Aux sources du terrorisme. De la petite guerre aux attentats-suicides


Hélène L’HEUILLET

Fayard, Paris, 2009, 346 p.

Si les stratégistes en ont déjà beaucoup dit sur le terrorisme, les philosophes sont restés relativement discrets sur le sujet. Et en particulier ces philosophes que nous pourrions qualifier d’opérationnels, qui évitent de s’engoncer dans des logiques verbeuses (où l’attention portée à la rhétorique se fait au dépend du sens général du propos), leur préférant le décryptage et l’analyse. Hélène L’Heuillet appartient justement à cette catégorie des analystes. Elle produit un ouvrage riche, dense et explicite proposant de remonter aux sources du terrorisme. Il ne s’agit pas ici de décrire les menaces ou d’évaluer leur probabilité d’occurrence mais bien de disséquer un phénomène qui n’est ni neuf ni si fragmenté qu’il n’existerait pas, comme le pensait D. Bigo. L’auteure, à cet égard, révèle (et démontre) qu’il existe plus qu’une unicité du terrorisme mais bien une véritable filiation, des lignes de continuité dans ce qui peut être posé en soi comme une stratégie. L’œil du philosophe apporte, ici, plus qu’on ne pourrait le croire : croiser sa lecture avec les enseignements de S. Naveh montre que le terrorisme constitue un mode d’action de niveau opérationnel-stratégique. H. L’Heuillet fait référence à Freud (classiquement) avant de questionner (notre liste n’est pas exhaustive) Clausewitz, Schopenhauer, Nietzche, le nihilisme ou encore la démocratie. C’est érudit, c’est solidement argumenté et l’auteure d’aboutir à une conclusion non seulement brillante mais qui ouvre également des portes conceptuelles extrêmement porteuses (à notre sens) : « l’idée que le terrorisme serait « l’arme des faibles » est déjà non-démocratique et commet l’erreur de transposer dans la réalité ce qui n’est que rhétorique politique » (p. 321). Bien écrit et clair – quoique requérant la connaissance des bases élémentaires de la philosophie – il constitue un éclairage précieux. J.H.

Les armes nucléaires, mythes et réalités

Georges LE GUELTE Actes Sud, Paris, 2009, 390 p.

Préfacé par Michel Rocard et rédigé par Georges Le Guelte, ancien Secrétaire du Conseil des Gouverneurs de l’AIEA et longtemps membre de la Direction des relations internationales du CEA, cet ouvrage dense retrace pour l’essentiel l’histoire politique, stratégique, militaire et institutionnelle des arsenaux nucléaires américains et russes. De l’effet Spoutnik à la prolifération contemporaine en passant par la crise de Cuba, le missile gap, les « processus autonomes de production nucléaire » et les engrenages induits par les MIRV (têtes multiples guidées indépendamment) et les ABM, l’ouvrage est d’une grande finesse par les liens argumentés entre les faits, les doctrines et la diplomatie. George le Guelte nous entraîne dans un examen critique des argumentaires autour de la course aux armements, les enjeux dissimulés derrière les traités de limitation et de réduction des armements, l’obsession de la parité, la dynamique technologique, scientifique et industrielle. Mais le cheminement historique – dans lequel ne sont pas oubliés les effets interactifs autour des antimissiles et l’importance des mesures de confiance –, montre aussi à quel point souvent les décisions politiques et les relations diplomatiques américano-russes furent en décalage par rapport à la dynamique propre de la recherche appliquée aux systèmes nucléaires et à leurs vecteurs d’armes. L’asymétrie des moyens et le différentiel militaro-culturel renforcent alors les postures. D’une écriture pédagogique, d’une grande richesse documentaire, d’un bagage analytique pertinent, l’ouvrage permet à ceux qui « n’ont pas vécu la guerre froide » et ceux qui veulent comprendre la situation actuelle, de se poser les bonnes questions sur l’avenir de la dissuasion, entre principe de précaution, nouvelles mesures de confiance et « Global Zero ». Quant aux réponses, elles ne seront jamais simples, tout comme la maîtrise de ce thème. A.D.

La fin de la campagne de France. Les combats oubliés des armées du Centre, 15 juin-25 juin 1940.

Gilles Ragache. Economica, (Campagnes et stratégies), Paris, 2010, 292 p.

La « défaite de 1940 » charrie avec elle bien des mythes. Si la question fait pour l’instant l’objet de plusieurs ouvrages et contributions sur lesquelles nous reviendrons, force est de constater que commencer par une solide analyse historique est plus qu’utile. C’est précisément ce que fait ­Gilles ­Ragache, en démontrant que l’armée française ne s’est pas effondrée massivement. Il montre aussi que, si des unités ont certes été anéanties et que la France sera finalement vaincue, la défaite de 1940 doit peu à la hargne et à la volonté d’un certain nombre d’unités qui, au 25 juin, avaient réussi à établir une vraie ligne de défense du Poitou à la frontière suisse. Derrière l’armistice, l’effondrement du politique a sans doute plus compté que celui des armées. Minutieuse et bien détaillée, l’analyse prêtera sans doute à controverse, mais elle ne manque pas d’apporter de nombreuses informations. P. L.

La petite guerre au XVIIIe siècle.

Sandrine Picaud-Monnerat

Economica (Bibliothèque stratégique), Paris, 2010, 678 p.

Si l’on pose la question, tout le monde répondra probablement que l’art de la guerre « à la française » est une affaire de combat régulier avec de grandes unités. ­Sandrine Picaud-Monnerat, qui a solidement étudié la question, notamment durant sa thèse, démontre que ce n’est pas si simple. La « petite guerre », faite d’embuscades et de raids, a été particulièrement bien étudiée – et appliquée – par le Maréchal de Saxe, qui l’a intégrée dans des plans de campagne complexes des campagnes de Flandre ou de la guerre de succession d’Autriche. Plongeant dans la question, elle produit un ouvrage savant, bien étayé, convainquant mais destiné à un public averti. Elle montre ainsi la complexité structurelle d’armées déployant des cinématiques différenciées dans leur combat : grandes et petites guerres se combinent et sont utilisées parallèlement. Si l’on pourra y voir une archéologie du combat de partisans, on peut également y voir poindre des rationalités toujours à l’œuvre aujourd’hui, en matière de guerre hybride, par exemple. J. H.

Tactiques de l’Armée rouge en Afghanistan

Philippe François Economica (Stratégies et doctrines), Paris, 2010, 214 p.

Cet ouvrage constitue la traduction de The Bear Went Over the Mountain: Soviet combat Tactics in Afghanistan, le fameux ouvrage publié en 1996 par ­Lester W. Grau et faisant le point sur les leçons apprises par les Soviétiques en Afghanistan. Au-delà de l’utilité de la traduction, c’est celle de l’ouvrage dont elle est issue qui importe. Sélectionnant un certain nombre de rapports établis par des chefs d’unité soviétiques, il met en évidence une série de leçons, ensuite commentées par l’Académie ­Frunze, mais aussi par l’équipe de Grau puis par le traducteur et son équipe. L’actualité de ces leçons est criante : importance de la reconnaissance, utilisation à bon escient de la mobilité, des blindés (les Bronniegruppa), des hélicoptères, de la puissance de feu. Bien construit, l’ouvrage permet d’explorer plusieurs configurations d’engagement des forces, en disséquant le bon comme le moins bon. Très clairement utile, voire aussi ludique qu’instructif : entre les commentaires russes, américains et français, on perçoit clairement les différences nationales d’approche du combat. J.-J. M.

Bulletin d’Études de la Marine, no 47, janvier 2010, 121 p.

Consacré aux Pôles, cette nouvelle livraison du BEM traite de la question sous des angles multiples. Militaire, bien évidemment, avec des contributions portant sur la participation de la Marine aux activités menées sur les Terres australes et sur la question de la militarisation de l’Arctique, mais aussi juridique, scientifique, énergétique, économique et politique. Les questions de la position du Canada et de celle de l’Union européenne sont ainsi abordées. Plus étonnant a priori, mais révélant des enjeux bien réels, la question du tourisme polaire est également traitée. Au final, de quoi nourrir la réflexion dans un contexte où les Pôles sont (déjà) devenus des enjeux géostratégiques majeurs. L. M.

Stratégique

Stratégique, no 97/98, 2009, 268 p.

Après un « ­Clausewitz I » (intégralement disponible sur www.stratisc.org), ce deuxième volet des réflexions sur et autour du Prussien laisse quelques très belles contributions sur la réception de son œuvre et son influence en Hongrie, en Suède, en Chine, en France (au passage, le compte rendu de la soutenance de thèse du colonel ­Durieux est également publiée) et aux Pays-­Bas. Au-­delà, ­Corentin ­Brustlein nous offre également une très belle lecture de l’équilibre entre offensive et défensive chez ­Clausewitz, tandis que ­Sandrine Picaud-­Monnerat revient sur le rapport qu’entretenait le Prussien à la petite guerre. Notons également un très intéressant texte de Jean-­Jacques ­Langendorf sur von ­Lossau, qui a précédé ­Clausewitz sur nombre d’idées. Au-­delà, la revue publie également un texte de ­Herbert ­Rosinski sur la structure de la stratégie militaire. Trop tôt disparu, et finalement très peu connu, ­Rosinski a pourtant un point de vue particulièrement intéressant et gagne très largement à être lu. J. H.

Paroles d’officiers

Jean-Claude Barreau, Jean Dufourcq et Frédéric Teulon. Paroles d’officiers, Fayard, Paris, 2010, 263 p.


Les trois auteurs de cet ouvrage, dont l’amiral ­Dufourcq, rédacteur en chef de la Revue de Défense Nationale, effectuent une plongée un peu particulière dans la sociologie militaire française, en l’occurrence en partant du point de vue des officiers – et en leur laissant largement la parole. Il ne s’agit donc pas d’une étude sociologique d’ordre académique, mais plutôt de ce que pourrait donner le résultat d’un séminaire où interviendraient librement les « interviewés ». De la sorte, l’ouvrage est dynamique, montrant au passage toutes les finesses des différentes identités qui coexistent dans les forces françaises, mais aussi les interrogations, les inquiétudes ou une série de points de vue, qui vont de la question de la mobilité géographique à celle de la réintégration dans l’organisation militaire intégrée de ­l’OTAN. Éthique, famille et vie personnelle, rapport au pouvoir politique, expérience du combat, perception de la place de la France : nombreux sont les sujets abordés. Mais toujours avec une grande humanité et une finesse analytique. Les témoignages ont été soigneusement sélectionnés pour montrer la richesse, la diversité, mais aussi les attentes de ce corps. À quand le même traitement réservé aux soldats du rang et aux sous-­officiers ? P. L.

Stratégies irrégulières

Hervé Coutau-­Bégarie (Dir.). Stratégies irrégulières, Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica/ISC/IHEDN, Paris, 2010, 858 p.


Le quadruple numéro de Stratégique (no 93-94-95-96) consacré aux stratégies irrégulières étant tombé en rupture de stock et la demande étant bel et bien là, il fallait faire quelque chose – d’autant plus que la source des contributions était loin d’être tarie. D’où la publication de l’ouvrage, qui reprend certes les contributions de la revue, mais qui va également au-­delà, s’enrichissant de 11 contributions. Ce qui porte ainsi leur total à pas moins de 43, nombre non seulement respectable, mais permettant également au lecteur, au long des 858 pages de l’ouvrage, de disposer de nouveaux points de vue sur l’emploi de la puissance aérienne en guerre irrégulière (J. de ­Lespinois), d’examiner de plus près les guerres irrégulières en Afrique centrale ou d’analyser l’action navale des Tigres tamouls, pour ne reprendre que ces textes. Ouvrage qu’il faut impérativement avoir dans sa bibliothèque si l’on s’intéresse un tant soit peu aux questions militaires, il contentera aussi bien l’historien que le stratégiste. Avantage de la formule, le spectre temporel est large, de la Grèce antique à l’Afghanistan, en passant par l’Algérie et l’Indochine. Remarquable à plus d’un titre. J.-J. M.

Naval War College Review


Winter 2010

La revue de l’école de guerre navale américaine donne de plus en plus d’importance aux opérations navales – ce qui n’est pas un mal. Dans un article très complet (pas moins de 47 pages), Milan Vego revient sur les opérations britanniques de ravitaillement de Malte durant la Seconde Guerre mondiale et en particulier sur l’opération Pedestal (août 1942). Véritable porte-avions naturel, l’île a permis aux Britanniques de réduire considérablement les approvisionnements allemands vers l’Afrique du Nord. Nan Li et Christopher Weuve reviennent quant à eux sur les projets chinois en matière de porte-avions, notamment au regard de la pensée de Liu Huaqing, en analysant des sources de première main. Analyste de renom, Geoffre Till traite quant à lui de l’évolution actuelle (et prospective) de la Royal Navy, en 28 pages. De quoi donner un point de vue plus qu’informé sur le sujet. D’autres articles abordent le dernier Livre blanc australien – qui ambitionne de doubler le nombre d’unités de la marine – mais aussi les conséquences sur le Japon des dernières élections. Un numéro réjouissant donc.

P. L.