail.

C’est là l’une des critiques majeures exprimées par les officiers de l’armée qui s’opposent aux réformes de Serdyukov. À leurs yeux, il a mis la charrue avant les boeufs. Il leur semble – et je suis d’accord – que Serdyukov taille dans le vif à grands coups de machette et réduit le nombre des unités sans raison logique. En d’autres termes : « En quoi ces revirements contribuent-ils à rendre la Russie capable de gagner une guerre ? » Dans l’armée russe, c’est la doctrine qui détermine de quels types d’armements se doter alors que, en l’espèce, l’officier lambda ressent une désagréable impression de chaos. Par exemple, « nous avons constaté que les communications étaient mauvaises pendant la guerre de Géorgie, nous allons donc en développer de nouvelles », ou encore, « nos tanks sont inférieurs à ceux de la Géorgie, nous allons donc en construire de nouveaux ». Certes, mais comment de tels changements s’intègrent-ils dans un concept plus global de notre façon de faire la guerre ?

 

Dans un article publié récemment, vous avez indiqué que le général Makarov « représente le meilleur espoir de réforme au sein des forces armées russes » alors que Serdyukov n’est là que pour assurer la transition (1). Or, les réformes engagées dans les années 1990 n’ont jamais été appliquées. Peut-on espérer, dans le contexte actuel, que ce nouveau train de réformes de l’armée russe ait des chances de réussite ? Moscou est-elle enfin convaincue qu’il s’agit là d’une « urgence stratégique » ?

En parlant du général Makarov, je voulais dire qu’on a besoin de quelqu’un pour servir de personne relais entre les militaires et Serdyukov. Jusqu’à présent, on ne peut pas dire que Makarov ait fait du très bon travail. Vous avez effectivement toutes les bonnes raisons de mettre en doute la validité de cette « réforme ». Nous avons vu plusieurs tentatives de mise en place d’une réforme depuis l’effondrement de l’Union Soviétique. À chaque fois, ce fut un échec. Je pense néanmoins qu’il en ira différemment de cette dernière. Si tant est qu’elle se poursuive (et c’est fort probable puisqu’elle jouit du soutien de Medvedev autant que de Poutine), cette réforme transformera les forces armées russes comme jamais dans leur histoire.

Permettez-moi de vous donner un exemple. Si, au sein des forces armées américaines, françaises ou britanniques, un officier supérieur se targuait d’avoir la pleine maîtrise de ce qui se passe dans l’unité qu’il dirige, je le traiterais d’imbécile arrogant ou de pauvre naïf. L’épine dorsale de ces armées, ce sont les sous-officiers. Ceux qui font tourner nos forces militaires ce sont les sergents et les moins gradés des officiers. Lorsqu’un colonel a besoin de savoir ce qui se passe au sein de ses troupes, s’il est intelligent, il s’adressera d’abord à son sous-officier en chef. Un sous-officier connaît les engagés et les appelés qui sont sous ses ordres et c’est à lui que revient autant de leur imposer la discipline que de veiller à leurs besoins. Jusqu’à ce jour, la Russie a confié les tâches qui incombent aux sous-officiers à des officiers sans expérience. Ces derniers sont surmenés et dans l’impossibilité d’entretenir des relations d’aussi bonne qualité avec les soldats du rang.

Cependant, la Russie semble actuellement disposée a faire de sérieux efforts pour développer son corps de sous-officiers en prenant – semble-t-il – exemple sur le modèle des États-Unis. C’est absolument révolutionnaire. Déléguer l’autorité, voilà un concept que les officiers russes ont le plus grand mal à admettre. De plus, comme le sait quiconque a servi au sein d’une armée occidentale, on ne forme pas un sous-officier du jour au lendemain. Or, le corps des sous-officiers constitue la pierre d’angle de cette nouvelle réforme. Celle-ci est donc bien engagée. Maintenant, la question cruciale est de savoir s’ils seront capables de changer la culture militaire actuelle, dans laquelle tout est fait pour priver les sous-officiers d’une réelle autorité. Et s’ils s’y tiennent pendant les 10 à 12 ans qu’il faut pour former un bon sous-officier. À mon avis, c’est là l’indicateur à surveiller en priorité. S’ils réussissent en ce domaine, les autres suivront naturellement. En outre, je suis également convaincu que l’armée russe en deviendra d’autant plus forte et compétente.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 15 décembre 2008.

Note :

(1) Dale R. Herspring, “Russian military reform and Anatoly Serdyukov”, Problems of Post-Communism, vol. 55, n°6, novembre-décembre 2008.


Photo : Le ministre russe de la Défense (à gauche) en conversation avec son homologue slovaque au cours du Conseil OTAN-Russie de juin 2007. (© NATO)

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Publié dans le magazine DSI n°45 (février 2009). Tous droits réservés.
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