Pour l’analyste des affaires stratégiques, l’affaire syrienne est un concentré de débats menés plus ou moins parallèlement il y a encore quelques semaines. Petit tour d’horizon de quelques questions saillantes que l’on peut entendre ça et là :

Est-ce une affaire morale ? Non, la morale n’a rien à voir là dedans. La convocation de facteurs moraux dans les affaires internationales est toujours délicate, parce que ce qui est moral et ce qui ne l’est pas est une question de nature subjective. L’appel à la question morale est souvent le paravent de la vertu mais, plus souvent, celui d’un manque de stratégie.

Alors, est-ce une affaire humanitaire ? Non, certainement pas. Le fait qu’une intervention soit menée plus de deux ans après le commencement d’opérations – avec, à la clé, 100 000 victimes et des centaines de milliers de réfugiés – devrait pourtant en constituer la démonstration la plus éclatante. On notera d’ailleurs que ni la France ni les Etats-Unis ne jouent sur cette corde.

Et la légalité ? Elle n’est pas la légitimité (et vice-versa). Les gouvernements ont fait une erreur magistrale en voulant montrer des preuves : la scène internationale ne se gère pas comme la scène intérieure, régie par le droit. Il ne s’agit certainement pas de nier la place du droit international. Mais ce dernier est le plus souvent impuissant dans les contextes de guerre et ne constitue souvent qu’une ligne d’opération supplémentaire pour les acteurs d’un conflit. Autrement dit, un objet appelé à être instrumentalisé dans un sens ou un autre. Au passage, rares sont les Etats actifs sur la scène internationale qui indiquent que toute intervention est subordonnée à un accord préalable des Nations Unies. Ce qui veut tout dire.

Et l’avis de l’opinion publique, ça ne compte pas ? Ca compte d’un point de vue moral. Mais historiquement, les opinions publiques n’ont qu’un rôle très indirect dans les types de conflits, lorsqu’elle finissent pas sanctionner électoralement ceux qui les ont conduites. La façon dont les guerres sont conduites a évolué : nous l’avons souligné à plusieurs reprises dans les pages de DSI, nos forces sont en train de devenir « des armées d’un nouvel ancien régime ». Petites, professionnalisées, techniciennes, avec de moins en moins de contrôle parlementaire, s’appuyant de plus en plus sur des acteurs privés et une utilisation pour des expéditions dont l’intérêt en termes d’intérêt supérieur de la Nation est moins évident.

France et Etats-Unis sont-ils en train d’entrer en guerre ? Il faut d’abord souligner que la Syrie est en guerre depuis deux ans et que Paris et Washington ne sont certainement pas les seules capitales à faire de l’ingérence. On notera au passage qu’il est question dans nombre de commentaires d’ »entrer en guerre », agitant des ressorts, bien compréhensibles, de peur. D’un point de vue militaire, cela ne fait pourtant guère sens. Si une intervention destinée à changer le cours de la guerre syrienne devait avoir eu lieu pour être stratégiquement efficace, elle aurait été menée d’emblée. Soit avant son enkystement et la prolifération de groupes islamistes débordant les proto-démocrates syriens.

A quoi va servir cette opération ? Personne ne peut prédire la nature des plans de frappe mais, probablement, pas à grand chose d’un point de vue strictement militaire. Lancer une campagne de quelques jours, voire même de quelques semaines ne permettra pas de modeler le cours du conflit dans un sens ou un autre. La démonstration a une portée essentiellement symbolique : tout le monde connait la configuration régionale et tout le monde est en crise économique. La guerre, ça coûte cher…

Et l’arsenal chimique, est-il attaquable sans risques ? Dès lors qu’Obama a soumis une intervention à la volonté du Congrès, le gain de temps a probablement été utilisé par l’armée syrienne pour disperser ses stocks, y compris dans des zones urbanisées, ce qui accroît le risque qu’ils tombent en de mauvaises mains. En théorie, ces stocks auraient pu être attaqués, par les Américains : éviter une dispersion des agents aurait impliqué des armes comme la BLU-118B, qui jouent sur l’effet thermobarique et provoquent, après pénétration des bunkers, une implosion/incinération plus qu’une explosion. En pratique, d’autres cibles liées au programme chimique – comme les lanceurs Scud – peuvent être attaqués, y compris par nous.

Mais alors, pourquoi ? Une seule réponse, même si elle peut a priori paraître idiote : la crédibilité. Lorsqu’Obama a défini la « ligne rouge » de l’emploi d’armes chimiques, il l’a fait, en toute hypothèse pour deux raisons :

- Parce que personne ne pensait qu’Assad utiliserait des armes chimiques. Cette ligne rouge, c’est tout le contraire d’une action morale : c’était un gage de non-intervention ;

- Parce que laisser un Etat utiliser de l’armement chimique, après la fin de la guerre froide (durant, c’était tout autre chose, je ne reviendrai pas là dessus, DSI a produit une dizaine d’articles sur la question), serait un très mauvais signal.

Or, le calcul stratégique réalisé a été mauvais : la ligne rouge a finalement été dépassée, sans que l’on ne sache précisément ce qui s’est passé au sein de la chaîne de commandement syrienne.

Et celui qui ne réagit pas dans ce cas perd toute crédibilité. Conserver cette crédibilité devient dès lors un objectif de sécurité nationale… et Obama se retrouve piégé. Quoique : très subtilement, il a décidé de renvoyer au Congrès alors qu’il n’y est pas obligé. Que ce dernier refuse l’intervention et le président pourra se draper dans son respect du vote démocratique tout en ayant pu gloser à volonté sur le caractère immoral du gazage.

Et nous ? F. Hollande est dans une très mauvaise posture. En arguant très rapidement d’une nécessité de « punir » (hier, il était même question d’éliminer Al Assad…), le ton était donné. Pourquoi l’a-t-il dit aussi rapidement et aussi fort, partant bille en tête ? A priori, seule l’histoire pourra répondre à cette question, même si quelques hypothèses peuvent être posées (1).

Or, paradoxalement, la France annonce aussi qu’elle ne lancera pas seule les opérations. Elle est donc, au terme de la manoeuvre d’Obama vers le Congrès, soumise au vote d’un Parlement étranger. En termes de souveraineté nationale, on ne peut faire pire.

 

J. Henrotin

 

(1) Volonté de se positionner sur la question méditerranéenne, la perception d’un « retard » français restant tenace ; volonté de conserver une posture de puissance au terme du dernier LBDSN et de la dernière LPM ; volonté de se réaffirmer le positionnement de la France comme puissance européenne de référence alors que les armées européennes s’effondrent ; rôle de notre perception de l’évolution de la situation au Liban (voire question du Drakkar) ; combinaison de l’ensemble. Il n’est point de secret que le temps ne révèle….

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  1. Ne l’appelez plus (tout à fait) A400M… …Mais « Grizzly » (du moins, c’est ce que dit Airbus Military)....