Le lancement de l’opération Serval par la France le 11 janvier est apparu comme une bonne surprise pour l’armée malienne : jusque là, le gouvernement de Bamako ne désirait pas engager les opérations sans une formation préalable de son armée (appelée à être le fer de lance de la contre-offensive vers le nord), ce qui, en fonction des plans initialement envisagés, aurait repoussé jusque septembre 2013 la contre-offensive contre les islamistes du MUJUAO, d’Ansar Dine et d’AQMI. De même, ce n’était que le 20 décembre que l’ONU avait autorisé le déploiement de la MISMA (Mission Internationale de Soutien au Mali). Or, les islamistes ne sont pas restés inactifs, forçant Bamako à demander l’aide française. Une première attaque par 3 Mirage 2000D de même que par des Gazelle a permis de stopper leur progression vers le sud du pays. Par la suite, des Rafale ont été positionnés à N’Djamena, mais tandis que des troupes de marine et des F-1CR ont rejoint Bamako, des éléments de la force Licorne faisant également mouvement vers la capitale malienne.

Si peu d’éléments sont communiqués par le ministère de la défense, plusieurs constats sont à faire. Au plan politique, la France a pris l’initiative de l’opération, prenant de cours des partenaires européens peu pressés de se trouver engagés dans une opération – même si leur rôle aurait essentiellement été de former les Maliens. Dans le même temps, une aide était également demandée aux partenaires européens, la Grande-Bretagne accordant deux C-17, le Danemark un C-130 et la Belgique, deux C-130 et un A-109 médicalisé. Paradoxalement donc, ce sont les deux Etats sans doute les moins pro-européens qui répondront le plus rapidement. On notera que l’aide de l’OTAN n’a pas été demandée et que, d’une manière générale, l’action française a été très bien accueillie par la communauté internationale – l’Algérie, pourtant en première ligne, se montrant cependant assez tiède.

Au plan stratégique, la définition des buts de guerre est correcte. Le zweck, d’abord : recouvrer l’intégrité territoriale malienne et ainsi permettre sa survie, ce qui implique de stopper la progression des forces islamistes et de préparer le déploiement d’une force africaine. Ils appellent naturellement des ziel : casser les tentatives de percées vers le sud du pays – un objectif atteint – et s’en prendre à la chaine logistique et de commandement des islamistes ; former les forces maliennes et mettre en ordre de combat les différentes armées africaines devant effectuer le travail au sol. Ces deux derniers objectifs dans la guerre semblent les plus complexes à atteindre, demandant un temps que les islamistes peuvent mettre à profit pour s’adapter. Ce qui pose deux problématiques :

- La première est celle, au moins dans un premier temps, d’une logique de containment de la menace. Et ce, tant que les maigres forces africaines – on ne parle que de 3 500 hommes – ne sont pas prêtes. Or, plus le temps passe, plus les effets des frappes aériennes sur les chaines de commandement et de logistiques islamistes se dissiperont et ne pourront être exploités. Il faut ensuite mener un combat couplé (forces africaines/françaises) qui soit effectif – ce qui ne va pas de soi – la France misant sur les moyens aériens, avions ou hélicoptères ;

- Deuxième problématique, la réarticulation du dispositif adverse peut se faire à travers de très vastes zones désertiques – y compris d’ailleurs dans les pays voisins. Ce qui pose la question de la lutte effective dans ces zones et celle des moyens consacrés.

Au plan des moyens justement, l’aide demandée par la France aux Etats européens a notamment porté sur des moyens ISR. Certes, ceux déployés sur place ont permis de réaliser les premières frappes avec succès. Mais donner la chasse à des groupes dispersés est plus complexe et s’il faut souligner la rapidité avec laquelle les forces françaises ont été engagées, le dispositif reste, à l’heure où nous écrivons ces lignes (15 janvier), très léger au regard de la mission, même si l’on prend en compte un déploiement des quatre Harfang. Serval, de ce point de vue est un douloureux révélateur de l’état des forces, européennes comme françaises.

Les Européens, de ce point de vue, n’aideront vraisemblablement pas Paris en matière ISR : la Belgique dispose pourtant d’une dizaine de drones Hunter et la Grande-Bretagne dispose également d’Hermes 450. Pas question, non plus, de ravitailleurs en vol et seuls 5 C-135FR sont sur place. Côté hélicoptères de combat, le bilan est maigre : seuls trois Tigre seraient déployés (40 sont officiellement opérationnels) en plus des Gazelle (deux sont inutilisables depuis la première nuit de combat). Des Puma et Caracal sont également disponibles sur place. La question des moyens prend d’autant plus de relief à mesure que le temps passe : il faudra pouvoir durer, le ministre de la défense reconnaissant rapidement, et avec raison, que les opérations sont appelées à être longues.

In fine, l’opération Serval pourrait avoir également d’autres effets, cette fois sur le prochain Livre blanc, dont la rédaction est toujours en cours (la publication était annoncée pour fin 2012), à commencer par la reconnaissance d’un échec du Livre blanc 2008 à combler des déficits pourtant historiques, dans les domaines ISR et de ravitaillement en vol notamment. D’autres questions sont tout aussi historiquement pendantes, comme celles liées à la disponibilité des forces. Par ailleurs, la question de la prégnance de la défense européenne dans la politique de défense pourrait également s’inviter. L’UE doit certes déployer une mission au Mali, l’EUTM, mais qui ne comprendrait que de 200 à 250 formateurs et dont l’action se place dans une perspective de long terme : elle n’est donc pas à considérer comme une force opérationnelle en soi. Or, en matière de force opérationnelle, l’UE est absente et bien peu de ses membres semblent comprendre qu’il n’est de l’intérêt de personne de voir une contamination du Niger, de la Mauritanie et du Tchad par les islamistes…

J.H.

Sur le même sujet :

  1. Quelles perspectives pour les opérations de maintien de la paix de l’ONU ? Le Comité « Afrique » de l’Association Nationale des Auditeurs Jeunes de...
  2. Defense Strategy Guidance 2012 : quelles évolutions pour la défense américaine ? C’est sans doute la première « Vision » (au sens américain du...
  3. L’Airpower au 21ème siècle. Enjeux et perspectives de la stratégie aérienne. Joseph Henrotin, Coll. « RMES », Bruylant, Bruxelles, 2005, 584p....
  4. L’Airpower au 21ème siècle. Enjeux et perspectives de la stratégie aérienne, Joseph Henrotin, Coll. « RMES », Bruylant, Bruxelles, 2005, 584p....
  5. La protection du territoire national par l’armée de Terre.Fondements, limites et perspectives Marie-Dominique Charlier Focus stratégique no 18, IFRI, Paris, novembre 2009, 39 p....